C’était un 12 décembre, le matin, par un froid terrible, et le jour pas
encore levé.
Le garçon de garde de l’hôtel Saint-Vincent, rue saint Vincent, à
Montmartre, dormait encore, jeté tout habillé sur le lit pliant disposé
dans le bureau d’entrée, quand des coups de poing précipités furent
frappés, du corridor, sur le carreau crasseux de la porte vitrée.
--Qui est là? interrogea l’homme au tablier, réveillé en sursaut. Et
sautant du lit, il atteignit, d’un geste machinal d’habitude, la bougie
d’un bougeoir. Il bougonnait, debout avec peine, les yeux gros et
brouillés du somme interrompu, saisi par la température glaciale; et
tout en tâtonnant de l’allumette la mèche charbonneuse, il répéta:
--Qui est là?
--C’est moi, Gaselin, le balayeur, vous savez bien.
--Ah! bon, attendez, j’ouvre. Et qu’est-ce qu’il y a de cassé?
Le bruit d’une clef tourna dans la serrure. Le balayeur dit au garçon,
apparu au seuil du bureau, la figure fantastiquement éclairée par les
sursauts de sa lumière, qui dansait dans ses mains grelottantes, pendant
qu’il claquait des dents:
--Il y a que le vieux du 37, mon voisin, doit être en train de passer.
Il râle depuis minuit; j’ai eu beau taper dans le mur, il n’a pas
répondu.
--Bon Dieu de bon Dieu! quelle tuile! Il ne manquait plus que ça! C’est
le patron qui va faire une poire!
--Vous devriez y monter. Moi, vous comprenez, il faut que je parte à mon
travail!
Le garçon haussa les épaules:
--Vous en avez de bonnes, vous! Qu’il attende! Tout à l’heure il fera
clair.
--Enfin, vous voilà prévenu. La porte, s’il vous plaît.
Le cordon fut tiré, et, par l’huis ouvert, une cinglée de neige et de
bise s’allongea dans le couloir.
--Brrr! fit le garçon, c’est pas un temps à aller chercher le médecin.
Je vais finir ma nuit. Tant pis.
Il rentra dans son antre, se recoucha sur ses paillasses et souffla la
bougie.
Vers sept heures et demie pourtant, comme une aube jaunâtre pâlissait à
la croisée, le garçon se décida à grimper voir «de quoi il retournait».
Justement le père Gaselin rentrait, sa besogne terminée, et les deux
hommes gravirent de compagnie l’escalier gluant et fétide de l’hôtel.
--Alors, vous croyez que le vieux du 37 va perdre le goût du pain?
demanda l’employé du garni. Le balayeur répondit:
--Je crois bien qu’il l’a perdu depuis beau temps. Voilà bien huit jours
qu’il n’est pas sorti. Et qu’est-ce qu’il a mangé de la semaine? Il n’a
pas un rond! C’est malheureux, tout de même!
--Qu’est-ce que vous voulez, mon père Gaselin, c’est comme ça. On vit de
privations jusqu’à ce qu’on en crève.
--Et puis, vous savez, très fier avec ça! Avant-hier je suis entré dans
sa chambre. Il était au pieu, avec la fièvre et des yeux d’affamé. Je
lui ai demandé s’il avait besoin de quelque chose: «Oui, qu’il m’a dit,
vous seriez bien chic de mettre cette lettre-là à la poste, puisque moi,
je garde l’appartement!» Et il m’a tendu une enveloppe avec les trois
sous pour le timbre. Comme je ne voulais pas des trois pétards--n’est-ce
pas! je sentais que c’était le fond de sa bourse!--il a insisté: «Si,
si, mais, eh bien! quoi donc? Je ne suis pas un mendigot, moi! j’ai des
économies!»
--Et c’était pour qui, cette lettre?
--Pour un nommé Armand, Fernand, quelque chose comme ça, artiste
lyrique!
--A Paris?
--Non; en province, je ne sais plus la ville; tout ce que je sais, c’est
que c’est parti dans la boîte des départements.
Ils étaient arrivés tout en haut de l’immeuble, et s’arrêtaient devant
une porte, la dernière au fond d’un boyau sombre et nauséabond.
--Entendez-vous? fit Gaselin en baissant la voix.
--Oui, mais on dirait qu’il cause! chuchota le garçon.
On percevait en effet, interrompant le rauque et sinistre soufflet du
râle, des éclats de mots, des lambeaux de phrases... des ricanements
même. Puis le râle recommençait.
--Il va peut-être mieux! hasarda le balayeur avec doute. La porte était
fermée de l’intérieur, et nulle réponse ne fut faite quand on eut
frappé. Mais le garçon avait une double clef. Il ouvrit et entra.
Gaselin le suivit.
