«Je suivais pas à pas l'apparition, curieusement accroché aux

grillages de ma croisée, et le cœur me battait, je le déclare,

comme le vôtre, seigneur de Cossé-Brissac, certain soir que vous

attendiez quelqu'un au fond du grand parterre de la reine...

A cette impertinente apostrophe, le beau Cossé s'agita comme un

lion piqué d'un moustique; mais on lui fit signe de réprimer sa

colère, et il se contenta de tordre sa moustache en silence.

--Le fantôme noir arriva enfin aux piliers massifs de l'arcade du

roi Charles V. J'écarquillais les yeux de plus belle, car cette

construction, frappée d'un côté en plein par la lune, projetait une

ombre épaisse de celui de la cour.

--Enfin?... demanda l'un des auditeurs impatienté de ces

digressions.

--C'est tout.

--Comment? tout?

--Oui, je perdis de vue mon spectre en cet endroit; s'était-il

fondu dans l'ombre? Était-il entré dans le pilier? Je ne saurais

dire, je n'en ai rien aperçu. En sorte qu'après être demeuré une

grande heure et plus en arrêt sur la maçonnerie, sur le fossé et

sur la cour, j'ai fait un grand signe de croix, et je suis rentré

prudemment dans mon lit, bien plus malade que quand j'en étais

sorti.

«Eh bien, madame la duchesse, et vous, messires, que vous semble de

mon aventure? Méritait-elle d'être narrée?»

--Si je l'entendais de tout autre bouche que celle d'un maître sot,

répondit le beau Cossé, qui avait sur le cœur l'insinuation du

bouffon, je la tiendrais pour étonnante au premier chef.

--En fait de sottises, c'est comme en fait d'esprit, messire, n'est

pas maître qui veut.

--Çà, interrompit Hélène de Tournon, parlons raison plutôt, s'il

est possible; ne te joues-tu point de nous, suivant ton habitude,

messire Triboulet, et tout du moins ne nous contes-tu point comme

histoire ce que tu aurais rêvé?

--Non! par ma marotte! belle dame, je tiens pour bien dit ce que

j'ai dit, et la preuve, c'est que de ma vie je n'ai ressenti aussi

grand'peur qu'à la disparition plus encore qu'à la découverte de ce

fantôme.

--Ainsi, tu affirmes ton récit! intervint Louise de Savoie.

--J'ai juré sur ma marotte, tout à l'heure; mais pour vous, mon

honorée souveraine, j'atteste sur mon salut.

Ce serment était trop solennel pour laisser subsister aucun doute.

Les courtisans se sentirent comme un effroi involontaire.

La régente se tourna vers les ecclésiastiques admis à la réception:

--Quel est votre avis sur tout cela, messires?

--Notre avis, répondit sentencieusement Loys Chantereau, est que

les temps sont calamiteux; or, l'Écriture nous enseigne qu'aux

jours néfastes il se produit des signes dans le ciel et sur la

terre, pour servir d'avertissement aux pécheurs et aux royaumes.

--Oui, les temps sont calamiteux, répéta la régente toute pensive.

--Il n'y a que des messes et des fondations pieuses qui puissent

détourner la colère d'en haut, reprit le grand pénitencier; que

Votre Seigneurie m'excuse de le lui rappeler.

--Il suffit, messire, dit la régente, nous y songerons.

--Bien parlé! s'écria le bouffon en agitant sa marotte et en

regardant le grand pénitencier d'un air narquois, c'est le fait des

gens sages de réfléchir avant de conclure.

On sait que Louise de Savoie avait passé pour être entachée des

idées de réforme qui remuaient l'ancien monde chrétien. Le clergé

la craignait, mais ne l'aimait pas.

Messire Loys Chantereau ne pouvant s'en prendre à elle, allait

faire éclater sa colère sur le bouffon, et celui-ci, pressentant la

bourrasque, s'était déjà blotti sous une draperie, au coin d'un

dressoir.

Un autre incident détourna la semonce.

Deux huissiers soulevaient les tentures, faisant place à une femme

qui s'avançait lentement et gravement vers la régente.

A son entrée, tous se levèrent; tous s'inclinèrent sur son passage.

Elle marchait d'une allure de reine, drapée dans de longs vêtements

de deuil; et cette sombre parure, sans nuire à sa merveilleuse

beauté, faisait ressortir la pâleur mate de ses traits, et le

cercle bleuâtre que les larmes ou l'insomnie avaient tracé sous ses

yeux.

