XXXII

Le lendemain, à la première heure possible, sous la neige fondue qui

continuait à tomber du ciel sale sur le pavé gras, un misérable convoi,

sordide et hâtif, prit le chemin du cimetière de Saint-Ouen. Avec les

pauvres, les formalités ne sont pas longues! Un gueux de plus à la fosse

commune, plus vite c’est enfoui, mieux cela vaut! et les sollicitudes

sociales ne font pas de zèle pour si peu.

Derrière le corbillard misérable des indigents, Fernand et Mésange, à

pied, suivaient seuls. Et le cocher du véhicule, pressé de terminer

cette course peu lucrative, ne jugeait point--pour un mort sans

importance--urgent ni nécessaire de marcher à pas comptés. En sorte que,

pataugeant dans la boue, les deux derniers amis du trépassé, contraints,

par moments, de presque courir, sentaient, malgré le froid vif, la sueur

couler sur leurs visages que mouillaient déjà les larmes.

Seuls, Fernand et Mésange? Non, pourtant, pas tout à fait. Un troisième

fidèle escortait Lourbillon, porté dans les bras de la jeune femme,

hagard, plaintif, furieux et tout hérissé.

C’était Taupin, un simple chat! mais dont l’histoire passait en mérite

celle de bien des hommes.

Taupin était un matou, tout noir, ras de poil et haut sur pattes, et

d’une noblesse de gouttière incontestable. Il était pelé à la nuque,

écorché au râble et quelque peu excorié, car son tempérament passionné

lui avait valu de nombreuses batailles et maintes blessures au champ

d’honneur et d’amour des toits parisiens.

Depuis des années, il partageait le vivre et le couvert, le logis et la

table avec Lourbillon, et ne quittait son maître que lorsque le démon de

la chair lui tressautait le long de l’échine.

Alors, par la fenêtre en tabatière, l’œil phosphorescent et la moustache

en buisson de piques, il s’échappait et ne revenait qu’amaigri,

ensanglanté, affamé, mais riche de quelques souvenirs de plus.

Des imbéciles, qui n’ont jamais observé les bêtes, prétendent que les

chats n’ont ni attachement de cœur, ni reconnaissance des services

rendus. Or, voici ce qu’avait fait Taupin, le jour où Lourbillon rendit

au grand Tout son âme de cigale.

Taupin était «en bombe» depuis près d’une semaine. Cette fois, ce

n’était pas seulement à aimer qu’il cherchait dehors, c’était à manger

aussi, car c’est surtout de faim qu’était mort Lourbillon, et là où il

n’y a rien, les chats perdent leurs droits, tout comme les rois.

Il y avait une heure à peu près que Fernand et Mésange étaient

arrivés--trop tard--et qu’ils veillaient, à la lueur funèbre de la

bougie, le corps inanimé qui se refroidissait là, quand tout à coup sur

la vitre du châssis de la fenêtre, un bruit grinça, acharné et

volontaire. On eût dit des ongles qui travaillaient à déblayer la couche

de neige entassée sur le carreau. Et, en effet, Mésange, ayant levé les

yeux, aperçut bientôt deux pattes noires et entre elles deux points

verts, flamboyants. C’était Taupin qui travaillait pour rentrer chez

lui.

On lui ouvrit, et il se précipita sur le plancher--le plancher de

briques--où il demeura immobile un instant, comme surpris de l’étrangeté

de la réception, de la présence de ces intrus, et d’un il ne savait quoi

d’inaccoutumé dans la couleur et l’odeur des choses.

Mais ayant aperçu sur le lit le profil rigide de son maître et s’étant

rendu compte que ces inconnus n’étaient point des inconnus dangereux, il

sauta sur la poitrine de Lourbillon et ronronna tendrement, non sans lui

détacher sur le visage de petits coups de patte de velours affectueux.

Toute la nuit, il resta ainsi. De temps en temps, comme inquiet

vaguement, il se dressait sur ses quatre pattes, s’étirait, érigeant en

bosse son dos souple, et venait flairer de tout près le nez de

Lourbillon, contre lequel il poussait d’amicaux coups de tête. Et son

regard, avant qu’il se recouchât, était soupçonneux, vers Fernand et

Mésange, ces deux étrangers installés là. On lui avait changé son

patron, si sensible jusqu’ici à ses caresses et si froid maintenant.

Mais oui, si froid! Comme il avait froid!

--Laisse-le! avait dit Mésange à Fernand, il ne fait pas de mal.

Au matin, quand le médecin des morts arriva pour constater le décès, le

chat dérangé gronda, puis se cacha sous le lit, hostile; mais quand les

sombres emballeurs des pompes funèbres, avec leurs chapeaux de cuir

bouilli, leurs habits et leurs plaques, prétendirent mettre en bière le

cadavre, l’antienne changea. L’animal devint comme fou, bondissant d’un

coin à l’autre du taudis, avec un lamento de gorge qui était un sanglot

et un rugissement. Les hommes noirs en avaient peur.

