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LES MYSTÈRES
DU LOUVRE
CORBEIL--TYP. ET STÉR. B. RENAUDET.
LES MYSTÈRES
DU LOUVRE
PAR OCTAVE FÉRÉ
[Illustration]
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE NOMBREUSES GRAVURES
PARIS
A. FAYARD, éditeur, 78, boulevard Saint-Michel
[Illustration: On avait réuni les deux tours du Louvre par un
rempart...]
Oui, les _Mystères du Louvre_, c'est-à-dire un écho des chroniques
étranges écloses et comprimées entre les murailles sombres, sous
les voûtes sinistres, dans les labyrinthes souterrains de ce vieux
palais, dont la quadruple destination avait une terrible éloquence,
lorsqu'il servait tout à la fois de séjour aux princes, de
citadelle, de prison d'État et de coffre-fort royal.
Le temps n'a point passé impunément sur ces constructions
menaçantes, que les hauts barons, les grands feudataires de la
couronne ne regardaient qu'en tremblant.
Mais si son action s'était bornée à transformer l'aspect extérieur
des choses, ce serait peu. Elle a eu d'autres conséquences: elle a
fait justice des juridictions barbares, des dominations sans
contrôle; elle a nivelé les rangs, rectifié les usurpations de
renommée, apuré les comptes.
Bien des prestiges se sont dissipés, la vérité seule, éternelle,
immuable, est demeurée, et tel orgueilleux monarque, que ses
historiens gagés ont pu élever sur le pavois de leurs panégyriques
imposteurs, est retombé décrié et meurtri pour ne plus se relever.
La lumière a pénétré par les fissures de l'édifice vermoulu,
jusqu'aux _fosses_ de cette tour de Philippe-Auguste, inaugurée par
l'infortune de Philippe, comte de Flandre, que le roi français y
ensevelit vivant, après l'avoir promené par les rues de Paris,
attelé à son char triomphal.
Quelle épopée, quel drame que cette tour elle seule, servant aux
rois d'alors à la garde de ce qu'ils avaient de plus précieux:
leurs richesses et leurs victimes!
Quelle distance aussi de ce Louvre de Philippe-Auguste, de Charles
V, de François Ier, de Louis XIII et de Louis XIV, au monument
splendide et gigantesque qu'un règne nouveau vient d'achever, et
qui n'est plus que la métropole des arts et des lettres, après
avoir servi d'oubliettes et d'_in pace_ à tant d'intelligences
d'artistes et d'écrivains.
Que le lecteur veuille donc nous suivre un instant dans un rapide
coup d'œil sur le passé. Les événements dramatiques que nous
entreprenons de développer gagneront surtout dans son esprit, quand
nous l'aurons initié aux localités qui en furent le théâtre. Nous
serons affranchi pour le reste de notre livre des descriptions
intempestives, et nous connaîtrons, lecteur et écrivain, le terrain
sur lequel nous allons marcher de conserve.
C'est d'ailleurs une digression qui vaut bien une préface, car elle
justifiera par avance le titre de cet ouvrage. Elle enseignera, en
effet, plus d'une particularité, sinon ignorée, du moins peu
connue, sauf des érudits, et donnera, dès le premier pas, le fil du
labyrinthe où nous aurons à pousser de nombreuses reconnaissances.
Nous venons de parler des érudits, et, pour nous édifier dès le
début, nous ouvrons leurs dissertations prolixes. Vanité des
vanités! Nous n'en trouvons pas deux qui tombent d'accord sur
l'origine du Louvre, ni même sur l'étymologie, sur la signification
du nom.
Humble romancier, nous n'avons pas la prétention d'en remontrer à
ces savants patentés; nous admettons donc l'hypothèse la plus
vraisemblable, à savoir que ce palais, dont l'origine se perd dans
la nuit des âges, fut d'abord un rendez-vous de chasse, une villa
de plaisance, au milieu des bois et des marais qui couvraient
primitivement cette rive de la Seine.
Les académiciens ni les professeurs n'ont pu déterminer si ce mot
Louvre vient du latin _lupus_, _lupara_, à cause des loups qui
infestaient ces lieux sauvages, ou de _leower_ (on prononce
_loure_), locution saxonne, qu'un ancien glossaire traduit par
_castellum_, qui signifie forteresse; ou enfin de _rouvre_,
_roboretum_, _robur_ (forêt de chênes).
La première de ces opinions nous semble la plus plausible, car des
lettres et ordonnances, datées de cette citadelle par les rois qui
y demeuraient, portent cette mention: _Apud_ LUPARAM _prope
Parisios_ (au Louvre près Paris).
Philippe-Auguste, sous le règne duquel Paris prenait un notable
accroissement, et qui jugeait la position du Louvre favorable pour
un établissement capable à la fois de défendre les abords de la
ville et de protéger le roi contre les alertes venant de la ville
même, acheta les terrains situés dans ce rayon, et appartenant en
grande partie au monastère de Saint-Denis de la Chartre, à la
seigneurie de l'évêque de Paris et du chapitre de Notre-Dame. Il
indemnisa généreusement ces hauts propriétaires... aux dépens des
Parisiens, et se mit à l'œuvre.
Son premier ouvrage fut une tour de trente et un mètres de hauteur,
dont les murs, véritable construction romaine, en avaient quatre
d'épaisseur. Des souterrains, suivant l'usage de l'époque,
couraient sur ces masses énormes, formant des galeries et des
cellules que l'on appelait les _fosses_, un titre sinistre trop
bien justifié.
