XXII

Le lendemain matin, arrivait à Fernand une lettre de Mariol:

«Cher Monsieur Fernand,

»Après ce qui s’est passé hier, et craignant qu’un scandale pareil ne

se renouvelle aux représentations suivantes, la direction du

_Colorado_ a décidé de vous accorder un congé temporaire. Voici

bientôt du reste la saison finie et le moment de la clôture annuelle.

Il convient, croyons-nous, de laisser l’oubli se faire sur cet

incident qui pourrait, si on y insistait à présent, compromettre votre

succès et le nôtre, à la rentrée d’octobre.

»Croyez-moi d’ailleurs, en tout état de cause,

»Votre toujours dévoué,

»Antonin MARIOL.»

Fernand sauta sur un porte-plume, et répondit, poste pour poste:

«Cher Monsieur Mariol,

»Vous êtes mille fois trop bon d’avoir compris que j’avais besoin d’un

peu de repos. Mais ne vous mettez pas en peine du plus ou moins de

succès que je pourrais obtenir chez vous à la rentrée. L’engagement

qui me lie à vos établissements prend terme justement cette année et

je compte ne point le renouveler. Des propositions autrement

avantageuses me sont faites d’autre part, et je vous serais fort

obligé d’aviser madame Langlet de ma décision qui est irrévocable.

»Recevez mes salutations.

»FERNAND.»

Cette missive expédiée, Fernand se sentit un peu soulagé. Sa colère

avait trouvé un exutoire.

--Tas de saligauds! comme ils le lâchaient tous! au moins, de cette

façon, personne ne pourrait se vanter de l’avoir débarqué! C’est lui qui

repoussait la boîte du pied.

Mais il restait désespéré, malgré tout. Qu’est-ce qu’on allait penser?

Que disait-on dans Paris?

Heureusement, Blanche Mésange était là. Elle avait usé sa nuit à lui

procurer un peu de sommeil en le forçant à avaler une potion au chloral.

Et, devant cette inquiétude de la contemption publique, naïvement

exprimée, elle le rassura:

--Mais on ne dira rien, mon chéri. Paris a tout de même à penser à autre

chose. Parce qu’une séquelle d’oisifs et de malveillants a imité les

cris d’animaux dans un café-concert, tu ne vas pas te figurer que tout

est perdu! Les plus grands artistes ont été sifflés! Ils n’en sont pas

morts!

Ainsi s’ingéniait l’amie sincère mais l’adversité fait rentrer l’homme

en lui-même et déboulonne les orgueils les plus solides. Fernand hocha

la tête et avoua:

--Oui! mais toute mon affaire à moi reposait sur un mensonge! C’est

drôle, je le reconnais aujourd’hui parfaitement, et je ne m’en rendais

pas bien compte hier. Dis donc, Blanche, je crois bien que j’étais en

train de devenir un imbécile!

--Toi? protesta Blanche avec feu, jamais! D’ailleurs, crois-tu

sérieusement, que tu n’aurais pas été capable d’en faire autant que ce

Grandsec, cette espèce de dépendeur d’andouilles, toujours saoul et mal

embouché?

--Oh! oh! comme tu y vas! C’est un poète, en somme, et moi...

--Toi! tu serais aussi poète que lui, si tu voulais! Penses-tu par

exemple que cette chanson que tu avais écrite pour moi, toi-même et tout

seul, au premier temps de nos amours ne valait pas les rengaines de

Grandsec?

--Quelle chanson?

--Si tu ne te la rappelles plus, moi je m’en souviens encore. Je suis

moins ingrate que toi. D’ailleurs je l’ai toujours gardée, je vais te la

chercher.

Elle sortit un instant et revint, en agitant triomphalement une feuille

de papier jauni qu’elle passa à Fernand:

--Relis-les tout haut. J’aimais tant cela!

Fernand lut les couplets, avec une vague émotion ressurgie du passé. En

effet, ils n’étaient pas si mal, ces vers!