Le spectacle était lugubre. Un cabinet mansardé, éclairé par une fenêtre
à tabatière dont le châssis en ce moment couvert de neige laissait à
peine entrer la lumière; pour plancher, un carrelage, défoncé en dix
endroits, et, pour cloisons, des murailles lépreuses le long desquelles
l’humidité avait décollé les restes d’un papier qui retombait en
lambeaux déchirés. Pour tout mobilier, une chaise, une malle défoncée et
un pot à eau égueulé.
Au fond de ce cabinet, il y avait un lit de fer, et dans ce lit un
homme, un vieillard, un mourant: Lourbillon!
Étendu sur le dos, la nuque sur un traversin sans oreiller, Lourbillon,
les yeux grand ouverts et fixés au plafond, les mains allongées à plat,
prononçait des paroles sans suite, avec une volubilité inconsciente. Il
était d’une maigreur affreuse. Ses lèvres rentrées dans sa bouche sans
dents, ses joues enfoncées entre les maxillaires décharnés, faisaient
plus saillante l’arête du nez, aiguisé et comme transparent. Les rotules
de ses genoux et le bout de ses orteils pointaient sous le drap élimé
qui semblait recouvrir la rigidité d’un cadavre.
Le garçon et le balayeur s’étaient figés sur le seuil.
--Eh bien!--tonitrua tout à coup derrière eux une grosse voix cordiale
et canaille--est-il transportable, le bonhomme?
C’était le patron du garni, M. Crampart, l’honorable et patenté
propriétaire de l’«Hôtel Saint-Vincent». Il regarda un instant son
locataire, haussa les épaules d’un air de mauvaise humeur, puis, prenant
son parti, il dit avec la rondeur brutale, non exempte de sensibilité,
de l’ancien commis boucher qu’il était:
--Pauvre vieux! mieux vaut pour lui claquer tranquillement ici que
d’être trimballé à l’hôpital par le temps de chien qu’il fait! Auguste,
va chercher un médecin, et au trot!
Le garçon grommela:
--Un médecin, pourquoi faire?
--Le fait est!...
--Ça serait comme un cautère sur une jambe de bois!
--Il est au bout du rouleau! appuya le balayeur qui s’était approché du
grabat.
--Le médecin des morts suffira bien! conclut Auguste, ravi de la course
épargnée.
Lourbillon, toujours immobile, s’était tu, et le râle reprit rythmique.
--Messieurs, déclara brusquement l’hôtelier, si vous aimez entendre ça,
restez ici. Moi, je me tire.
Et M. Crampart prit la porte, suivi, du reste, immédiatement par Gaselin
et Auguste.
Lourbillon, en agonie, resta seul.
Il y avait cinq ans à peu près que le malheureux logeait dans ce garni
de dernier ordre, où sa situation, selon les déchéances successives de
son destin, avait suivi, comme dans l’immortel roman de Balzac, la même
voie descendante que le père Goriot à la pension Vauquer.
Descente qui était une montée en même temps, puisque, à mesure qu’il
s’enfonçait d’un degré dans la misère, il gravissait, d’un étage, le
calvaire puant qu’était en son ensemble l’«Hôtel Saint-Vincent».
Au commencement, Lourbillon, vivace encore, jovial et «rigolo», bien
qu’attristé de la décadence de plus en plus stupide de la fortune des
Fernand, avait loué la plus belle chambre de la maison. Il avait gardé
des relations, trouvait de ci, de là, quelques cachets à faire, en
banlieue, un camarade pour lui payer la bleue, chaque soir, au «Café
Français», et le crédit pour la croustille, chez nombre de marchands de
vins qu’égayaient sa verve cocasse, et ses souvenirs, et ses grimaces de
vieux lutteur de la foire aux chansons.
Puis, Fernand et Mésange travaillaient en province, c’est vrai; mais
dans la bonne province et chez des impresarios sérieux: Lyon, Bordeaux,
Marseille, Montpellier, Toulouse, et n’oubliaient pas leur ami, les
jours de paie. En sorte qu’assez régulièrement un mandat-poste venait
égayer l’ancien comique, rapide à se précipiter au guichet pour en
signer l’acquit.
Mais le temps coula. Les charges de Fernand, là-bas, aux quatre coins de
la carte de France, augmentaient parallèlement à la diminution de ses
ressources. Le ménage ne chantait plus que dans des villes moins
importantes. De plus en plus rarement, il touchait barre à Paris. Les
mandats-poste s’espacèrent, puis furent supprimés. Hélas! la vie
devenait trop dure, et Lourbillon s’installa dans une chambre moins
chère.
Il fallait cependant la payer, cette chambre-là. Et Lourbillon tenta des
prodiges. Mais en vain. On le revit à la _Chartreuse_, implorant une
matinée de quarante sous, de vingt sous, n’importe où. Personne ne lui
tendit la perche. Voûté, catarrheux, édenté et presque chauve, il
effrayait les courtiers marrons. Ce comique portait le diable en terre.
