XXXI

C’était un 12 décembre, le matin, par un froid terrible, et le jour pas

encore levé.

Le garçon de garde de l’hôtel Saint-Vincent, rue saint Vincent, à

Montmartre, dormait encore, jeté tout habillé sur le lit pliant disposé

dans le bureau d’entrée, quand des coups de poing précipités furent

frappés, du corridor, sur le carreau crasseux de la porte vitrée.

--Qui est là? interrogea l’homme au tablier, réveillé en sursaut. Et

sautant du lit, il atteignit, d’un geste machinal d’habitude, la bougie

d’un bougeoir. Il bougonnait, debout avec peine, les yeux gros et

brouillés du somme interrompu, saisi par la température glaciale; et

tout en tâtonnant de l’allumette la mèche charbonneuse, il répéta:

--Qui est là?

--C’est moi, Gaselin, le balayeur, vous savez bien.

--Ah! bon, attendez, j’ouvre. Et qu’est-ce qu’il y a de cassé?

Le bruit d’une clef tourna dans la serrure. Le balayeur dit au garçon,

apparu au seuil du bureau, la figure fantastiquement éclairée par les

sursauts de sa lumière, qui dansait dans ses mains grelottantes, pendant

qu’il claquait des dents:

--Il y a que le vieux du 37, mon voisin, doit être en train de passer.

Il râle depuis minuit; j’ai eu beau taper dans le mur, il n’a pas

répondu.

--Bon Dieu de bon Dieu! quelle tuile! Il ne manquait plus que ça! C’est

le patron qui va faire une poire!

--Vous devriez y monter. Moi, vous comprenez, il faut que je parte à mon

travail!

Le garçon haussa les épaules:

--Vous en avez de bonnes, vous! Qu’il attende! Tout à l’heure il fera

clair.

--Enfin, vous voilà prévenu. La porte, s’il vous plaît.

Le cordon fut tiré, et, par l’huis ouvert, une cinglée de neige et de

bise s’allongea dans le couloir.

--Brrr! fit le garçon, c’est pas un temps à aller chercher le médecin.

Je vais finir ma nuit. Tant pis.

Il rentra dans son antre, se recoucha sur ses paillasses et souffla la

bougie.

Vers sept heures et demie pourtant, comme une aube jaunâtre pâlissait à

la croisée, le garçon se décida à grimper voir «de quoi il retournait».

Justement le père Gaselin rentrait, sa besogne terminée, et les deux

hommes gravirent de compagnie l’escalier gluant et fétide de l’hôtel.

--Alors, vous croyez que le vieux du 37 va perdre le goût du pain?

demanda l’employé du garni. Le balayeur répondit:

--Je crois bien qu’il l’a perdu depuis beau temps. Voilà bien huit jours

qu’il n’est pas sorti. Et qu’est-ce qu’il a mangé de la semaine? Il n’a

pas un rond! C’est malheureux, tout de même!

--Qu’est-ce que vous voulez, mon père Gaselin, c’est comme ça. On vit de

privations jusqu’à ce qu’on en crève.

--Et puis, vous savez, très fier avec ça! Avant-hier je suis entré dans

sa chambre. Il était au pieu, avec la fièvre et des yeux d’affamé. Je

lui ai demandé s’il avait besoin de quelque chose: «Oui, qu’il m’a dit,

vous seriez bien chic de mettre cette lettre-là à la poste, puisque moi,

je garde l’appartement!» Et il m’a tendu une enveloppe avec les trois

sous pour le timbre. Comme je ne voulais pas des trois pétards--n’est-ce

pas! je sentais que c’était le fond de sa bourse!--il a insisté: «Si,

si, mais, eh bien! quoi donc? Je ne suis pas un mendigot, moi! j’ai des

économies!»

--Et c’était pour qui, cette lettre?

--Pour un nommé Armand, Fernand, quelque chose comme ça, artiste

lyrique!

--A Paris?

--Non; en province, je ne sais plus la ville; tout ce que je sais, c’est

que c’est parti dans la boîte des départements.

Ils étaient arrivés tout en haut de l’immeuble, et s’arrêtaient devant

une porte, la dernière au fond d’un boyau sombre et nauséabond.

--Entendez-vous? fit Gaselin en baissant la voix.

--Oui, mais on dirait qu’il cause! chuchota le garçon.

On percevait en effet, interrompant le rauque et sinistre soufflet du

râle, des éclats de mots, des lambeaux de phrases... des ricanements

même. Puis le râle recommençait.

--Il va peut-être mieux! hasarda le balayeur avec doute. La porte était

fermée de l’intérieur, et nulle réponse ne fut faite quand on eut

frappé. Mais le garçon avait une double clef. Il ouvrit et entra.

Gaselin le suivit.