--Enfermez votre sale matou! grogna l’un. Et Mésange put réussir à

attraper le pauvre Taupin et à le garder, serré sur sa gorge. Il n’avait

plus qu’un grand frisson de tout son corps et un petit gémissement, très

doux. Il regardait, regardait.

Et quand le cercueil fut cloué, il vint se coucher tout au long et lécha

le bois.

C’est pourquoi Mésange, quand on partit pour Saint-Ouen, l’emporta dans

ses bras, jusqu’au cimetière.

L’enfouissement de Lourbillon fut une chose rondement conduite. Pas de

prières sur la tombe, puisque c’était un enterrement civil. Guère de

pourboires à attendre pour la gent nécrophore. En deux temps, trois

mouvements, «oh! hisse! attention! là!... enlevez!» ce fut pesé! la

bière était au fond, on retira la corde, quelques manœuvres tendirent

des mains quémandeuses de menue monnaie; Fernand et Mésange--le

corbillard parti, cahotant dans les ornières et les flaques,--se

trouvèrent seuls, comme en un désert, en face de ce trou.

La neige tombait toujours, molle et lente. Les pieds s’engluaient dans

un terrain de glaise délayée. A côté de lui, Mésange, le chapeau trempé,

la jupe fripée, pleurait à hoquets convulsifs. Et Fernand songea, tout

grelottant sous son pardessus de demi-saison (un dernier luxe) et son

costume d’été, que c’était l’homme qui reposait là, entre quatre

planches, le bon bohème au menton bleu et aux illusions roses, qui

certes était responsable de l’heur et du malheur de son destin, à lui

Fernand! Oui! Lourbillon avait donné le coup de barre orientant vers les

vanités de l’art la vie du modeste ouvrier! Avait-il à remercier,

avait-il à maudire le timonier? Fernand, dans un éclair, récapitula son

existence. Le passé avait été resplendissant, le présent était terne;

qu’allait être l’avenir? Hélas, il constata la jeunesse enfuie, le

courage aveuli, l’espoir déclinant. On ne pouvait être et avoir été.

Non, Lourbillon n’avait pas joué les bons génies, et décidément les

conseilleurs ne sont pas les payeurs! Mais il lui pardonnait, ah! de

tout cœur! A quoi bon se plaindre et réclamer?

--Tu viens, Blanche? dit-il doucement. Elle prit son bras.

Le chat Taupin, las de chagrin, dormait sous le collet.

--Enfin!--marmotta Fernand comme s’il se parlait à lui-même, nous, au

moins, nous gagnons encore de quoi manger!

--Demain, il faudra aller chez Drulom, observa vivement Mésange, qu’il

nous envoie dans une ville quelconque! Et tout de suite! notre voyage de

Péronne ici, et la couronne pour Lourbillon ont dévoré toutes nos

économies. Je suis à sec!

--Nous irons demain, ma chérie! c’est bien le diable si nous ne sommes

pas casés immédiatement!

--Dieu t’entende! soupira Blanche. Fernand haussa les épaules. Il

devenait irritable et nerveux, et tout manque de confiance le

souffletait comme une insulte. En tout cas, demain n’était pas loin; on

allait bien voir!

Ce fut vu--assez vite.

La répétition des élèves et interprètes de Drulom battait son plein,

quand Fernand et Mésange poussèrent la porte.

Et ce n’était pas un spectacle banal.

Assises sur des chaises, tout autour des quatre cloisons d’une pièce

étroite, et comme hypnotisées par le piano où le maître serinait à celle

de leurs congénères «dont c’était le tour» la chanson du répertoire

patronal qu’elle aurait à promener de l’Est à l’Ouest, et du Midi au

Septentrion, une dizaine de pauvres demoiselles, quelques-unes jolies,

mais toutes vêtues et chapeautées selon une apparence ou pour, au moins,

un désir de chic, attendaient, les mains croisées sur des rouleaux de

cuir.

Les rouleaux des jeunes filles sont en cuir, a observé Franc-Nohain,

poète subtil.

En face des jeunes femmes, étaient groupés, en des poses avachies de

voyous disloqués, trois gamins de 17 à 20 ans, d’une mise devant son

élégance au Temple, et dont les cravates rouges accentuaient d’une note

criarde la vulgarité de l’ensemble.

Tous trois avaient les cheveux noirs gras, et luisants d’une pommade qui

aidait la frange infâme de cheveux coupés à la chien à se maintenir en

ordre au-dessus des sourcils, où elle arrivait, coupée et peignée, en

ligne nette et précise.

