_Agent lyrique des grands concerts de Paris,
Marseille, Bordeaux, Bruxelles._
14, rue de Paradis-Poissonnière.
Deux jours après, elle arrivait, émue, chez Drulom.
Un mois après on lui avait appris quatre chansons de «Gommeuse». Drulom
ayant constaté, paternellement, que ses jambes valaient la peine d’être
vues, avait choisi pour elle, et cela sans hésiter, la tenue qui
mettrait le plus en valeur la jeunesse et les beautés de la petite...
--Gommeuse!! C’est-à-dire épaules nues, bras nus, seins nus, jambes
nues... on cacherait juste ce qu’on ne pouvait, hélas! pas montrer...
Drulom lui vendit son premier costume... des bas jusqu’au grand
chapeau... pour le prix de six mois de ses appointements!!!
Mais comme il était un brave homme... il lui laisserait la facilité de
le payer à raison de 75 francs par mois... il resterait donc à la
fillette 75 autres francs pour son entretien, blanchissage, nourriture
et son logement!!!
C’était maigre, la petite en resta toute bouleversée! Mais elle avait
signé... Monsieur Drulom avait d’elle un grand papier... et puis, ce
n’était que six mois à patienter; une fois les premiers frais payés, ça
irait mieux... Mais dans six mois, le costume serait fané, il en
faudrait un autre, et alors?
Elle alla, toute inquiète, chez la couturière qui fabriquait les
commandes des protégées de Drulom, et lui demanda si elle ne pourrait
pas, en cas de besoin, lui faire une jolie robe pour beaucoup moins
cher... Pensez donc, neuf cents francs pour un costume!
--Je vous donnerai le même pour deux cents, mademoiselle, lui dit la
couturière narquoise et renseignée...
--Deux cents francs! alors, pourquoi est-ce neuf cents, cette fois-ci?
--Je ne sais pas... moi, je le vends à Drulom deux cents voilà tout...
Alors elle comprit!
Drulom gagnait sur tout et sur toutes. Mais la petite ouvrière s’imagina
que pour le payer et s’en débarrasser plus vite, il lui serait peut-être
facile d’augmenter ses ressources... Elle allait être au «théâtre,» elle
serait jolie dans cette tunique de soie écarlate toute brillante de
paillettes... elle était jeune... qui sait?... Ben oui, quoi!
Elle ne serait pas la première, ni la dernière.
Et comme Drulom la fit partir dans un caboulot de province, elle fut, la
petite malheureuse, la proie du premier gigolo de l’endroit, pris sans
amour, sans joie, pour la simple impossibilité de manger, de boire, et
de dormir dans du linge propre, avec deux francs cinquante par jour...
Le temple de l’Amour devait à Drulom beaucoup de ses prêtresses.
A l’entrée de Fernand et de Mésange, le maître se leva. Non par respect,
certes, mais par colère.
Il était furieux, le maître! et avant que ni l’un ni l’autre des
arrivants n’eût eu le loisir d’ouvrir la bouche, il éclata en paroles
grossières et comminatoires:
--Ah! vous voilà! vous! eh bien! vous en avez fait du propre!
--Pardon, Drulom, fit Fernand... Je voudrais...
--Je me moque pas mal de vos pardons et de ce que vous voulez!
Drulom, la main gauche appuyée sur son piano, brandissait férocement
dans l’air son poing droit. Les élèves l’admiraient en sa rage.
L’exécutante de l’instant en gardait la bouche ouverte de stupeur. Il
poursuivit:
--Ah! vous croyez qu’on lâche comme cela un directeur! qu’on se bat
l’œil des clauses d’un engagement signé! qu’on prend le train le matin
quand on doit travailler le soir! et qu’on fiche tout le monde dans les
choux pour des raisons qui n’existent pas!
--Mais... hasarda Mésange.
--Ah! je vous conseille de parler! vous, la grosse! Vous êtes jolie! et
vous avez du talent! oui! comme mon...
Il dit le mot!
--C’est par charité! vous entendez! uniquement par charité! que je
m’occupais encore de vous, vous personnellement, la toujours enceinte!
pauvre buveuse d’absinthe? c’est un vers! c’en est même deux! et de
Rollinat encore! Et vos jumeaux de l’année dernière, ils vont bien?
--Vous savez bien qu’ils sont morts! répondit Mésange, sombre.
Mais un tel détail n’était pas pour troubler Drulom. Il continua. Il
s’exaspérait à mesure:
--En tout cas, vous deux! c’est fini! Vous pouvez crever maintenant. Ce
n’est pas moi qui vous sortirai de la mouise!
Il se croisa les bras:
--On vous a sifflés à Tours! on vous a sifflés à Bordeaux! on vous a
sifflés à Bayonne! Vous n’êtes plus possibles dans les grandes villes!
Et vous vous permettez, par surcroît, de ne pas remplir les conditions
que j’ai acceptées pour vous! Monsieur et madame laissent tout en plan!
Un ami mourant! Ce n’est pas celui-là qui vous paiera vos cachets,
n’est-ce pas? Ni moi, non plus, du reste, j’en ai assez.
Fernand avança d’un pas et dit:
--Monsieur, vous abusez peut-être de ma patience!
--Moi? ah! ah! ah! elle est bien bonne!
--Et celle-ci, comment la trouvez-vous?
Le fracas d’une gifle retentissante venait d’éclater sur la joue blême
du mercanti.
Fernand restait en défense, dans l’attente d’une riposte, mais la
riposte ne vint pas.
Alors il articula froidement:
--Monsieur, je suis à vos ordres.
Drulom, qui se frottait la joue, répondit avec dignité:
--Mais moi, monsieur, je ne suis pas aux vôtres!
Il fit un pas de maître de ballet, ouvrit la porte et prononça:
--Après ce qui s’est passé, j’espère, monsieur Fernand, ne jamais vous
revoir!
Fernand et Mésange sortirent.
Encore une branche qui craquait.