Autour de cette construction, on creusa un fossé pour rendre
l'accès impossible autrement que par un pont-levis défendu par une
poterne. Puis, de hautes murailles, en rapport avec la maçonnerie
de la grosse tour, enfermèrent l'enceinte de la place d'armes, à
peu près comme les ailes plus régulières ferment aujourd'hui la
cour carrée.
Enfin, un nouveau fossé très profond, alimenté d'eau comme celui de
l'intérieur, entoura ces remparts.
Philippe-Auguste avait la science et la passion des enceintes
fortifiées.
Il travailla surtout avec amour à celles du Louvre, car elles
devaient, nous l'avons déjà indiqué, servir à la garde de son
épargne et de ses prisonniers.
L'infortuné Ferdinand, vaincu et pris à la bataille de Bouvines, en
fit l'épreuve.
Mais combien d'autres princes après lui eurent le même sort! Que de
douleurs étouffées sous les masses de pierre qui recouvraient les
_fosses_!
Un chroniqueur nous a conservé dans ses vers gaulois la mémoire de
la captivité du comte de Flandre, en le désignant sous le nom de
_Ferrans_ que lui donnait le peuple:
Li quens Ferrans liés et pris
En fu amenez à Paris,
Et maint autres barons de pris,
Qui puis ne virent leur pays.
Philippe-Auguste cependant, non plus que ses successeurs, jusqu'à
Charles V, n'eurent pas leur résidence fixe dans le Louvre. Ces
princes n'y demeuraient que par moments, particulièrement pour
recevoir l'hommage de leurs vasseaux, car les tenanciers de la
couronne relevaient de la tour du Louvre; c'est là qu'ils venaient
humblement faire prestation de foi et d'hommage, et de là aussi
l'effroi que leur causait cet édifice; en y entrant, tous n'étaient
pas sûrs d'en sortir.
Mais négligeons les modifications accessoires apportées à
l'œuvre de Philippe-Auguste par ses successeurs immédiats, pour
arriver au règne de Charles V, l'un des plus importants pour ce
palais.
Non seulement ce prince accrut notablement les bâtiments du Louvre,
mais il les rendit assez logeables pour y établir sa demeure, et
les léguer à ce titre aux monarques qui vinrent après lui.
En élargissant les remparts de Paris, il y comprit le Louvre. La
grosse tour devint le milieu d'une enceinte de cent dix-huit mètres
de long sur cent treize mètres de large, la longueur parallèle à la
rivière. Cette enceinte, fermée d'un fossé qui tirait ses eaux de
la Seine, contenait le château proprement dit, formé de quatre
corps de logis, comme aujourd'hui, et partagé pour le surplus en
cours et jardins. La place circonscrite entre ces quatre bâtiments,
mesurait soixante-six mètres de long sur soixante-deux de large, et
la grosse tour au milieu. Les bâtiments des quatre côtés, percés de
fenêtres placées sans ordre extérieur, n'avaient de symétrie entre
eux que celle de la grandeur. Ces fenêtres, dit un écrivain auquel
nous empruntons ces détails[1], devaient être la plupart en ogive,
de forme allongée et semblables à des meurtrières.
[1] Violet-le-Duc. On peut consulter aussi Dulaure et surtout
Sauval, où ont puisé tous les historiens venus depuis eux.
On se figurera aisément cet édifice, en se rappelant que dans
l'architecture du moyen âge, chaque partie d'une construction était
conçue et élevée indépendamment de ce qui l'entourait. Puis,
suivant Sauval, les bâtiments du Louvre étaient comme hérissés de
tours rondes, carrées et en fer à cheval. Le nom de quelques-unes a
été conservé.
Il y avait celles du Fer-à-Cheval, des Porteaux, de Windal, situées
sur le bord de la Seine; les tours de l'Étang, de l'Horloge, de
l'Armoirie, de la Fauconnerie, de la Grand'Chapelle, de la
Petite-Chapelle, la Tour où se met le roi quand on joute; puis
encore la Tour de la Tournelle ou de la Grand'Chambre du Conseil,
la tour de l'Écluse, la tour de l'Orgueil et celle de la Librairie.
Ce dernier nom rappelle que Charles V réunit au Louvre environ neuf
cents volumes qui furent l'origine de la bibliothèque royale.
Du côté du nord, ce prince réunit la grosse tour au bâtiment par
une galerie en pierre, étroite et élevée, franchissant le fossé
dont nous avons parlé, lequel, revêtu de pierre, servait de vivier.
Du côté opposé, se trouvait toujours le pont-levis, dont l'entrée
s'abritait sous une arcade angulaire, surmontée d'une statue d'un
mètre et demi représentant Charles V, son sceptre en main.
Enfin, ce monarque plaça à la façade extérieure du palais, sur la
rivière, une horloge fort admirée; il fit garnir les croisées d'un
treillis doré, pour empêcher l'entrée des pigeons dans les
appartements. Il dota son palais favori d'une chapelle,
d'appartements élégants, de salles de bain, d'un cabinet de joyaux.
Ce luxe était prodigieux, comparé au mobilier existant sous
Philippe-Auguste, et qui consistait principalement en gerbes de
paille, que l'on envoyait rue du Fouarre, à l'Université, pour
l'usage des écoliers, quand le roi quittait cette résidence.
