Le lendemain matin, arrivait à Fernand une lettre de Mariol:
«Cher Monsieur Fernand,
»Après ce qui s’est passé hier, et craignant qu’un scandale pareil ne
se renouvelle aux représentations suivantes, la direction du
_Colorado_ a décidé de vous accorder un congé temporaire. Voici
bientôt du reste la saison finie et le moment de la clôture annuelle.
Il convient, croyons-nous, de laisser l’oubli se faire sur cet
incident qui pourrait, si on y insistait à présent, compromettre votre
succès et le nôtre, à la rentrée d’octobre.
»Croyez-moi d’ailleurs, en tout état de cause,
»Votre toujours dévoué,
»Antonin MARIOL.»
Fernand sauta sur un porte-plume, et répondit, poste pour poste:
«Cher Monsieur Mariol,
»Vous êtes mille fois trop bon d’avoir compris que j’avais besoin d’un
peu de repos. Mais ne vous mettez pas en peine du plus ou moins de
succès que je pourrais obtenir chez vous à la rentrée. L’engagement
qui me lie à vos établissements prend terme justement cette année et
je compte ne point le renouveler. Des propositions autrement
avantageuses me sont faites d’autre part, et je vous serais fort
obligé d’aviser madame Langlet de ma décision qui est irrévocable.
»Recevez mes salutations.
»FERNAND.»
Cette missive expédiée, Fernand se sentit un peu soulagé. Sa colère
avait trouvé un exutoire.
--Tas de saligauds! comme ils le lâchaient tous! au moins, de cette
façon, personne ne pourrait se vanter de l’avoir débarqué! C’est lui qui
repoussait la boîte du pied.
Mais il restait désespéré, malgré tout. Qu’est-ce qu’on allait penser?
Que disait-on dans Paris?
Heureusement, Blanche Mésange était là. Elle avait usé sa nuit à lui
procurer un peu de sommeil en le forçant à avaler une potion au chloral.
Et, devant cette inquiétude de la contemption publique, naïvement
exprimée, elle le rassura:
--Mais on ne dira rien, mon chéri. Paris a tout de même à penser à autre
chose. Parce qu’une séquelle d’oisifs et de malveillants a imité les
cris d’animaux dans un café-concert, tu ne vas pas te figurer que tout
est perdu! Les plus grands artistes ont été sifflés! Ils n’en sont pas
morts!
Ainsi s’ingéniait l’amie sincère mais l’adversité fait rentrer l’homme
en lui-même et déboulonne les orgueils les plus solides. Fernand hocha
la tête et avoua:
--Oui! mais toute mon affaire à moi reposait sur un mensonge! C’est
drôle, je le reconnais aujourd’hui parfaitement, et je ne m’en rendais
pas bien compte hier. Dis donc, Blanche, je crois bien que j’étais en
train de devenir un imbécile!
--Toi? protesta Blanche avec feu, jamais! D’ailleurs, crois-tu
sérieusement, que tu n’aurais pas été capable d’en faire autant que ce
Grandsec, cette espèce de dépendeur d’andouilles, toujours saoul et mal
embouché?
--Oh! oh! comme tu y vas! C’est un poète, en somme, et moi...
--Toi! tu serais aussi poète que lui, si tu voulais! Penses-tu par
exemple que cette chanson que tu avais écrite pour moi, toi-même et tout
seul, au premier temps de nos amours ne valait pas les rengaines de
Grandsec?
--Quelle chanson?
--Si tu ne te la rappelles plus, moi je m’en souviens encore. Je suis
moins ingrate que toi. D’ailleurs je l’ai toujours gardée, je vais te la
chercher.
Elle sortit un instant et revint, en agitant triomphalement une feuille
de papier jauni qu’elle passa à Fernand:
--Relis-les tout haut. J’aimais tant cela!
Fernand lut les couplets, avec une vague émotion ressurgie du passé. En
effet, ils n’étaient pas si mal, ces vers!
--Tu vois bien! clama Blanche, ravie; et flattant du doigt le menton de
Fernand:
--Je te dis que nous mettrons tous les Grandsec dans notre poche quand
il te plaira!
--Mais la musique? Je ne sais pas écrire la musique, moi?
--Mais, moi, je sais! J’ai étudié mon solfège, moi! J’ai des diplômes!