Le spectacle était lugubre. Un cabinet mansardé, éclairé par une fenêtre

à tabatière dont le châssis en ce moment couvert de neige laissait à

peine entrer la lumière; pour plancher, un carrelage, défoncé en dix

endroits, et, pour cloisons, des murailles lépreuses le long desquelles

l’humidité avait décollé les restes d’un papier qui retombait en

lambeaux déchirés. Pour tout mobilier, une chaise, une malle défoncée et

un pot à eau égueulé.

Au fond de ce cabinet, il y avait un lit de fer, et dans ce lit un

homme, un vieillard, un mourant: Lourbillon!

Étendu sur le dos, la nuque sur un traversin sans oreiller, Lourbillon,

les yeux grand ouverts et fixés au plafond, les mains allongées à plat,

prononçait des paroles sans suite, avec une volubilité inconsciente. Il

était d’une maigreur affreuse. Ses lèvres rentrées dans sa bouche sans

dents, ses joues enfoncées entre les maxillaires décharnés, faisaient

plus saillante l’arête du nez, aiguisé et comme transparent. Les rotules

de ses genoux et le bout de ses orteils pointaient sous le drap élimé

qui semblait recouvrir la rigidité d’un cadavre.

Le garçon et le balayeur s’étaient figés sur le seuil.

--Eh bien!--tonitrua tout à coup derrière eux une grosse voix cordiale

et canaille--est-il transportable, le bonhomme?

C’était le patron du garni, M. Crampart, l’honorable et patenté

propriétaire de l’«Hôtel Saint-Vincent». Il regarda un instant son

locataire, haussa les épaules d’un air de mauvaise humeur, puis, prenant

son parti, il dit avec la rondeur brutale, non exempte de sensibilité,

de l’ancien commis boucher qu’il était:

--Pauvre vieux! mieux vaut pour lui claquer tranquillement ici que

d’être trimballé à l’hôpital par le temps de chien qu’il fait! Auguste,

va chercher un médecin, et au trot!

Le garçon grommela:

--Un médecin, pourquoi faire?

--Le fait est!...

--Ça serait comme un cautère sur une jambe de bois!

--Il est au bout du rouleau! appuya le balayeur qui s’était approché du

grabat.

--Le médecin des morts suffira bien! conclut Auguste, ravi de la course

épargnée.

Lourbillon, toujours immobile, s’était tu, et le râle reprit rythmique.

--Messieurs, déclara brusquement l’hôtelier, si vous aimez entendre ça,

restez ici. Moi, je me tire.

Et M. Crampart prit la porte, suivi, du reste, immédiatement par Gaselin

et Auguste.

Lourbillon, en agonie, resta seul.

Il y avait cinq ans à peu près que le malheureux logeait dans ce garni

de dernier ordre, où sa situation, selon les déchéances successives de

son destin, avait suivi, comme dans l’immortel roman de Balzac, la même

voie descendante que le père Goriot à la pension Vauquer.

Descente qui était une montée en même temps, puisque, à mesure qu’il

s’enfonçait d’un degré dans la misère, il gravissait, d’un étage, le

calvaire puant qu’était en son ensemble l’«Hôtel Saint-Vincent».

Au commencement, Lourbillon, vivace encore, jovial et «rigolo», bien

qu’attristé de la décadence de plus en plus stupide de la fortune des

Fernand, avait loué la plus belle chambre de la maison. Il avait gardé

des relations, trouvait de ci, de là, quelques cachets à faire, en

banlieue, un camarade pour lui payer la bleue, chaque soir, au «Café

Français», et le crédit pour la croustille, chez nombre de marchands de

vins qu’égayaient sa verve cocasse, et ses souvenirs, et ses grimaces de

vieux lutteur de la foire aux chansons.

Puis, Fernand et Mésange travaillaient en province, c’est vrai; mais

dans la bonne province et chez des impresarios sérieux: Lyon, Bordeaux,

Marseille, Montpellier, Toulouse, et n’oubliaient pas leur ami, les

jours de paie. En sorte qu’assez régulièrement un mandat-poste venait

égayer l’ancien comique, rapide à se précipiter au guichet pour en

signer l’acquit.

Mais le temps coula. Les charges de Fernand, là-bas, aux quatre coins de

la carte de France, augmentaient parallèlement à la diminution de ses

ressources. Le ménage ne chantait plus que dans des villes moins

importantes. De plus en plus rarement, il touchait barre à Paris. Les

mandats-poste s’espacèrent, puis furent supprimés. Hélas! la vie

devenait trop dure, et Lourbillon s’installa dans une chambre moins

chère.

Il fallait cependant la payer, cette chambre-là. Et Lourbillon tenta des

prodiges. Mais en vain. On le revit à la _Chartreuse_, implorant une

matinée de quarante sous, de vingt sous, n’importe où. Personne ne lui

tendit la perche. Voûté, catarrheux, édenté et presque chauve, il

effrayait les courtiers marrons. Ce comique portait le diable en terre.