L'empereur Charles IV étant venu à Paris, en 1373, fut reçu et fêté
dans le palais de la Cité, nommé alors le Palais-Royal. Le
lendemain de l'Épiphanie, le roi voulut montrer le Louvre à son
visiteur. Celui-ci souffrant de la goutte, on le fit porter à la
pointe de la Cité, et les deux souverains s'embarquèrent dans un
bateau du roi, «fait comme une belle maison, dit Christine de
Pisan, moult peint par dehors et par dedans. Le roy montra à
l'empereur les beaux maçonnages qu'il avoit fait au Louvre édifier.
L'empereur, son fils et ses barons moult bien y logea, et partout
était le lieu moult bien paré. En salle dîna le roy, les barons
avec lui, et l'empereur en sa chambre.»
Nous insistons sur cette période de l'histoire du Louvre, parce que
ce palais prit alors l'aspect et la distribution qu'il offrait, à
de légères modifications près, à l'époque où commencera la première
partie de notre récit.
Avant Charles V, les bâtiments intérieurs n'avaient que deux
étages; il les fit exaucer de deux autres, ce qui diminua la clarté
et la salubrité de la cour. Le dedans de ces bâtiments, où le jour
ne pénétrait qu'à travers des fenêtres étroites et grillées,
ressemblait plus à celui d'une prison qu'à un logis royal.
Quatre porte fortifiées, appelées Porteaux, donnaient accès dans le
Louvre. L'entrée principale était au midi, sur le bord de la Seine:
tout ici respirait la force brutale, le besoin de se défendre et
celui de dominer. Entre les bâtiments et la rivière, s'offrait
cette porte, flanquée de tours et de tourelles, s'ouvrant sur une
avant-cour assez vaste, que l'on parcourait en longeant une partie
du fossé du château. Arrivé au milieu de sa façade, on trouvait une
autre porte, fortifiée par deux grosses tours peu élevées,
couvertes d'une terrasse.
La porte la plus considérable, après celle-ci, faisait face à
Saint-Germain l'Auxerrois, et existait encore après la construction
de la colonnade, sous Louis XIV. Elle était fort étroite, défendue
par deux tours rondes. Les deux autres portes étaient moins
importantes, mais non moins bien abritées.
Il faut signaler encore les principales pièces des bâtiments qui
entouraient le parallélogramme formé par la cour. Elles
consistaient en une grande salle, ou salle de Saint-Louis; sa
hauteur atteignait le comble de l'édifice; on distinguait ensuite
la salle Neuve du roi, la salle Neuve de la reine, la chambre du
Conseil, qui consistait en une grande chambre et une garde-robe,
nommée garde-robe de la Trappe, et une salle basse immense,
ornementée par Charles V avec beaucoup de soin, afin d'y donner des
galas et d'y traiter les princes étrangers.
Nous n'avons garde d'omettre la _chambre de la Trappe_...
Étaient-ce les oubliettes?...
La chapelle basse, dédiée à la Vierge, n'était pas la seule que
renfermât le palais, mais c'était la plus importante et la mieux
décorée.
Charles VI, qui eut souvent besoin de se réfugier au Louvre dans
les violentes tempêtes de son règne, ne le jugea pas encore
suffisamment fortifié. Il ajouta des bastions à tous les coins, et
sacrifia à cet effet la plupart des jardins.
Après lui, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, ne
songèrent encore qu'à inventer des moyens de faire de ce château
une forteresse inexpugnable.
Enfin, arriva le règne de François Ier. Le goût barbare de cette
citadelle choquait les instincts artistiques de ce prince. Il
résolut d'en renouveler les dispositions. Ce dessein fut surtout
confirmé en lui, quand il songea à recevoir Charles-Quint, en 1539.
Il commença donc de très coûteuses réparations, et ce fut lui
qui détruisit la grosse tour, afin de donner plus d'air et de
lumière aux appartements. Il adopta pour entrée principale la
porte vers Saint-Germain l'Auxerrois, et comme ces travaux ne le
satisfaisaient pas encore, il se fit présenter des plans de
reconstruction quasi complète, entre lesquels ceux de Pierre
Lescot, abbé de Clagny, obtinrent la préférence. On était en 1540.
Lescot conduisit son œuvre avec une heureuse activité. Le corps
de bâtiment que nous appelons aujourd'hui le vieux Louvre, se
trouva presque achevé en 1548. Ce fut Lescot aussi qui construisit
une partie du bâtiment en retour du côté de la Seine, et une aile
qui, communiquant au Louvre, s'avançait jusqu'au bord de cette
rivière. Les magnifiques travaux réalisés, à force de temps et de
génie, sur cette berge, ont produit le quai par lequel palais et
rivière sont aujourd'hui séparés.
Tout le monde connaît ce pavillon splendidement restauré de nos
jours, en avant duquel s'étend un balcon aux barreaux dorés et
fleurdelisés. C'est de la fenêtre par laquelle on y accède, et qui
s'ouvre à l'extrémité méridionale de la galerie d'Apollon, que le
triste Charles IX déchargeait son arquebuse sur les infortunés qui
traversaient la Seine à la nage pour échapper aux massacres de la
Saint-Barthélemy.
Les architectes et les artistes dont le nom se rattache à cette
époque du Louvre sont Pierre Lescot, Sébastien Serlio, Italien, qui
ne fit guère que présenter des plans, Jean Goujon, victime de la
Saint-Barthélemy, et Paul Ponce.
Le gros bâtiment contigu au pavillon de Charles IX est d'une
construction plus récente. Il s'étend du vieux Louvre au quai, et
fait angle avec la façade méridionale. Il a longtemps porté le nom
de palais de la Reine et de pavillon de l'Infante; l'espace vide
enfermé entre lui et la nouvelle grille s'appelait le jardin de
l'Infante, titre qui est resté au beau parterre dont le règne de
Napoléon III a doté cet emplacement. L'étage supérieur forme la
galerie à laquelle le triomphe d'Apollon, représenté au plafond, a
valu le nom de cette divinité.