Elle gravit les degrés du trône et échangea un baiser avec la

régente.

Cette femme si belle, si digne et si triste, c'était Marguerite de

Valois, la sœur du roi prisonnier, la veuve du connétable

Charles d'Alençon, mort tout récemment, et dont elle portait le

deuil. Elle venait d'atteindre la trentaine, l'âge où les femmes

sont dans leur épanouissement, et n'avait jamais paru plus jeune.

Tandis que chacun se courbait jusqu'à terre en sa présence, le

bouffon, hissé sur la pointe des pieds, suivait d'un regard

étrangement attentif le moindre de ses mouvements, et de ses doigts

crispés se retenait aux draperies qui le dérobaient à tous les

yeux.

[Illustration: Le chancelier Duprat.]

II

BAISER DE JUDAS.

La régente, avant de rendre le baiser qu'elle venait de recevoir,

plongea son regard perçant jusqu'au fond du regard mélancolique de

la princesse.

--Eh bien, chère fille, lui dit-elle, de façon à n'être entendue

que d'elle seule, la consolation n'arrive donc pas?...

Marguerite, embarrassée de ce coup d'œil investigateur dont elle

connaissait la puissance divinatoire, se détourna pour l'éviter, et

se borna, pour réponse, à pousser un profond soupir.

Puis elle salua les assistants avec une douce gravité, et sa vue

ayant rencontré le visage ami d'Hélène de Tournon, elle lui envoya

de la main un geste particulièrement aimable.

Elle s'assit ensuite sur le siège le plus rapproché de sa mère, et

remarquant le silence qui régnait depuis son entrée:

--Que je n'interrompe pas les entretiens, dit-elle; messires,

mesdames, de quoi parliez-vous donc?

--Une histoire singulière, invraisemblable, que l'on nous

racontait, répondit quelqu'un.

--Invraisemblable! Oh! mais alors, que l'on m'en fasse part bien

vite, répliqua-t-elle en s'efforçant de dominer les préoccupations

qui perçaient sur ses traits alanguis. Et qui faisait ce récit?

--Le maître fou de Sa Majesté, Triboulet...

Un mépris indicible succéda soudain à son sourire un peu forcé.

--Triboulet!... prononça-t-elle avec dégoût; oh! de grâce, alors,

n'en parlons plus.

A ce témoignage de dédain, le fou d'office, qui observait tout et

entendait tout, sans être vu, devint affreusement livide.

Marguerite de Valois, cette femme si séduisante et si attristée

aujourd'hui, était naguère l'âme, le génie inspirateur, la verve de

ces réunions. Son gracieux esprit allumait la saillie de tous les

autres. La poésie parlait dans ses moindres discours. Par elle, la

cour se transformait en un temple des Muses. Elle était l'astre

autour duquel les poètes venaient brûler leur encens et ranimer

leur souffle. Entre eux et elle, c'était un échange constant de

gracieusetés et de largesses.

Poète elle-même, elle écrivait aussi facilement en vers qu'en

prose, et sans parler ici de ses œuvres que tout le monde

connaît, elle répondait un jour à Clément Marot, qui l'informait en

un dizain des ennuis que lui causaient certains créanciers... car

les poètes paraissent en avoir toujours eu:

Si ceux à qui devez, comme vous dites,

Vous cognoissois comme je vous cognois,

Quitte seriez des debtes que vous fîtes

Au temps passé, tant grandes que petites,

En leur payant un dizain toutefois,

Tel que le vôtre, qui vaut mieux mille fois

Que l'argent deu par vous en conscience;

Car estimer on peult l'argent au pois,

Mais on ce peult (et j'en donne ma voix)

Assez priser votre belle science.

Une bourse pleine d'or accompagnait les vers, et le poète

reconnaissant s'écriait: «Cette Marguerite surpasse en valeur les

perles d'Orient.» Clément Marot était latiniste, et se souvenait

que _Margarita_ et pierre précieuse, c'est tout un.

Elle mérita d'être célébrée sur tous les tons, et les chroniqueurs,

nous léguant son portrait, nous apprennent qu'elle joignait un

esprit mâle à une bonté compatissante, et des lumières très

étendues à tous les agréments de son sexe. Douce sans faiblesse,

magnifique sans vanité, elle possédait une remarquable aptitude

pour les affaires, sans négliger les amusements du monde. Sa

passion pour les arts et les études couronnait tant d'éminentes

qualités.