Tu me fredonneras tes airs ou tu me les joueras avec le pouce sur le
piano, et je les écrirai sous ta dictée. Crois-tu que les Belmot, que
les Naquet et tous les maîtres du concert écrivent leur musique
eux-mêmes?
Les choses bien convenues ainsi, le couple examina la situation que lui
faisait le malheur des temps. Il s’agissait de prendre des mesures pour
vivre sans trop déchoir jusqu’à la rentrée.
Elle n’était point trop brillante, la situation! Habitué à laisser
couler sans compter l’argent dont la source paraissait inépuisable,
Fernand n’avait pas retenu un sol des sommes qui avaient passé dans la
maison. Lourbillon, appelé en conseil, indiqua la solution la plus
raisonnable.
--Mes petits enfants, puisque vous avez perdu, il faut payer. Vendez la
voiture, vendez les chevaux, donnez congé de l’hôtel et louez un
appartement dans un quartier pas trop cher! Quant aux domestiques et aux
invités, voici assez longtemps qu’ils volent leurs gages et piquent vos
assiettes! Du balai! du balai! Vous me garderez seulement mon rond de
serviette à moi, qui suis un vieux camarade, dont vous auriez mieux fait
d’écouter la voix prophétique que les flagorneries de tous vos olibrius
qui vous ont rendus à moitié fous!
Lourbillon était devenu grognon, et non sans cause. C’est en vain que
durant les trois années d’apothéose, lorsque Fernand planait au
firmament des étoiles, il avait, de plus en plus édenté, prodigué les
avertissements. Fernand, qui ne touchait plus la terre, ne l’entendait
pas, et Mésange, entraînée dans l’orbe du triomphateur, avait, elle
aussi, un peu perdu le juste sentiment de la proportion des choses, des
êtres et des faits.
L’idée adoptée par Fernand de continuer à chanter des œuvres de lui,
n’eut pas l’heur de sourire à Lourbillon.
--Pourquoi toujours vouloir sortir de son métier! ronchonna-t-il. Est-ce
qu’un bon ténor ne vaut pas mille fois un mauvais poète? Tu vas encore
te faire emboîter!
Mais Fernand, pris d’enthousiasme et saisi du «sacré délire,» avait
acheté un traité de prosodie française, et rimait à tour de bras--le
tout, corrigé par Mésange!
L’hôtel trouva facilement un acquéreur de la suite du bail, et la
liquidation des écuries et du mobilier produisit de quoi largement
assurer, pour un an ou deux, la tranquillité du ménage.
Fernand et Mésange s’installèrent, boulevard Poissonnière, dans un
appartement de 2,000 francs, au quatrième sur le devant. Ils n’avaient
conservé qu’une cuisinière et une femme de chambre, la nécessité
prochaine d’une nourrice s’imposant... Pour cette même raison, il avait
été décidé que Blanche ne chercherait pas d’engagement cette année, le
futur citoyen qu’elle allait offrir à la France lui arrondissant déjà
visiblement la taille.
Cependant, le mois d’août touchait à sa fin. Fernand reçut un matin une
lettre des frères Yselo, directeurs des deux grands music-halls,
_Luteciana_ et _Adelphia_, qui le mandaient à leur cabinet.
Ces messieurs lui demandèrent s’il était dégagé de tout traité avec les
établissements Langlet, et, sur sa réponse affirmative, lui proposèrent
de signer chez eux, pour une série de trente soirées, renouvelable en
cas de réussite.
Les conditions pécuniaires étaient bien meilleures encore qu’au
_Colorado_ (huit cents francs par jour!) et Fernand, enchanté, se mit à
bûcher son nouveau répertoire.
Il était certain du succès. Des journalistes, qu’il avait vus, lui
avaient affirmé que nul ne songeait plus à sa mésaventure. En outre, et
sentant bien, à présent que le vertige de l’amour-propre l’éblouissait
moins, que le plus sûr atout de son jeu était sa voix, simplement, il
avait résolu de n’intercaler qu’avec modération ses romances à lui,
entre d’autres numéros demandés aux fournisseurs les plus en vogue.
Toutefois, il eut une légère déception, lorsque quelques jours avant
l’ouverture de l’_Adelphia_, communiquant son programme aux frères
Yselo, il constata de quelle façon ses nouveaux directeurs accueillaient
sa prétention d’interpréter quelques-unes de ses œuvres personnelles.
