Le lendemain, à la première heure possible, sous la neige fondue qui
continuait à tomber du ciel sale sur le pavé gras, un misérable convoi,
sordide et hâtif, prit le chemin du cimetière de Saint-Ouen. Avec les
pauvres, les formalités ne sont pas longues! Un gueux de plus à la fosse
commune, plus vite c’est enfoui, mieux cela vaut! et les sollicitudes
sociales ne font pas de zèle pour si peu.
Derrière le corbillard misérable des indigents, Fernand et Mésange, à
pied, suivaient seuls. Et le cocher du véhicule, pressé de terminer
cette course peu lucrative, ne jugeait point--pour un mort sans
importance--urgent ni nécessaire de marcher à pas comptés. En sorte que,
pataugeant dans la boue, les deux derniers amis du trépassé, contraints,
par moments, de presque courir, sentaient, malgré le froid vif, la sueur
couler sur leurs visages que mouillaient déjà les larmes.
Seuls, Fernand et Mésange? Non, pourtant, pas tout à fait. Un troisième
fidèle escortait Lourbillon, porté dans les bras de la jeune femme,
hagard, plaintif, furieux et tout hérissé.
C’était Taupin, un simple chat! mais dont l’histoire passait en mérite
celle de bien des hommes.
Taupin était un matou, tout noir, ras de poil et haut sur pattes, et
d’une noblesse de gouttière incontestable. Il était pelé à la nuque,
écorché au râble et quelque peu excorié, car son tempérament passionné
lui avait valu de nombreuses batailles et maintes blessures au champ
d’honneur et d’amour des toits parisiens.
Depuis des années, il partageait le vivre et le couvert, le logis et la
table avec Lourbillon, et ne quittait son maître que lorsque le démon de
la chair lui tressautait le long de l’échine.
Alors, par la fenêtre en tabatière, l’œil phosphorescent et la moustache
en buisson de piques, il s’échappait et ne revenait qu’amaigri,
ensanglanté, affamé, mais riche de quelques souvenirs de plus.
Des imbéciles, qui n’ont jamais observé les bêtes, prétendent que les
chats n’ont ni attachement de cœur, ni reconnaissance des services
rendus. Or, voici ce qu’avait fait Taupin, le jour où Lourbillon rendit
au grand Tout son âme de cigale.
Taupin était «en bombe» depuis près d’une semaine. Cette fois, ce
n’était pas seulement à aimer qu’il cherchait dehors, c’était à manger
aussi, car c’est surtout de faim qu’était mort Lourbillon, et là où il
n’y a rien, les chats perdent leurs droits, tout comme les rois.
Il y avait une heure à peu près que Fernand et Mésange étaient
arrivés--trop tard--et qu’ils veillaient, à la lueur funèbre de la
bougie, le corps inanimé qui se refroidissait là, quand tout à coup sur
la vitre du châssis de la fenêtre, un bruit grinça, acharné et
volontaire. On eût dit des ongles qui travaillaient à déblayer la couche
de neige entassée sur le carreau. Et, en effet, Mésange, ayant levé les
yeux, aperçut bientôt deux pattes noires et entre elles deux points
verts, flamboyants. C’était Taupin qui travaillait pour rentrer chez
lui.
On lui ouvrit, et il se précipita sur le plancher--le plancher de
briques--où il demeura immobile un instant, comme surpris de l’étrangeté
de la réception, de la présence de ces intrus, et d’un il ne savait quoi
d’inaccoutumé dans la couleur et l’odeur des choses.
Mais ayant aperçu sur le lit le profil rigide de son maître et s’étant
rendu compte que ces inconnus n’étaient point des inconnus dangereux, il
sauta sur la poitrine de Lourbillon et ronronna tendrement, non sans lui
détacher sur le visage de petits coups de patte de velours affectueux.
Toute la nuit, il resta ainsi. De temps en temps, comme inquiet
vaguement, il se dressait sur ses quatre pattes, s’étirait, érigeant en
bosse son dos souple, et venait flairer de tout près le nez de
Lourbillon, contre lequel il poussait d’amicaux coups de tête. Et son
regard, avant qu’il se recouchât, était soupçonneux, vers Fernand et
Mésange, ces deux étrangers installés là. On lui avait changé son
patron, si sensible jusqu’ici à ses caresses et si froid maintenant.
Mais oui, si froid! Comme il avait froid!
--Laisse-le! avait dit Mésange à Fernand, il ne fait pas de mal.
Au matin, quand le médecin des morts arriva pour constater le décès, le
chat dérangé gronda, puis se cacha sous le lit, hostile; mais quand les
sombres emballeurs des pompes funèbres, avec leurs chapeaux de cuir
bouilli, leurs habits et leurs plaques, prétendirent mettre en bière le
cadavre, l’antienne changea. L’animal devint comme fou, bondissant d’un
coin à l’autre du taudis, avec un lamento de gorge qui était un sanglot
et un rugissement. Les hommes noirs en avaient peur.