Cependant elle nous apparaît en ce moment, dans cette réunion

officielle, pensive et soucieuse, en proie à un mal mystérieux,

dont sa mère et les courtisans cherchent en vain à pénétrer les

causes.

Ils en trouvent beaucoup, sans doute... Les événements, l'absence

cruelle du roi, les douleurs d'un récent veuvage, la disparition

des lettrés et des artistes qui égayaient et occupaient sa vie;

mais, de tous ces motifs, quel est le vrai, et tous réunis,

justifient-ils un marasme si grand?...

Le chevalier de Brissac allait ranimer pour elle la conversation;

mais la voix sonore du chef des huissiers arrêta la parole sur ses

lèvres, en jetant à l'assemblée cette annonce imposante:

--Messire Antoine Duprat, grand chancelier!...

Antoine Duprat, premier ministre de François Ier, était l'homme le

plus considérable de la cour. Nous avons dit un mot déjà de son

caractère et de ses tendances.

Il traversa la salle, le front arrogant, sans laisser tomber un

signe d'attention sur les courtisans courbés à son passage, et

s'avança jusqu'à la régente, à laquelle il adressa un salut

cérémonieux, en baisant la main qu'elle lui tendait.

Il balbutia un mot d'excuse ou d'explication sur l'ennui des

affaires, qui ne lui avait pas permis de venir plus tôt, et se

tourna vers la princesse Marguerite.

Duprat avait passé l'âge de la jeunesse; c'était cependant un homme

encore plein de vigueur, et qui ne révélait rien des approches de

la vieillesse, ni sur ses traits, ni dans sa démarche. Ses cheveux

noirs épais, sa barbe soignée où se mêlaient à peine quelques

filets d'argent, encadraient un visage qui ne manquait pas de

régularité, mais auquel faisait défaut une qualité supérieure à

toute la beauté possible, la sympathie. Ses traits étaient durs,

son œil distillait la duplicité.

Le regard que la régente et lui avaient échangé, dans leur

salutation, était froid et cérémonieux; quiconque même eût bien

observé les détails de cette réciprocité de politesse, eût vu les

doigts de Louise de Savoie se recourber nerveusement sous les

lèvres du ministre. Il y avait dans ce geste involontaire quelque

chose de la sensitive crispée par un contact répulsif.

Mais il est vrai de dire qu'en apercevant Marguerite près du trône,

la physionomie ascétique et rogue du chancelier subit une

transformation. Le soleil perçant à travers un nuage n'opère pas

un rayonnement plus soudain ni plus lumineux.

--C'est grande joie, dit-il en souriant, de rencontrer Votre

Seigneurie en cette réunion, à laquelle elle fait si souvent

défaut.

--Que voulez-vous, messire, répondit, avec une froideur calculée,

la princesse, la douleur aime la solitude.

--Permettez-moi, Altesse, de déposer...

Et il s'avançait pour baiser sa main comme celle de sa mère.

Si quelqu'un eût pu voir en cette minute le masque grimaçant du

bouffon, toujours caché sous sa draperie, on eût été saisi de

l'expression d'appréhension et de rage qui en contractaient tous

les muscles.

Ses lèvres blêmies s'ouvraient dans un rictus horrible; ses yeux

injectés de sang, allaient jaillir de leur orbite; ses sourcils

roux se dressaient hérissés; on eût juré un bouledogue furieux qui

va s'élancer sur sa proie.

--Que faites-vous, monseigneur! dit la princesse en retirant sa

main, dont le chancelier touchait déjà l'extrémité. Sur Dieu! mais

vous n'y songez pas!... Allez, l'étiquette ne vous oblige point à

un tel sacrifice.

--Que voulez-vous dire, auguste dame? demanda le ministre, ému de

cet accueil et ne souriant plus qu'avec mauvaise grâce.

--Eh quoi! faut-il vous l'expliquer? Oubliez-vous que cette main,

sur laquelle vous prétendez placer votre hommage a touché la même

plume que tant d'autres réputés par vous hérétiques et dignes du

bûcher?...

L'attaque était rude, car elle était juste.

Le grand mouvement de la révolution religieuse commençait en

Europe. Il y avait sept ans déjà que Luther avait subi sa première

condamnation canonique, cinq ans que cette sentence avait été

renouvelée, et quatre ans qu'il avait été anathématisé et décrété

d'hérésie.

Ainsi qu'il arrive inévitablement, les persécutions grandissaient

son importance et multipliaient ses adhérents.