L'espace qui séparait le Louvre du rudiment des Tuileries, était
alors plus pareil à un vaste chaos qu'à un quartier voisin de la
résidence royale. Cependant, la position de ce bâtiment avancé
jusqu'à la Seine fit naître l'idée d'une galerie, qui, longeant
cette rivière, irait aboutir à cet autre résidence, et formerait
une communication de l'une à l'autre. Cette œuvre fut entreprise
sous Charles IX et continuée sous ses successeurs, jusqu'à
l'endroit où se trouve le premier pavillon à campanille, sur la
place du Carrousel, c'est-à-dire à environ moitié de son étendue
totale. La seconde partie, reprise sous Henri IV, qui y attachait
beaucoup de soin, et continuée sous Louis XIII, ne s'acheva que
sous Louis XIV.
François Ier ne toucha d'ailleurs qu'aux anciennes parties du
Louvre qui gênaient ses vues; il respecta les autres.
D'après le plan de Lescot, le Louvre se serait terminé d'une part
au pavillon de l'Horloge, et de l'autre à l'entrée actuelle sur la
rivière, vis-à-vis le pont des Arts. Ce fut Henri IV qui fit donner
à la cour du Louvre la dimension de cent soixante-neuf mètres
qu'elle compte. Il fit exhausser la galerie donnant sur le jardin
de l'Infante, alors couverte d'une terrasse.
L'intention de Henri IV était de consacrer la partie inférieure de
la grande galerie à l'établissement de diverses manufactures et au
logement «des plus experts artisans de toutes les nations.» Ce
dessein, digne d'un tel monarque, fut pourtant combattu par Sully,
par des arguments qui prouvent que les vues économiques de ce
ministre étaient moins bonnes que ses intentions, et qu'il n'était
pas, en cette matière, aussi avancé qu'on s'est plu souvent à le
proclamer.
Catherine de Médicis avait contribué à décider son fils Charles IX
à entreprendre cette galerie; cette princesse en posa même la
première pierre. Androuet-Ducerceau en était l'architecte, mais cet
homme habile tenant plus à sa religion qu'à son emploi, s'exila aux
approches de la Saint-Barthélemy, et ne revint que sous Henri IV,
qui lui fit reprendre son œuvre interrompue.
Sous Charles IX, les Tuileries consistaient en cinq corps de
constructions assez mal groupées, auxquels Henri IV fit ajouter
quatre autres bâtiments; et toutes ces bâtisses sur une seule ligne
offrirent dès lors plus de développement que de beauté.
En somme, à l'époque de Louis XIII, et nous devons retenir
l'attention de nos lecteurs sur ce point, pour l'intelligence de la
seconde partie de notre récit, comme nous l'avons déjà sollicitée,
aux débuts du règne de François Ier, pour la première. Le Louvre
conservait beaucoup de la physionomie qu'il avait sous Henri II; il
était toujours entouré de fossés, et sa façade du côté de
Saint-Germain l'Auxerrois était caractérisée par quatre tours
rondes, deux au centre et deux autres aux angles de cette façade.
C'était toujours le vieux monument féodal, avec ses logements
solennels et sombres, ses salles basses et ses caveaux, dignes
successeurs des fosses de la Tour de Philippe-Auguste.
Henri III, Henri IV et Louis XIII habitèrent sans interruption le
Louvre, que le dernier de ces princes ne délaissa qu'en 1643, pour
se loger au Palais-Royal, dont Richelieu lui avait fait don en
mourant.
Louis XIV devait modifier cet état de choses. L'architecte Leveau
donna des plans qui furent à peine essayés; Charles Perrault en
présenta de meilleurs, qui obtinrent un assentiment à peu près
unanime. Enfin l'on fit venir de Rome le cavalier Bernini, mais son
idée trop grandiose eût exigé l'anéantissement de tout ce qui était
déjà fait. On n'en conserva que celle de réunir le Louvre aux
Tuileries, en conservant libre tout l'espace qui s'étend entre les
deux palais.
--Que mettrez-vous entre le Louvre et les Tuileries? lui
demandait-on.
Et il répondait simplement:
--Rien.
Ce rien était la plus magnifique des conceptions.
Que de difficultés offrait sa réalisation! Cet emplacement où il
fallait faire le vide, avait fini par devenir une ville d'hôtels,
de maisons, de jardins et d'édifices religieux. Là, s'élevait
l'hôtel de Rambouillet, là encore, l'hôtel de Chevreuse; toujours
là, trois églises, l'hôtel des Quinze-Vingts et le rempart de la
ville, depuis l'ancienne porte de Saint-Honoré jusqu'à la porte
Neuve sur le quai.
De fait, il n'a guère fallu moins de deux siècles pour réaliser
cette idée du cavalier Bernini!
On nous permettra, comme trait de mœurs de l'époque de Louis
XIV, une anecdote.
Ce prince n'entendant pas être gêné dans ses moyens d'exécution, et
voulant obtenir les ouvriers et les matériaux à bon compte, rendit,
au mois de novembre 1660, un édit qui défendait à toutes personnes
d'élever un bâtiment sans sa permission expresse, sous peine de dix
mille livres d'amende, et à tous ouvriers de s'y employer, sous
peine de prison pour la première fois, et des galères pour la
seconde. Ce monarque prétendait être le seul grand bâtisseur en
France.