Ces deux messieurs eurent simultanément et parallèlement le même
haussement d’épaules et des sourcils et déclarèrent ensemble:
--Oui, l’auteur-chanteur! c’est bien usé. Et qui est-ce qui vous
fabrique vos machines, cette fois-ci?
Ils n’y mettaient point la moindre méchanceté, les frères Yselo; ils
parlaient, d’après une conviction faite, inébranlable. Fernand se cabra:
--Mais messieurs, cette fois-ci, comme vous dites, c’est bien moi qui
serai le véritable et unique auteur de ce que je présenterai sous mon
nom!
--C’est entendu, concéda Yselo l’aîné; c’est entendu! D’ailleurs nous
n’avons pas à entrer dans ce détail. Mais êtes-vous bien sûr que,
désormais, il n’y aura plus d’indiscrétion commise?
--Mais par qui voulez-vous?... puisque je vous répète...
--Bon! bon! enfin, c’est votre affaire! l’interrompit Yselo cadet, de
l’air de quelqu’un qui préfère ne pas laisser un interlocuteur
s’empêtrer dans une imposture.
Fernand les quitta furieux.
C’est qu’elles n’étaient pas loin d’être tout à fait charmantes, ces
œuvrettes dont il était vraiment le père, et qu’il allait, ce coup-ci,
en toute authenticité, jeter au jugement de la foule. D’où sa rage
contre les sceptiques.
Il s’était, l’ancien ouvrier socialiste, rédacteur de manifestes de
grève, retrouvé un bout de plume élégant, et telle de ses inspirations
intitulée: _Feu de paille_, et qui commençait par ces vers:
Ton amour est feu de paille,
Tôt allumé, vite éteint...
dépassait certainement la moyenne des poésies de salons littéraires. Et
les mélodies, bien à sa voix, valaient, et au-delà, les plus soignés
spécimens du genre.
_L’Adelphia_ rouvrait le 1er octobre. Des notes fort élogieuses
annonçaient dans les feuilles l’engagement de Fernand, et son nom, de
nouveau, éclatait en lettres énormes sur les affiches. Pourtant
Lourbillon ne se déridait pas. Cassandre incorrigible, il gardait le
front plissé d’angoisses. Le matin de la première représentation, il dit
à Fernand avec autorité:
--Donne-moi de l’argent.
--Pourquoi?
--Parce que je vais m’occuper de te faire soigner ton entrée en scène.
Aide-toi, le ciel t’aidera, c’est un proverbe. Et un peu de claque fait
grand bien!
C’est ainsi que le soir, l’apparition de Fernand à la rampe fut saluée
d’une salve de bravos d’une énergie toute romaine.
Il commença par chanter, en prenant la précaution de proclamer à
l’avance les noms des divers auteurs, trois mélodies inédites.
Les bravos redoublèrent. Peu à peu la salle partait. Le charme vocal
opérait.
C’était le tour du quatrième morceau, le dernier. Fernand annonça:
«Feu de paille!» paroles et musique de _moi_.
Il s’inclinait. Alors un imperceptible murmure bourdonna et tout à coup,
d’un fauteuil d’orchestre, cette exclamation jaillit:
--Ah non! faut pas nous la faire!
Des rires pouffèrent. Mais le silence se rétablit assez vite. On
écoutait. En somme, nulle hostilité. Un égaiement plutôt. Hilarité
contenue. Ce n’était pas vilain, ce _Feu de paille_! Mais quelle santé
ils ont, ces cabots!
A la fin, quelques applaudissements se risquèrent, peu nombreux.
Seulement, comme à la sortie de Fernand la claque reprenait son exercice
de battoir, plusieurs spectateurs se fâchèrent et crièrent: «Chut!»
Énigme des destinées! Les trois quarts des gens qui étaient là avaient
oublié l’anicroche de Fernand ou ne l’avaient pas connue. Fernand était
en pleine forme et n’avait jamais été meilleur, S’il avait jamais mérité
les acclamations de jadis, c’était bien maintenant. Et rien! Faut-il
croire qu’en toute la vie humaine, une heure sonne où la chance tourne.
L’engagement de Fernand, le mois fini, ne fut pas renouvelé par les
frères Yselo.