Au bout de quelques mois, fatigué de n’être point payé, M. Crampart
donna le choix à cette épave de l’art, ou d’être mis purement et
simplement à la rue ou d’accepter sous les combles--et par charité--la
sorte de cellule abjecte qui portait le nº 37. Lourbillon accepta.
Encore fallait-il solder le prix misérable de ce taudis, et manger
quelquefois. Lourbillon fut celui qui, sous un chapeau cabossé, vêtu de
loques et chaussé de trous, se présente devant les terrasses des cafés,
concurremment aux hommes de bronze, aux camelots de cartes transparentes
et aux acrobates du pavé; celui qui, d’un organe dont on ne sait si
l’alcool ou la phtisie ont creusé les cavernes, annonce: «L’Éden-purée»
et se hâte aussitôt, vite, vite, avant l’arrivée des sergents de ville,
d’érailler une chanson qui lui confère le droit de tendre aux
consommateurs, une coquille Saint-Jacques hospitalière aux gros sous.
Lourbillon fut celui qui, la nuit, soupe d’une soupe de dix centimes aux
Halles, et déjeune--déjeuner dînatoire--à neuf heures du matin d’un
restant de gamelle à la grille des casernes.
Mais la vieillesse implacable venait. Sa carcasse usée ne tenait plus
sur ses jambes rompues, et un soir, il se coucha pour ne plus se
relever. Il lui restait quinze centimes. Il les consacra à affranchir
une lettre à Fernand, et ce fut son suprême acte conscient.
Et, à présent, seul, raidi sur sa couche crasseuse, dans la pénombre
sale de ce bouge sans air, sous la neige étouffant sa vitre, le ventre
creux, le cerveau vide, Lourbillon entrait en agonie.
Le râle s’arrêta tout à coup. Et très distinctement, cette phrase
retentit:
--Mon rasoir! Voyons, mes enfants. Je ne peux pourtant pas chanter
devant le Tsar avec une barbe de huit jours?
Ses doigts de squelette se promenèrent sur ses joues creuses, où, en
effet, le poil avait poussé depuis peu, et d’un accent irrité le
moribond reprit:
--Mon rasoir, voyons! ma petite Mésange. Vous savez bien que c’est une
question d’avenir pour moi. Si je réussis, ça y est. Le Tsar m’emmène en
Russie! Vive la joie et les pommes de terre frites! A nous les troïkas;
mais il faut que je me rase. J’ai la barbe très forte, moi!
Il chanta:
O mon Fernand, tous les biens de la terre...
Il s’interrompit. Le râle siffla de nouveau dans sa gorge, puis il cria:
--Cette perruque-là! oui! celle-là, la noire! Elle va bien à mon genre
de beauté. Mon rouge! bon Dieu, où est mon rouge? Lourbillon? c’est moi,
parfaitement! Ah! c’est mon tour! c’est bon, c’est bon! on y va! La
ritournelle, monsieur le chef d’orchestre, je vous en prie.
Le râle encore. Et soudain:
--Hein? ça marche ce soir! Un public en or, je vous dis!
Il s’était dressé sur son lit, les bras brusquement projetés en avant,
un sourire crispé sur les lèvres violettes. Et ses deux mains, rigides,
claquèrent tout à coup l’une contre l’autre, à plusieurs reprises.
Il clama:
--Oui! vous êtes bien gentils. Mais je ne sais plus rien! C’était la
dernière... la... dernière!... Ah!...
C’était la dernière, en vérité. Le buste de Lourbillon eut un sursaut
brusque, puis il retomba en arrière. Le cou frappa sur le fer du chevet
qui vibra sous le choc. Les bras s’abattirent, et soudainement, dans un
déclanchement hideux, la mâchoire inférieure s’affaissa, laissant la
bouche béante. Les yeux écarquillés devinrent vitreux.
Le râle avait cessé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers six heures du soir, Fernand et Mésange, qui, au reçu de la lettre
de leur vieux camarade, avaient pris le train, sans rien entendre, ni
les objurgations de l’impresario, ni les menaces télégraphiées de
l’agent lyrique, averti, descendirent de voiture à la porte de l’hôtel.
Ils s’enquirent bouleversés:
--C’est au numéro 37. Montez, c’est tout en haut! Je ne vous accompagne
pas, dit le garçon en leur donnant une lumière.
Oh! l’horreur ignoble du bouge et l’épouvantable bâillement du cadavre!
Tout de même, pieusement, et avec des larmes sincères, Fernand et
Mésange rabaissèrent sur les prunelles mortes les paupières de l’ami.
Et là, devant ce pauvre corps, un subtil et amer retour sur eux-mêmes
emplit subitement leurs âmes. Et Mésange murmura:
--Lui, au moins, il aura eu quelqu’un pour lui fermer les yeux, mais
nous?...
Fernand, comme un écho d’angoisse et de doute, répéta:
--Ah! nous!...