Il ne nous appartient pas, et nous nous en félicitons, de faire

l'historique des douloureux combats; mais il ne nous était pas

permis de les passer entièrement sous silence, à cause du rôle

essentiel qu'y prirent les principaux héros de cet ouvrage.

Le cri de révolte de Luther eut donc certains abus pour point de

départ, et ce cri trouva un puissant écho dans la Saxe tout

entière, où le peuple, un grand nombre d'ecclésiastiques, de

moines, d'abbés et d'évêques, s'associèrent aux prédications du

réformateur; la Suisse les imita, sous l'impulsion de Zwingle, et

l'Allemagne s'agita dans le même sens.

Enfin les idées nouvelles pénétrèrent en France, à Paris, au sein

de la cour.

Duprat voulut servir de digue au torrent. Il se jeta résolument à

la traverse, fit appel à la Sorbonne, augmenta ses attributions,

l'investit du droit d'examen, la constitua en tribunal et obtint

de ses docteurs en théologie un décret, daté du 15 avril 1521, par

lequel Luther, sa doctrine et ses partisans furent solennellement

condamnés, comme ils l'avaient été à Rome.

Cet arrêt ralentit un instant la marche de la révolte et de la

discussion, mais elle ne tardèrent pas à reprendre d'une façon plus

dangereuse pour l'autorité papale, car le corps des évêques

commença à s'y ranger. La ville de Meaux vit se former le premier

noyau des réformateurs, et cela sous l'égide de son propre évêque,

Guillaume Brinçonnet.

Bravant les foudres du saint-siège, les décrets de la Sorbonne et

les menaces du chancelier de France, ce prélat se trouva d'accord

avec Jean de Montluc, évêque de Valence; Jean de Bellay, évêque de

Paris; Châtelain, évêque de Mâcon; Caraccioli, évêque de Troyes;

Guillard, évêque de Chartres; Gérard, évêque d'Oléron; Morvilliers,

évêque d'Orléans; Saint-Romain, évêque de Pamiers; Jean de

Moustier, évêque de Bayonne; Oder de Coligny, cardinal de

Châtillon, et nombre d'autres prélats, docteurs, abbés, et presque

tous les professeurs du collège de France.

On voit quelle force acquérait cette révolte spirituelle.

La mère du roi François Ier, Louise de Savoie, goûtait à son tour

la nouvelle doctrine et la faisait partager à son fils, ainsi

qu'elle le rapporte elle-même dans le _journal_ de sa vie: «L'an

1522, en décembre, mon fils et moi, par la grâce du Saint-Esprit,

commençasmes à cognoistre les hypocrites blancs, noirs, gris,

enfumés et de toutes couleurs, desquels Dieu, par sa clémence et

bonté infinie, veuille nous préserver et desfendre; car, si

Jésus-Christ n'est menteur, il n'est poinct de plus dangereuse

génération en toute nature humaine.» (_Collection de Mémoires

particuliers sur l'histoire de France_, tome XVI, page 434.)

Un exemple venu de si haut offrait plus de dangers que tous les

autres, et Duprat, que la cour de Rome ne cessait de combler

d'éclatantes faveurs, déploya un zèle en rapport avec celui-ci. Il

défendit à Paris, comme on le défendait à Rome, sous des peines

terribles, d'imprimer aucune traduction des livres saints en langue

vulgaire, ni aucun autre ouvrage sur les matières religieuses.

Ensuite, il usa de l'influence qu'il exerçait sur l'esprit flottant

du roi, sur la volonté de la régente, pour faire disgracier les

prélats qui persistaient dans leurs velléités de réforme, et pour

organiser des mesures contre les novateurs.

Or, parmi ceux-ci étaient les poètes, les écrivains; et voilà

comme, sans en excepter le favori des princes, Clément Marot

lui-même, ils furent obligés de s'exiler pour se soustraire à la

colère du chancelier, aux poursuites de la Sorbonne.

Hélas! tous n'y réussirent pas, et les prisons s'emplirent bientôt

de victimes.

A la cour, la régente et le roi n'avaient pas seuls témoigné de

leur penchant à l'égard des novateurs. Marguerite de Valois s'était

prononcée hautement pour eux, et tandis que sa mère et son frère

étouffaient leurs tendances sous l'influence du chancelier,

Marguerite, persévérant dans sa révolte, bravait ses délits et

déposait ses opinions dans le livre imprimé depuis, malgré le

ministre, la Sorbonne et l'inquisition, _le Miroir de l'âme

pécheresse_.