L'année suivante, au mois de février, au moment où une multitude
d'ouvriers étaient occupés à ces travaux, le feu prit à la galerie
des Peintres, et commença à se communiquer à la grande galerie. On
ignorait alors l'usage des pompes.
Que pensez-vous que firent le roi et la reine? Ils envoyèrent en
toute hâte chercher le saint sacrement à Saint-Germain-l'Auxerrois.
Cette pratique superstitieuse était cependant condamnée par
plusieurs conciles; on pense bien d'ailleurs que le ciel ne jugea
pas à propos d'opérer un miracle en cette circonstance, et le
palais fût devenu entièrement la proie des flammes, si on ne les
eût arrêtées en coupant largement la galerie.
Nous faisons grâce au lecteur des contestations qui s'élevèrent
entre les divers architectes, ralentirent les travaux, et
finalement ne permirent ni de les achever, ni d'y offrir au roi un
logement qu'il trouva à Versailles et à Marly. Ce fut lui qui fit
commencer la colonnade, que l'on mit si longtemps à achever.
Les travaux du Louvre furent ensuite délaissés jusqu'en 1755.
Il y eut même quelque chose de pire qu'un abandon, ce fut une sorte
de dévastation. Des constructions privées vinrent s'adosser tout
autour du palais, des logements accordés par faveur à quelques
artistes et à beaucoup de protégés, grands seigneurs et
subalternes, furent distribués dans l'intérieur; des écuries
occupèrent une partie du rez-de-chaussée, notamment sur la rivière.
M. de Marigny, surintendant des bâtiments, obtint, en 1754, le
pouvoir de dégager le Louvre des constructions hybrides qui
l'obstruaient, et de reprendre les travaux d'achèvement.
Il trouva des auxiliaires intelligents en Gabriel et Soufflot.
Toutefois, Louis XVI n'hérita de son prédécesseur que d'un bâtiment
en construction, et l'infortuné monarque n'eut ni le temps, ni les
moyens d'apporter un bien grand contingent à cette œuvre. La
révolution y mit son veto.
Ce fut une époque fatale pour cet édifice, traité en place conquise
et devenu propriété nationale.
Heureusement, les conquêtes d'Italie vinrent modifier cet état de
choses; il fallait une place pour recevoir les richesses
artistiques provenant de nos victoires. Le Louvre s'offrait tout
naturellement. Raimond, architecte en vogue, fut chargé de disposer
les locaux.
En 1803, le Premier Consul chargea Percier et Fontaine de reprendre
ces travaux, et l'on doit à ces artistes distingués quelques-unes
des parties intérieures les plus admirées aujourd'hui, telles que
le grand escalier, les salles des Antiques et nombre d'autres. Le
héros avait compris qu'il y avait là une œuvre glorieuse à
accomplir.
Ce furent encore les plans de Percier et de Fontaine qui obtinrent
les suffrages, lorsqu'en 1806, Napoléon Ier ordonna que la réunion
du Louvre aux Tuileries serait l'objet d'un concours entre tous les
architectes. D'après le plan de ces deux hommes éminents, une
galerie transversale devait couper en deux la place du Carrousel.
Mais la trahison et les revers emportèrent l'empire, et avec lui
cessèrent les travaux.
La Restauration et Louis-Philippe ne firent rien pour le Louvre.
Ce fut en 1848, dès le 25 février, que le gouvernement provisoire
décréta son achèvement, en même temps que la prolongation de la rue
de Rivoli. Toutefois, l'état du trésor public, malgré l'impôt des
45 centimes, ne permit pas alors de passer du plan à l'exécution:
il resta à l'état de projet jusqu'au décret du 12 mars 1852.
Dès lors, sous une impulsion nouvelle, puissante, énergique,
persistante, surtout, les travaux prirent une activité, un
développement quasi miraculeux.
Ces travaux ont coûté environ cinquante millions; cent
cinquante-cinq artistes ont exécuté les sculptures de cette
œuvre nouvelle; les deux architectes qui se sont succédé dans la
direction sont MM. Visconti et Lefuel.
Dans un espace de cinq années, le nouveau Louvre achevé était
devenu le plus vaste comme le plus merveilleux palais qui soit au
monde.
FIN DU PROLOGUE.
Arthème FAYARD, éditeur, 78, boulevard Saint-Michel, PARIS.
LA PETITE DUCHESSE
PAR ALEXIS BOUVIER
Au moment où la tombe se ferme sur la duchesse de Chaulnes, dans
les terribles conditions qui viennent de nous être révélées, paraît
le roman de M. Alexis BOUVIER: _la Petite Duchesse_, qui est la
mise en scène dramatisée de la douloureuse lutte de cette jeune
femme contre sa belle-mère qui l'accuse, et se débattant dans
les mailles des pièges dont on l'entoure pour lui enlever
l'administration de sa fortune et pour la séparer de ses enfants,
après avoir précipité dans la mort son mari, héritier d'un des plus
grands noms de France.
Cette navrante histoire d'hier, qui vient d'avoir un si lamentable
dénouement pour l'héroïne, forme le canevas du remarquable et
palpitant roman que nous publions et que chacun voudra lire dans
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collection des gravures interdites pendant le 16 mai paraîtra
dans les dernières séries de l'ouvrage.
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=La Musique Populaire=--_Journal hebdomadaire illustré_.
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LOUISE MICHEL, intitulé:
LA MISÈRE
C'est dans les profondeurs tragiques de la dernière couche sociale
que la grande citoyenne =LOUISE MICHEL= vient de tailler, en pleine
chair vive, le roman des déshérités.