--Enfermez votre sale matou! grogna l’un. Et Mésange put réussir à
attraper le pauvre Taupin et à le garder, serré sur sa gorge. Il n’avait
plus qu’un grand frisson de tout son corps et un petit gémissement, très
doux. Il regardait, regardait.
Et quand le cercueil fut cloué, il vint se coucher tout au long et lécha
le bois.
C’est pourquoi Mésange, quand on partit pour Saint-Ouen, l’emporta dans
ses bras, jusqu’au cimetière.
L’enfouissement de Lourbillon fut une chose rondement conduite. Pas de
prières sur la tombe, puisque c’était un enterrement civil. Guère de
pourboires à attendre pour la gent nécrophore. En deux temps, trois
mouvements, «oh! hisse! attention! là!... enlevez!» ce fut pesé! la
bière était au fond, on retira la corde, quelques manœuvres tendirent
des mains quémandeuses de menue monnaie; Fernand et Mésange--le
corbillard parti, cahotant dans les ornières et les flaques,--se
trouvèrent seuls, comme en un désert, en face de ce trou.
La neige tombait toujours, molle et lente. Les pieds s’engluaient dans
un terrain de glaise délayée. A côté de lui, Mésange, le chapeau trempé,
la jupe fripée, pleurait à hoquets convulsifs. Et Fernand songea, tout
grelottant sous son pardessus de demi-saison (un dernier luxe) et son
costume d’été, que c’était l’homme qui reposait là, entre quatre
planches, le bon bohème au menton bleu et aux illusions roses, qui
certes était responsable de l’heur et du malheur de son destin, à lui
Fernand! Oui! Lourbillon avait donné le coup de barre orientant vers les
vanités de l’art la vie du modeste ouvrier! Avait-il à remercier,
avait-il à maudire le timonier? Fernand, dans un éclair, récapitula son
existence. Le passé avait été resplendissant, le présent était terne;
qu’allait être l’avenir? Hélas, il constata la jeunesse enfuie, le
courage aveuli, l’espoir déclinant. On ne pouvait être et avoir été.
Non, Lourbillon n’avait pas joué les bons génies, et décidément les
conseilleurs ne sont pas les payeurs! Mais il lui pardonnait, ah! de
tout cœur! A quoi bon se plaindre et réclamer?
--Tu viens, Blanche? dit-il doucement. Elle prit son bras.
Le chat Taupin, las de chagrin, dormait sous le collet.
--Enfin!--marmotta Fernand comme s’il se parlait à lui-même, nous, au
moins, nous gagnons encore de quoi manger!
--Demain, il faudra aller chez Drulom, observa vivement Mésange, qu’il
nous envoie dans une ville quelconque! Et tout de suite! notre voyage de
Péronne ici, et la couronne pour Lourbillon ont dévoré toutes nos
économies. Je suis à sec!
--Nous irons demain, ma chérie! c’est bien le diable si nous ne sommes
pas casés immédiatement!
--Dieu t’entende! soupira Blanche. Fernand haussa les épaules. Il
devenait irritable et nerveux, et tout manque de confiance le
souffletait comme une insulte. En tout cas, demain n’était pas loin; on
allait bien voir!
Ce fut vu--assez vite.
La répétition des élèves et interprètes de Drulom battait son plein,
quand Fernand et Mésange poussèrent la porte.
Et ce n’était pas un spectacle banal.
Assises sur des chaises, tout autour des quatre cloisons d’une pièce
étroite, et comme hypnotisées par le piano où le maître serinait à celle
de leurs congénères «dont c’était le tour» la chanson du répertoire
patronal qu’elle aurait à promener de l’Est à l’Ouest, et du Midi au
Septentrion, une dizaine de pauvres demoiselles, quelques-unes jolies,
mais toutes vêtues et chapeautées selon une apparence ou pour, au moins,
un désir de chic, attendaient, les mains croisées sur des rouleaux de
cuir.
Les rouleaux des jeunes filles sont en cuir, a observé Franc-Nohain,
poète subtil.
En face des jeunes femmes, étaient groupés, en des poses avachies de
voyous disloqués, trois gamins de 17 à 20 ans, d’une mise devant son
élégance au Temple, et dont les cravates rouges accentuaient d’une note
criarde la vulgarité de l’ensemble.
Tous trois avaient les cheveux noirs gras, et luisants d’une pommade qui
aidait la frange infâme de cheveux coupés à la chien à se maintenir en
ordre au-dessus des sourcils, où elle arrivait, coupée et peignée, en
ligne nette et précise.
