La branche était sèche,
Et l’oiseau tomba.
Les petites filles piaillent cette cantilène, en tournant leurs rondes.
Il y est question, dans cette cantilène, d’une catastrophe et d’un
malheur; mais les petites filles sont gaies. Elles poursuivent:
Mon petit oiseau-au,
T’es-tu fait du mal?
Et le petit oiseau répond, dans la chanson:
Je m’suis cassé l’aile
Et tordu le cou!...
L’histoire lamentable du petit oiseau était celle de Fernand et de
Mésange. Ils s’étaient cassé l’aile et tordu le cou.
En vain, ils tentèrent, l’un ou l’autre, un mois durant, de retrouver un
engagement quelconque pour une ville possible. Les agents lyriques ne
voulaient plus entendre parler d’eux:
--Oui! pour que vous fichiez le camp le jour où la recette est assurée!
Plus souvent! On vous connaît maintenant.
Ils durent retourner à la _Chartreuse_, ce hâvre des épaves, cette hotte
aux débris, et quémander ce cachet piteux, la tournée de misère.
Ils firent des soirées à Mantes, des matinées à Coulommiers.
D’appartement en logement, de logement en chambre, ils avaient
dégringolé, degré à degré, d’année en année, vendant à mesure ce qui
devenait un surplus de mobilier. Finalement, le dernier lit porté chez
un brocanteur, ils logeaient en garni. Pourquoi garder un domicile à
Paris, puisqu’ils couraient continuellement la province?
Une consolation, qui était une charge de plus, mais qu’ils bénissaient,
car elle était désormais l’unique sourire de leur existence, était la
présence entre eux de Robert, leur fils, «le présomptif», disait
Fernand, aux rares instants où un peu de gaieté lui remontait aux
lèvres.
Robert, cahin-caha, à travers les anicroches de la débine, les jours et
les nuits blanches, la mistoufle et la purée, grandissait, pauvre graine
chétive aux pousses pâlies.
Ah! le maigriot gamin souffreteux--qui dînait et soupait en même temps,
plus souvent qu’à son tour, d’un sandwich au jambon et d’un fond de
bock, dans une brasserie où le garçon consentait à faire crédit--ne se
pouvait guère douter qu’il avait été, dans sa première enfance, un
poupon riche, couvert de dentelles, aux bras d’une nourrice somptueuse,
aux rubans immenses tombant jusqu’à terre.
Brun de cheveux comme son père, Robert avait les yeux bleus et la bouche
tendre de sa mère. Des yeux profonds, fiévreux et brillants, cernés
d’une ombre délicate. Tout mignard, et ne parlant encore presque pas, il
avait appris, tout seul, à jouer du violon, sur un violon-joujou que son
parrain Lourbillon lui avait donné pour ses étrennes. C’était au moment
où l’horizon s’assombrissait pour Fernand et où l’argent plus rare
rendait les cadeaux à bébé moins fréquents. Ce violon avait été le
dernier bonheur, en somme, de Robert. Aussi était-il devenu bien cher à
l’enfant qui, doué d’un instinct musical remarquable, avait très
rapidement acquis une virtuosité surprenante.
A cinq ans, cet artiste en réduction, à croquer avec ses longs cheveux
noirs bouclés et ses regards trop expressifs, tant y brûlait une
précocité quasi morbide d’intelligence, déchiffrait du premier coup des
concertos et des sonates de Beethoven et de Mendelssohn.
Si bien que lorsque Fernand et Mésange, la dureté des temps s’aggravant,
durent partir extra muros, chercher leur pitance, dans les chefs-lieux
et les sous-préfectures, loin du boulevard et de ce ruisseau de la rue
du Bac que tant regrettait madame de Staël, ils emmenèrent avec eux ce
rejeton-prodige, qui obtenait, haut comme la botte d’un gendarme, des
succès pyramidaux, avec son archet puéril.
Robert adorait sa mère, d’une adoration passionnée et jalouse. Il lui
arrivait, si, quelque soir, Mésange, tracassée par les embarras
d’argent, oubliait de l’embrasser en le mettant au lit, de pleurer toute
la nuit, à petit bruit, pour ne réveiller personne, mais à grands
sanglots muets qui le laissaient le lendemain, épuisé, blanc comme un
mort, vidé de force et de larmes.
D’une sensibilité extrême, il joignait les mains quand Fernand chantait,
se gorgeait de musique à s’en rendre malade. Il avait des perceptions
spéciales, certains airs lui paraissaient dégager de certains parfums.
--N’est-ce pas, mon papa, disait-il, que la _Symphonie pastorale_ sent
la violette?
Conçu en des jours de prospérité, il était né, certainement, robuste et
râblé, avec des reins et des jarrets de jeune lièvre; mais cette belle
santé s’était rapidement flétrie, au souffle de la misère, et au
désarroi de la vie errante. Mal nourri, de gargotes en gargotes, sans
cesse secoué dans des trains, couché tard, intoxiqué par l’atmosphère
surchauffée des coulisses, il avait, pour ainsi dire, vieilli sans
croître. Et, pâle d’une pâleur nacrée, avec son sourire déjà triste et
ses prunelles dilatées, il était comme un tout petit homme que rien
n’étonne plus et qu’a d’avance modelé la douleur.
--Ah! si nous ne t’avions pas!... lui avait crié, un soir de détresse et
d’amertume, Fernand abîmé sur un banc de promenade publique, en un
Quimper-Corentin quelconque.
--Eh bien! que feriez-vous, si vous ne m’aviez pas? avait interrogé
Robert.
Il avait sept ans à cette époque.
Fernand répondit:
--Nous nous tuerions, ta maman et moi! C’est ce que nous aurions de
mieux à faire!
Alors, l’enfant, passant ses deux bras frêles autour du cou de son père,
avait murmuré bien bas:
--Oh! mon papa, je sais bien qu’on n’est pas heureux, nous trois. Je ne
veux pas vous empêcher, si vous avez envie de mourir. Seulement, vous me
tuerez avant, dis, n’est-ce pas?
Robert atteignait à sa dixième année, quand une sorte d’agent marron qui
recrutait des troupes lyriques pour les concerts de quarante-neuvième
ordre, boîtes à soldats et goguettes de barrières, l’entendit--ce fut
l’expression de cet homme distingué--«s’expliquer avec son violon».
Tout de suite, il embaucha la famille, en bloc. «Le dab, la daronne et
le salé, trois thunes l’un dans l’autre». Quinze francs par jour.
Fernand accepta. Robert gagnait sa vie avant de vivre.