Jamais peut-être voix plus émue n'a plaidé la cause du prolétaire
avec une éloquence plus passionnée. Il appartenait à la femme
héroïque qui mille fois a bravé la mort pour défendre le peuple,
d'écrire le drame de la =MISÈRE DU PEUPLE=.
Les personnages de ce drame, détachés de la vie réelle, peints à
larges traits, sur nature, laissent aux faits toute la brutalité de
leur enseignement.
Après avoir lu la Misère avec ses tableaux si vrais, ses situations
si poignantes, après s'être laissé entraîner par l'intérêt puissant
qui se dégage de cette grande conception, il ne sera plus possible
de nier =la question sociale=.
Les illustrations de la =Misère= sont dues au crayon, au burin de
deux jeunes artistes d'un incontestable talent: les frères TINAYRE,
dont la touche large, la manière vraie, fait vivre et parler les
types créés par LOUISE MICHEL.
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LES
MYSTÈRES DU LOUVRE
par Octave FÉRÉ
[Illustration]
PREMIÈRE PARTIE
I
LE SPECTRE NOIR.
Une année qui avait commencé d'une manière fatale, cette année
1525! La reine Claudine était morte, le duc d'Alençon l'avait
suivie de près; nous avions perdu la bataille de Pavie, et François
Ier était prisonnier de Charles-Quint.
Tout s'en ressentait dans le royaume et dans les affaires, mais la
cour, plus que personne, demeurait abattue sous ce dernier revers.
Adieu les splendeurs de Blois, les fêtes de Fontainebleau! La
régente, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulême, mère du roi
absent, avait délaissé ces résidences, où semblait retentir encore
les échos des joies de la veille, pour venir s'installer au Louvre,
sombre séjour, conforme à de telles afflictions.
On sait, en effet, qu'en dépit des efforts des derniers règnes pour
rendre ce palais habitable, ce n'était toujours qu'une citadelle
massive, hérissée de bastions, entourée de fossés à l'eau
croupissante, et dont l'aspect maussade n'était pas racheté à
l'intérieur par la beauté de ses appartements. Là où manquent l'air
et la lumière, la gaieté fait défaut.
La grosse tour de Philippe-Auguste, plantée comme une sentinelle au
milieu de l'enceinte, dont elle dominait de sa couronne crénelée
toutes les autres constructions, jetait son ombre lugubre au sein
des chambres les plus fastueusement décorées, au fond des retraits
les mieux parés d'or et de grandes tapisseries.
La régente, que l'on désignait habituellement sous le titre de
madame la duchesse, fidèle aux lois de l'étiquette, n'en tenait pas
moins régulièrement sa cour chaque matin dans la pièce d'apparat,
nommée salle Neuve de la reine.
C'était un des locaux les plus élégants et les mieux parés du
palais.
L'ornementation des croisées à ogives courait en rinceaux élégants
jusqu'aux arêtes de la voûte. Celle-ci, peinte de vif azur et
d'étoiles d'argent, offrait une ressemblance visible avec un coin
du ciel. Une natte épaisse garantissait les pieds contre la
froidure des dalles en mosaïques qui carrelaient le sol. Les
murailles disparaissaient sous les tentures et les dressoirs. Au
fond, dans l'endroit le plus honorable, comme un autel au haut bout
d'une basilique, un baldaquin massif à rideaux cramoisis abritait
un trône élevé de plusieurs marches.
En avant, des sièges plus modestes, disposés en fer à cheval,
s'offraient aux personnages admis aux réceptions royales et ayant
le privilège de s'asseoir devant les princes.
Le jour où nous pénétrons dans ce sanctuaire, il s'en fallait
beaucoup que tous les sièges fussent occupés.
La régente n'avait guère autour d'elle que ses dames d'honneur, un
ou deux dignitaires de sa maison, quelques officiers supérieurs de
l'armée de Lautrec: tous amenés là par l'étiquette, par l'intrigue,
par le besoin de se montrer au pouvoir pour ne pas être oubliés de
lui dans la distribution des faveurs.
Pour préciser les noms les plus illustres, on y voyait Thomas de
Maussion, le secrétaire particulier du roi; Cossé-Brissac, le plus
beau cavalier de la cour; le savant Pierre Donez, lecteur de
François Ier, futur évêque de Lavaur; Robert de Lenoncourt,
chapelain de la cour; maître Cagny, premier aumônier du roi;
messire Loys Chantereau, grand pénitencier.
Parmi les femmes, quelques-unes des dames d'honneur de la feue
reine Claudine, mesdames de Mailly, de Bussy, de Montbreton,
Françoise de Foy; puis encore, mesdames de Brézé, d'Aubertot, Anne
de Lautrec, attachées à la personne de la régente; Hélène de
Tournon, amie intime de Marguerite de Valois, qui l'a immortalisée
dans ses poésies.
Une gêne extrême, un malaise sensible régnaient dans l'atmosphère.
Les plus habiles, les plus courtisans sentaient la parole expirer
sur leurs lèvres. Les phrases banales lancées par intervalles
circulaient lentement; on eût dit un cénacle de trépassés.
C'était bien la vie qui manquait à cette réunion. Mais la vie, où
était-elle?
Elle n'était pas partie seulement avec le roi, elle s'était enfuie
surtout avec ces aimables gazouilleurs, qui naguère paraient ces
résidences et semaient l'entrain, la gaieté, l'esprit autour d'eux.