Au bout de quelques mois, fatigué de n’être point payé, M. Crampart

donna le choix à cette épave de l’art, ou d’être mis purement et

simplement à la rue ou d’accepter sous les combles--et par charité--la

sorte de cellule abjecte qui portait le nº 37. Lourbillon accepta.

Encore fallait-il solder le prix misérable de ce taudis, et manger

quelquefois. Lourbillon fut celui qui, sous un chapeau cabossé, vêtu de

loques et chaussé de trous, se présente devant les terrasses des cafés,

concurremment aux hommes de bronze, aux camelots de cartes transparentes

et aux acrobates du pavé; celui qui, d’un organe dont on ne sait si

l’alcool ou la phtisie ont creusé les cavernes, annonce: «L’Éden-purée»

et se hâte aussitôt, vite, vite, avant l’arrivée des sergents de ville,

d’érailler une chanson qui lui confère le droit de tendre aux

consommateurs, une coquille Saint-Jacques hospitalière aux gros sous.

Lourbillon fut celui qui, la nuit, soupe d’une soupe de dix centimes aux

Halles, et déjeune--déjeuner dînatoire--à neuf heures du matin d’un

restant de gamelle à la grille des casernes.

Mais la vieillesse implacable venait. Sa carcasse usée ne tenait plus

sur ses jambes rompues, et un soir, il se coucha pour ne plus se

relever. Il lui restait quinze centimes. Il les consacra à affranchir

une lettre à Fernand, et ce fut son suprême acte conscient.

Et, à présent, seul, raidi sur sa couche crasseuse, dans la pénombre

sale de ce bouge sans air, sous la neige étouffant sa vitre, le ventre

creux, le cerveau vide, Lourbillon entrait en agonie.

Le râle s’arrêta tout à coup. Et très distinctement, cette phrase

retentit:

--Mon rasoir! Voyons, mes enfants. Je ne peux pourtant pas chanter

devant le Tsar avec une barbe de huit jours?

Ses doigts de squelette se promenèrent sur ses joues creuses, où, en

effet, le poil avait poussé depuis peu, et d’un accent irrité le

moribond reprit:

--Mon rasoir, voyons! ma petite Mésange. Vous savez bien que c’est une

question d’avenir pour moi. Si je réussis, ça y est. Le Tsar m’emmène en

Russie! Vive la joie et les pommes de terre frites! A nous les troïkas;

mais il faut que je me rase. J’ai la barbe très forte, moi!

Il chanta:

O mon Fernand, tous les biens de la terre...

Il s’interrompit. Le râle siffla de nouveau dans sa gorge, puis il cria:

--Cette perruque-là! oui! celle-là, la noire! Elle va bien à mon genre

de beauté. Mon rouge! bon Dieu, où est mon rouge? Lourbillon? c’est moi,

parfaitement! Ah! c’est mon tour! c’est bon, c’est bon! on y va! La

ritournelle, monsieur le chef d’orchestre, je vous en prie.

Le râle encore. Et soudain:

--Hein? ça marche ce soir! Un public en or, je vous dis!

Il s’était dressé sur son lit, les bras brusquement projetés en avant,

un sourire crispé sur les lèvres violettes. Et ses deux mains, rigides,

claquèrent tout à coup l’une contre l’autre, à plusieurs reprises.

Il clama:

--Oui! vous êtes bien gentils. Mais je ne sais plus rien! C’était la

dernière... la... dernière!... Ah!...

C’était la dernière, en vérité. Le buste de Lourbillon eut un sursaut

brusque, puis il retomba en arrière. Le cou frappa sur le fer du chevet

qui vibra sous le choc. Les bras s’abattirent, et soudainement, dans un

déclanchement hideux, la mâchoire inférieure s’affaissa, laissant la

bouche béante. Les yeux écarquillés devinrent vitreux.

Le râle avait cessé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vers six heures du soir, Fernand et Mésange, qui, au reçu de la lettre

de leur vieux camarade, avaient pris le train, sans rien entendre, ni

les objurgations de l’impresario, ni les menaces télégraphiées de

l’agent lyrique, averti, descendirent de voiture à la porte de l’hôtel.

Ils s’enquirent bouleversés:

--C’est au numéro 37. Montez, c’est tout en haut! Je ne vous accompagne

pas, dit le garçon en leur donnant une lumière.

Oh! l’horreur ignoble du bouge et l’épouvantable bâillement du cadavre!

Tout de même, pieusement, et avec des larmes sincères, Fernand et

Mésange rabaissèrent sur les prunelles mortes les paupières de l’ami.

Et là, devant ce pauvre corps, un subtil et amer retour sur eux-mêmes

emplit subitement leurs âmes. Et Mésange murmura:

--Lui, au moins, il aura eu quelqu’un pour lui fermer les yeux, mais

nous?...

Fernand, comme un écho d’angoisse et de doute, répéta:

--Ah! nous!...

La Vedette · 第 37 / 52 题