Cette coiffure féminine, surmontée d’un chapeau melon posé en arrière,
donnait aux faces de gouapes de ces trois hommes une apparence
terriblement indicatrice... précisée par une poudre de riz déposée sur
leurs visages de fils soumis.
D’une voix, ou plutôt de trois voix traînardes, grasseyantes de Parigots
de Belleville, ils répétaient de tout leur cœur un couplet où les gestes
surtout avaient de l’importance, car «leur genre», à ceux-là, était de
chanter à l’unisson, et de gesticuler de même, tous trois levaient et
baissaient ensemble bras ou jambes: c’était le «Trio Gambilleur».
Drulom leur serinait depuis trente minutes les vingt-quatre mesures d’un
refrain, qu’ils dansaient avec des mouvements d’une grâce... toute
«Moulin de la Galette». Leurs bouches édentées, aux lèvres molles,
laissaient passer les paroles, sans les arrêter au passage afin de les
formuler; c’était une débandade de mots inintelligibles, de tons de
gosiers gargarisés d’alcools, de grimaces de voyous de barrière, de
gestes aux grosses mains sales, aux ongles carrés et noirs, aux pieds
énormes, lourds et laids. Mais Drulom les faisait se ganter et se
chausser d’escarpins vernis, et le soir, aux lumières, dans leurs trois
complets de satin mauve, avec leur haut de forme lilas, leurs trois
cannes pareilles, ils entraient en scène, souriant, fardés, frisés,
pommadés, des dentelles à leurs poignets d’anciens garçons de café, et
chantaient avec des gestes de marionnettes:
Nous sommes les petits Chéris,
Petits chéris, petits chéris,
De la Vill’ de Paris!
Et sortaient de scène sur un pas de danse dont la dernière mesure
laissait aux trois horribles têtes le temps de saluer, d’un geste
brusque et cassé de pantins désignés à la guillotine.
Drulom les avait trouvés chez un troquet du quartier: les deux plus
jeunes servaient sur le zinc, et le troisième était «plongeur»,
c’est-à-dire laveur de vaisselle: ce dernier rinçait les verres et les
bouteilles et, connaissant Drulom il avait recommandé ses camarades au
maître qui, en 15 jours, avait fait du trio une attraction pour Paris et
la Province--et allez donc! ce n’est pas plus difficile que cela! et 900
francs par mois!
Ça valait mieux que de sécher les litres, vous savez... et moins long à
apprendre!
Trente francs par soirée! Mazette! Drulom était épatant!
Après que le «Trio Gambilleur» eut bien en tête l’air de sa chanson, ce
fut le tour des dames.
Elles vinrent se placer autour du piano; toutes celles réunies à cette
heure-là étaient des «Romancières;» et Drulom attaqua:
Au bois de Meudon,
Un jour avec Blaise.
Il battait la mesure sur le plancher avec une énorme canne, et le
rythme, scandé de telle façon, aidait les pauvres femmes à mieux retenir
une musique qu’elles ne pouvaient apprendre autrement qu’avec de la
mémoire!
Aucune d’elles n’avait de piano et ne savait solfier une note! Toutes
ignoraient la plus petite règle musicale. On leur rabâchait l’air
pendant une semaine ou deux, et, quand elles savaient les paroles par
cœur, en route pour la scène!...
Parmi celles qui ce jour-là faisaient partie du troupeau docile, était
une jeune fille de 16 ans à peine.
Un jour qu’elle regardait les affiches manuscrites collées sur les
vitres d’une crèmerie de la rue du Temple, afin de trouver une patronne
en quête de «petites mains,» elle fut abordée par un monsieur qui
stationnait là, depuis un bon bout de temps, dévisageant toutes les
jeunes filles venant en nombre chercher des adresses d’ateliers ayant
besoin d’ouvrières.
Le monsieur attendit qu’elle eût traversé la chaussée et, lui tapant sur
l’épaule, lui demanda combien elle désirait gagner par jour.
--Deux francs comme toujours.
--Je vous offre cinq francs, mademoiselle!
--Pour quoi faire, monsieur?
--Pour chanter au café-concert!
--Mais, monsieur, fit timidement la petite, je ne sais pas, je ne saurai
jamais!
--Je vous apprendrai...
--Je n’oserai pas, j’aurais trop peur...
--Essayez, vous verrez comme c’est simple, mon enfant... et puis, pensez
donc, c’est cent cinquante francs par mois, pour commencer, puis vous
gagnerez trois cents!! cinq cents francs!! Vous serez «artiste».
--Je réfléchirai, monsieur...
Elle partit bouleversée, lisant, pour la dixième fois, la petite carte
laissée entre ses jolis doigts de petite fée.