Poètes, écrivains, artistes, tous s'étaient retirés, non pas ainsi
qu'on pourrait le croire, comme ces oiseaux ingrats qui se taisent
et s'envolent dès qu'ils ont vidé la main qui les nourrit, mais
tristement, chassés par les menaces et les persécutions.
Ah! cette époque que nos professeurs d'histoire nous ont appris à
considérer comme l'âge d'or des lettres et des arts, nous allons
voir bientôt comment elle les traitait et ce qu'elle faisait pour
eux. Les bancs du collège et de l'Université nous ont enseigné le
mensonge; eh bien, c'est dans le roman que nous trouverons la
vérité!
Oui, la cour était triste, chagrine, et ce n'était pas assez, pour
la maintenir sous cette impression, de la captivité de son chef, de
la défaite de nos armées, de l'absence des hommes de talent: une
influence plus fâcheuse que ces maux réunis s'appesantissait encore
sur elle.
Le mauvais génie de ce temps, c'était le chancelier Duprat, l'homme
aux visées mystiques et ascétiques, le ministre des desseins
implacables, des actes intolérants.
Inféodé à la domination romaine, nourrissant d'incessantes pensées
d'orgueil qui lui faisaient entrevoir l'héritage de la tiare, le
ministre déloyal sacrifiait sans vergogne son pays à son ambition.
La régente était une femme d'une grande intelligence, au milieu de
ses vices, de ses erreurs et de ses fautes. Son esprit perspicace
ne se dissimulait pas les menées du chancelier, et cependant elle
ne faisait rien pour les entraver. Elle subissait cet homme, ses
volontés, ses projets, au point qu'on eût été tenté de croire que
le régent, c'était lui, et Louise de Savoie la vassale.
L'audience de la régente était donc descendue à un degré de
contrainte difficile pour ses courtisans comme pour elle-même,
et les plus habiles ne savaient plus de quel thème faire
conversation, quand un son argentin, parti de l'entrée de la salle,
fit tressaillir chacun.
La portière s'agita, et sans que les huissiers l'eussent ouverte,
une boule bariolée des couleurs les plus criardes et les plus osées
vint littéralement rouler jusqu'au bas du trône, dont l'estrade
l'arrêta.
Une même exclamation sortit de toutes les bouches:
--Triboulet!...
C'était le cri de délivrance. L'ennui, l'embarras avaient disparu
avec cette apparition.
--Eh oui Triboulet!... répondit l'avorton en se redressant et en
rajustant son bonnet, fort compromis dans son entrée excentrique,
Triboulet dont un seul grelot fait plus de bruit que tous vos
gosiers ensemble, beaux sires et belles dames!...
Et agitant triomphalement sa marotte:
--Allons, ma mie, faites voir que vous n'avez point, comme chacun
céans, perdu la vertu de causer!
Le fou du roi avait le droit d'insolence; il en usait même
vis-à-vis de son maître qui s'égayait de ses plus audacieuses
boutades.
Était-il fou réellement? Son nom l'indiquait; il était d'ailleurs
payé pour cela. Les historiens, il est vrai, n'ont pu encore tomber
d'accord sur ce point. Après cela, sur quel point, me direz-vous,
s'entendent-ils complètement?
Donc, c'était Triboulet, le bouffon, le bavard, le grotesque, le
plaisantin, qui partageait avec les lévriers du prince le privilège
de tout oser, contre tous, sans que nul, ceux que le fou avait
blessés, ceux que les chiens avaient mordus, eussent le droit de
crier: Aïe!...
Après tout, pourquoi ne leur aurait-on pas dit un peu leurs
vérités, à ces beaux courtisans, quand le roi souffrait bien qu'on
lui dît quelquefois les siennes!
Cependant, le bouffon, accroupi au bas du siège de la régente,
paraissait plongé dans un entretien des plus attachants avec sa
marotte, lui adressant tout bas des questions, et l'approchant de
son oreille pour écouter ses réponses. Le tout accompagné de jeux
de physionomie grotesques, d'interjections glapissantes et d'une
pantomime qui soulevait la jovialité des spectateurs.
On riait d'autant mieux qu'on s'était cruellement morfondu d'ennui.
--Or ça, seigneur Triboulet, demanda la régente, qui ne dédaignait
pas de s'associer à l'animation générale, ne nous apprendrez-vous
pas quel sujet intéressant vous occupe à ce point, vous et
mademoiselle votre marotte?
Triboulet adressa gravement à la princesse un geste indiquant qu'il
ne fallait pas le troubler. Puis, tout d'un coup, il lança le
hochet en l'air, fit une superbe cabriole en le rattrapant, et
s'adressant avec solennité à la régente et à l'assistance:
--Décidément, mademoiselle du Carillon, dit-il en désignant sa
marotte, est une personne incivile, qui se joue de moi et me fait
des contes à dormir debout.
--Voyez-vous cela! fit la jeune demoiselle d'Heilly, celle des
dames qui jouissait de la plus grande familiarité auprès de la
régente; mais ne pourrait-on donc savoir au juste ce qu'elle
gazouille?
--Elle prétend, voyez l'impertinente! que tandis que vous vous
morfondez dans ce Louvre à chercher des objets de distraction et de
médisance, il s'y passe à votre barbe de mirifiques aventures dont
vous ne vous doutez pas.
A ce début alléchant, chacun dressa l'oreille, entrevoyant déjà du
scandale dans l'air.