Cette coiffure féminine, surmontée d’un chapeau melon posé en arrière,

donnait aux faces de gouapes de ces trois hommes une apparence

terriblement indicatrice... précisée par une poudre de riz déposée sur

leurs visages de fils soumis.

D’une voix, ou plutôt de trois voix traînardes, grasseyantes de Parigots

de Belleville, ils répétaient de tout leur cœur un couplet où les gestes

surtout avaient de l’importance, car «leur genre», à ceux-là, était de

chanter à l’unisson, et de gesticuler de même, tous trois levaient et

baissaient ensemble bras ou jambes: c’était le «Trio Gambilleur».

Drulom leur serinait depuis trente minutes les vingt-quatre mesures d’un

refrain, qu’ils dansaient avec des mouvements d’une grâce... toute

«Moulin de la Galette». Leurs bouches édentées, aux lèvres molles,

laissaient passer les paroles, sans les arrêter au passage afin de les

formuler; c’était une débandade de mots inintelligibles, de tons de

gosiers gargarisés d’alcools, de grimaces de voyous de barrière, de

gestes aux grosses mains sales, aux ongles carrés et noirs, aux pieds

énormes, lourds et laids. Mais Drulom les faisait se ganter et se

chausser d’escarpins vernis, et le soir, aux lumières, dans leurs trois

complets de satin mauve, avec leur haut de forme lilas, leurs trois

cannes pareilles, ils entraient en scène, souriant, fardés, frisés,

pommadés, des dentelles à leurs poignets d’anciens garçons de café, et

chantaient avec des gestes de marionnettes:

Nous sommes les petits Chéris,

Petits chéris, petits chéris,

De la Vill’ de Paris!

Et sortaient de scène sur un pas de danse dont la dernière mesure

laissait aux trois horribles têtes le temps de saluer, d’un geste

brusque et cassé de pantins désignés à la guillotine.

Drulom les avait trouvés chez un troquet du quartier: les deux plus

jeunes servaient sur le zinc, et le troisième était «plongeur»,

c’est-à-dire laveur de vaisselle: ce dernier rinçait les verres et les

bouteilles et, connaissant Drulom il avait recommandé ses camarades au

maître qui, en 15 jours, avait fait du trio une attraction pour Paris et

la Province--et allez donc! ce n’est pas plus difficile que cela! et 900

francs par mois!

Ça valait mieux que de sécher les litres, vous savez... et moins long à

apprendre!

Trente francs par soirée! Mazette! Drulom était épatant!

Après que le «Trio Gambilleur» eut bien en tête l’air de sa chanson, ce

fut le tour des dames.

Elles vinrent se placer autour du piano; toutes celles réunies à cette

heure-là étaient des «Romancières;» et Drulom attaqua:

Au bois de Meudon,

Un jour avec Blaise.

Il battait la mesure sur le plancher avec une énorme canne, et le

rythme, scandé de telle façon, aidait les pauvres femmes à mieux retenir

une musique qu’elles ne pouvaient apprendre autrement qu’avec de la

mémoire!

Aucune d’elles n’avait de piano et ne savait solfier une note! Toutes

ignoraient la plus petite règle musicale. On leur rabâchait l’air

pendant une semaine ou deux, et, quand elles savaient les paroles par

cœur, en route pour la scène!...

Parmi celles qui ce jour-là faisaient partie du troupeau docile, était

une jeune fille de 16 ans à peine.

Un jour qu’elle regardait les affiches manuscrites collées sur les

vitres d’une crèmerie de la rue du Temple, afin de trouver une patronne

en quête de «petites mains,» elle fut abordée par un monsieur qui

stationnait là, depuis un bon bout de temps, dévisageant toutes les

jeunes filles venant en nombre chercher des adresses d’ateliers ayant

besoin d’ouvrières.

Le monsieur attendit qu’elle eût traversé la chaussée et, lui tapant sur

l’épaule, lui demanda combien elle désirait gagner par jour.

--Deux francs comme toujours.

--Je vous offre cinq francs, mademoiselle!

--Pour quoi faire, monsieur?

--Pour chanter au café-concert!

--Mais, monsieur, fit timidement la petite, je ne sais pas, je ne saurai

jamais!

--Je vous apprendrai...

--Je n’oserai pas, j’aurais trop peur...

--Essayez, vous verrez comme c’est simple, mon enfant... et puis, pensez

donc, c’est cent cinquante francs par mois, pour commencer, puis vous

gagnerez trois cents!! cinq cents francs!! Vous serez «artiste».

--Je réfléchirai, monsieur...

Elle partit bouleversée, lisant, pour la dixième fois, la petite carte

laissée entre ses jolis doigts de petite fée.

La Vedette · 第 38 / 52 题