La Sorbonne, disons-nous, censura l'ouvrage, mais elle n'osa

décréter son auguste auteur d'accusation.

Ces quelques notes expliquent suffisamment au lecteur dans quelles

dispositions se trouvait la veuve du connétable d'Alençon vis-à-vis

du grand chancelier Antoine Duprat. Elles donnent la clef des

paroles qu'elle venait de lui adresser.

Il s'inclina sans perdre contenance, et son œil fauve lança sur

la princesse un éclair bizarre et sinistre, mélangé de haine et

d'admiration.

--Nous ne sommes pas en Sorbonne, prononça-t-il en se redressant

d'un air enjoué, et je requiers une grâce que Votre Seigneurie peut

refuser à un docteur, mais qu'elle est forcée d'octroyer à un

gentilhomme.

--Soit donc, répliqua Marguerite avec une teinte d'ironie, mais

j'ai bien peur que Votre Excellence ne commette un gros péché en

baisant la griffe de Satan.

Et elle lui tendit la main tant désirée, sur laquelle ses lèvres

s'appuyèrent avec une singulière ardeur.

A cette minute, on entendit comme un grognement sourd, suivi d'un

son de grelots; la tenture qui abritait le bouffon s'agita

légèrement. Il venait de laisser choir sa marotte et s'était

affaissé lourdement sur lui-même.

Personne probablement ne fit attention à ces détails, ou plutôt la

prunelle exercée et méfiante du chancelier surprit seule

l'ondulation de la tapisserie; mais ce vague incident ne modifia en

rien son attitude ni sa physionomie.

Le reste des assistants était absorbé par les honneurs à rendre à

la régente, qui, fatiguée de cette longue audience, se levait pour

se retirer dans sa chambre particulière.

Le chancelier éloigna à son tour, par son air de sévérité et de

préoccupation, les courtisans qui tentaient de s'approcher ou

d'attirer son attention, et s'arrangea de manière à rester le

dernier dans la salle.

III

LE PACTE.

Délivré de ces importuns, Antoine Duprat marcha droit à la cachette

du bouffon, dont il écarta brusquement la draperie.

Triboulet, accroupi, pelotonné sur lui-même, foulant sa marotte

sous ses talons, se rongeait les ongles jusqu'au sang.

--Or sus! exclama avec une ironie poignante Antoine Duprat; je te

cherchais, maître fou, et ne m'attendais guère à te trouver dans ce

réduit. Est-ce donc pour te cacher et pour faire si piteuse grimace

que l'on te paie les gages d'un dignitaire ou d'un prélat?

Ce sarcasme ranima le verve du bouffon, qui n'était jamais, nous

croyons l'avoir dit, en reste de méchanceté avec personne.

--Las! messire, soupira-t-il en affectant une grimace narquoise,

peut-être bien n'est-ce pas mon propre mésaise que je rumine en ce

coin maussade, mais celui de tel haut personnage qui, pour toucher

un appointement plus sonnant que le mien, a grand'peine à porter

sur son visage le contentement qui n'est pas en son esprit.

--De quel personnage entends-tu parler, s'il te plaît?

Et le ministre croisa ses redoutables sourcils; mais ce signe,

précurseur habituel de l'orage, n'émut pas le moins du monde la

placidité sardonique du bouffon, retrempée dans le dépit d'autrui.

Il ramassa sa marotte, en rajusta les grelots et les oripeaux

bariolés, et les agitant à l'oreille de son farouche interlocuteur:

--Écoutez, messire, voici le langage du vrai bonheur, car c'est

celui de la folie.

--Tu es un rusé et un impudent compère, je le sais, mais ne crois

pas m'échapper par un lazzi; c'est bon pour le commun de ces jolis

gentilshommes et de ces coquettes damoiselles qui paradaient tout à

l'heure ici devant les princesses. Au fait, donc: parle, je le

veux!

Profitant de ce que Triboulet s'était approché de lui pour

l'insulter de son carillon moqueur, il lui saisit l'oreille dans

ses doigts osseux.

Le bouffon poussa un cri d'orfraie.

--Silence! commanda Duprat, craignant de voir entrer les huissiers

et d'être surpris dans ce grotesque tête-à-tête.

Puis, lâchant l'oreille à moitié décollée, il tira de son

escarcelle une poignée d'or qu'il tendit à sa victime.