Encouragé par cette attention, Triboulet poursuivit:
--Ce n'est rien moins qu'histoire démoniaque, et j'ai la chair de
poule d'y songer seulement... Foi de bouffon royal! je n'oserai
jamais finir, que messire le grand prieur ne m'ait promis un
exorcisme si j'ai subi une vision de Satanas.
--Au fait! au fait!... murmura l'assemblée.
--J'y consens; je parlerai. Mais je mets en gage mademoiselle du
Carillon contre l'escarcelle de mademoiselle d'Heilly, que vous ne
croirez pas un mot de ce que je vais vous dire, tant il est sûr que
vérité est bien moins accueillie dans cette auguste Cour que
mensonge...
«Au milieu de cette nuit dernière, pris d'un malaise, je m'étais
mis à la fenêtre de mon retrait, là-haut, au quatrième étage, pour
essayer si la fraîcheur de l'air ne me soulagerait pas. Il faisait
un temps superbe. Madame Phébé et ses filles les étoiles,
resplendissaient comme autant de soleils. La cour du Louvre est
moins claire en plein midi qu'elle n'était alors.
«Je ne sais plus à quoi je pensais,--peut-être bien ne pensais-je à
rien, comme il arrive si souvent à messire le grand pénitencier,
fit-il en se tournant vers ce personnage, qui se contenta de
hausser les épaules,--quand j'aperçus, aussi distinctement que je
vois ici chacun de vous, un fantôme qui se promenait à travers la
cour carrée.
--Hein!... un fantôme!... répéta le grand pénitencier Loys
Chantereau.
--Un fantôme blanc? demanda madame de la Trémouille.
--Un fantôme noir... tout noir...
--Et comment sais-tu que c'était un fantôme? objecta messire Loys.
--Vous allez en juger, reprit le bouffon: c'était un grand corps
tout d'une venue; il ne marchait pas, il glissait sur le sable. De
la tête aux pieds, il était couvert d'un long drap noir comme on
n'en met que sur le cercueil des trépassés. Je n'ai vu ni son
visage ni ses mains; tout disparaissait sous ce drap.
Il avançait donc sans que je distinguasse le mouvement de ses
pieds... Je parie qu'ils étaient fourchus.
--Et où tendait-il? demanda le grand pénitencier qui, en sa qualité
d'exorciste, avait une propension à croire aux apparitions et
possessions infernales.
--Il allait tout droit, sans dévier d'un pouce, vers la grosse
tour.
--Eh bien, et les fossés... et le pont-levis?
--Attendez donc, messire, c'est là que gît le merveilleux. Je me
disais aussi: Et les fossés, et le pont-levis?... mais il en était
moins en peine que moi, et n'y pensait guère, car il allait
toujours...
A la Cour du Louvre, on était habitué aux plaisanteries d'un goût
équivoque, aux mystifications de messire Triboulet. Tromper les
gens, puis se moquer impitoyablement d'eux, était son principal
talent. Brouiller les meilleurs ménages, diviser les plus intimes
amis, allumer la discorde, susciter les querelles, remuer les
médisances, insinuer les calomnies, c'était pour cet étrange objet
de la bienveillance royale, récréations journalières.
Il se rendait parfaitement justice à lui-même; il se savait laid,
difforme, repoussant, méprisé des hommes, répulsif aux femmes,
incapable d'inspirer ni sympathie ni affection, il avait pris à
rebours ce monde qui le dédaignait. Relégué au rang des chiens et
des perruches, il empruntait l'instinct des uns et des autres, il
mordait et il insultait.
Autrement fait, autrement placé, eût-il été meilleur? Nous ne
savons; la chose n'est pas impossible; la vieille fable de l'amour
rognant les griffes du lion n'est-elle pas puisée à l'enseignement
éternel de la nature humaine?
Mais Triboulet était-il capable de ressentir un sentiment si
doux?... et s'il l'eût ressenti, si, en effet, un lambeau de
cœur se fût avisé de battre au fond de cette poitrine difforme,
quelle femme eût jamais aimé Triboulet?...
Donc, l'amour étant le foyer, la source du bien, le bouffon,
haïssant et haï, appliquait toute son intelligence à faire le mal.
Il ne laissait pas d'y être encouragé à merveille, hâtons-nous de
le dire, par son influence auprès du roi, et par la manière dont
chacun saluait ses saillies, tant qu'elles s'exerçaient aux dépens
d'autrui.
Mais on savait aussi ce qu'elles valaient, et c'était à qui se
mettrait sur ses gardes dès qu'on voyait poindre une de ces
anecdotes scabreuses qu'il inventait ou grossissait si habilement.
En cette circonstance encore, l'incrédulité avait accueilli le
début de son récit, et les lazzis dont il l'avait accompagné
d'abord justifiaient ce sentiment. Bientôt, néanmoins, son ton
devint si sérieux, son geste si expressif, qu'il rendit son
auditoire aussi attentif qu'il était grave lui-même.
On brûlait trop de sorciers, à cette époque, pour se piquer
d'esprit fort. De tout temps le Louvre avait eu une réputation
suspecte, sous le rapport des malins esprits ou des revenants.
Les fosses de la grosse tour avaient étouffé tant d'iniquités,
absorbé tant de victimes connues et inconnues, que l'apparition de
quelques-uns de leurs spectres ne se présentait pas à l'esprit du
grand pénitencier lui-même comme un phénomène trop invraisemblable.
Le bouffon eut donc la joie de constater, à l'attitude de son
auditoire, l'intérêt réel excité par sa narration.
--Ah! continua-t-il, c'est ici que le bénitier de messire Loys de
Chantereau eût été d'un grand secours!...