--Montjoie et Saint-Denis! c'est affaire à Votre Honneur de trouver

la clef qui délie les langues. Interrogez donc, messire, et l'on

vous répondra.

--Triple coquin!...

--Là! là! pas de gros mots; j'ai déjà l'oreille toute malade, vous

achèveriez de me la déchirer... De quoi souhaitez-vous que je vous

entretienne? Des promenades amoureuses du beau Cossé-Brissac? Des

hésitations de damoiselle Françoise de Foi entre les galants qui la

courtisent, depuis qu'elle a hérité le legs que lui laissa feue la

reine Claudine? Des épîtres secrètes échangées par damoiselle

Hélène de Tournon avec certain poète anacréontique?... Demandez,

monseigneur, mademoiselle ma marotte va sonner pour vous son plus

beau carillon.

--Rien de ces fadaises!...

--Alors, expliquez-vous?

C'était précisément là ce que Duprat n'osait faire, et le perfide

bouffon jouissait de son embarras. Cependant, il se décida:

--Pourquoi étais-tu sous ce rideau, et qui épiais-tu?

--Dites-moi, monseigneur, avez-vous remarqué quelquefois ce que

font les chiens quand on leur marche sur la patte?... Ils vont se

cacher... Vous me reprochiez tout à l'heure d'être payé comme un

dignitaire, mais vous oubliez que je suis traité comme un chien, et

que je jouis du même rang à la cour que les lévriers de Sa Majesté.

Beaucoup de gens me considèrent et me traitent en conséquence... La

princesse Marguerite, par exemple.

Ce nom et surtout l'affectation que mit le fou d'office à le

prononcer, amena une légère rougeur au visage du chancelier.

--Il y a longtemps, prononça-t-il en observant l'effet de ses

paroles sur le masque crispé du bouffon, il y a longtemps que je me

suis aperçu de ton assiduité aux environs de la princesse; tu

espionnes ses moindres démarches... Or, si je sais comprendre,

comme tu n'es pas homme à vouloir de bien à qui te méprise et te

repousse, c'est la rancune qui te conduit.

--Oh! fit négligemment Triboulet, Votre Honneur me flatte; je ne

suis ni méchant, ni si profond que cela...

--Allons, dit le chancelier en regardant autour d'eux pour bien

s'assurer encore qu'ils étaient seuls, et en baissant la voix

malgré cette certitude; c'est assez de préliminaires. Le premier

mot que tu m'as dit me prouve que tu sais mon secret, et ceux que

tu viens d'ajouter m'assurent que tu peux me servir... Y

consens-tu?

La bouche difforme du fou royal s'ouvrit pour laisser passer un

gros rire; mais au lieu de le proférer, il se frappa la poitrine du

poing pour le réprimer à sa source, et d'un accent incisif et

métallique, plus pareil à un grincement de lime qu'à une voix

humaine:

--C'est-à-dire que vous voulez que je seconde votre amour pour

madame Marguerite de Valois?

--Tais-toi!... s'écria le chancelier, en appliquant la main sur ses

lèvres. Ne répète jamais cela, jamais, entends-tu!

--Bah! grimaça Triboulet, puisque je connais votre passion et que

personne ne nous entend!...

--N'importe!... cette parole coûterait la vie à tout autre qu'à

toi. De cette minute, c'est un pacte entre nous; songes-y... Ton

dévouement et ta discrétion, ou ta tête...

--Par Notre-Dame du salut! éclata le bouffon en se tenant les

côtes, il est heureux que nul ne nous voie, car il ne saurait

lequel est le plus fou, de moi qui porte la marotte, ou de Votre

Seigneurie qui me tient de tels discours!...

[Illustration: La nuit enveloppait depuis longtemps Paris.]

--A d'autres!... Ce qui est arrêté est arrêté... Je compte sur ton

adresse compte sur ma bourse.

--Alors, la feinte est inutile. Mais, insista Triboulet en arrêt

sur les traits de son nouveau patron, vous l'aimez donc bien, cette

fière princesse?...

--Tais-toi!... prononça avec une sombre ardeur Antoine Duprat;

tais-toi! Ce n'est pas un brasier que tu remues en moi avec ce mot,

c'est un volcan!... N'interroge pas sur un mal que tu ne saurais

comprendre.

Triboulet passa sa marotte sur ses lèvres; les paroles et l'accent

du ministre avaient amené au coin de sa bouche une légère écume

teinte de sang.

Les Mystères du Louvre · 第 2 / 41 段