--Tu vois bien! clama Blanche, ravie; et flattant du doigt le menton de

Fernand:

--Je te dis que nous mettrons tous les Grandsec dans notre poche quand

il te plaira!

--Mais la musique? Je ne sais pas écrire la musique, moi?

--Mais, moi, je sais! J’ai étudié mon solfège, moi! J’ai des diplômes!

Tu me fredonneras tes airs ou tu me les joueras avec le pouce sur le

piano, et je les écrirai sous ta dictée. Crois-tu que les Belmot, que

les Naquet et tous les maîtres du concert écrivent leur musique

eux-mêmes?

Les choses bien convenues ainsi, le couple examina la situation que lui

faisait le malheur des temps. Il s’agissait de prendre des mesures pour

vivre sans trop déchoir jusqu’à la rentrée.

Elle n’était point trop brillante, la situation! Habitué à laisser

couler sans compter l’argent dont la source paraissait inépuisable,

Fernand n’avait pas retenu un sol des sommes qui avaient passé dans la

maison. Lourbillon, appelé en conseil, indiqua la solution la plus

raisonnable.

--Mes petits enfants, puisque vous avez perdu, il faut payer. Vendez la

voiture, vendez les chevaux, donnez congé de l’hôtel et louez un

appartement dans un quartier pas trop cher! Quant aux domestiques et aux

invités, voici assez longtemps qu’ils volent leurs gages et piquent vos

assiettes! Du balai! du balai! Vous me garderez seulement mon rond de

serviette à moi, qui suis un vieux camarade, dont vous auriez mieux fait

d’écouter la voix prophétique que les flagorneries de tous vos olibrius

qui vous ont rendus à moitié fous!

Lourbillon était devenu grognon, et non sans cause. C’est en vain que

durant les trois années d’apothéose, lorsque Fernand planait au

firmament des étoiles, il avait, de plus en plus édenté, prodigué les

avertissements. Fernand, qui ne touchait plus la terre, ne l’entendait

pas, et Mésange, entraînée dans l’orbe du triomphateur, avait, elle

aussi, un peu perdu le juste sentiment de la proportion des choses, des

êtres et des faits.

L’idée adoptée par Fernand de continuer à chanter des œuvres de lui,

n’eut pas l’heur de sourire à Lourbillon.

--Pourquoi toujours vouloir sortir de son métier! ronchonna-t-il. Est-ce

qu’un bon ténor ne vaut pas mille fois un mauvais poète? Tu vas encore

te faire emboîter!

Mais Fernand, pris d’enthousiasme et saisi du «sacré délire,» avait

acheté un traité de prosodie française, et rimait à tour de bras--le

tout, corrigé par Mésange!

L’hôtel trouva facilement un acquéreur de la suite du bail, et la

liquidation des écuries et du mobilier produisit de quoi largement

assurer, pour un an ou deux, la tranquillité du ménage.

Fernand et Mésange s’installèrent, boulevard Poissonnière, dans un

appartement de 2,000 francs, au quatrième sur le devant. Ils n’avaient

conservé qu’une cuisinière et une femme de chambre, la nécessité

prochaine d’une nourrice s’imposant... Pour cette même raison, il avait

été décidé que Blanche ne chercherait pas d’engagement cette année, le

futur citoyen qu’elle allait offrir à la France lui arrondissant déjà

visiblement la taille.

Cependant, le mois d’août touchait à sa fin. Fernand reçut un matin une

lettre des frères Yselo, directeurs des deux grands music-halls,

_Luteciana_ et _Adelphia_, qui le mandaient à leur cabinet.

Ces messieurs lui demandèrent s’il était dégagé de tout traité avec les

établissements Langlet, et, sur sa réponse affirmative, lui proposèrent

de signer chez eux, pour une série de trente soirées, renouvelable en

cas de réussite.

Les conditions pécuniaires étaient bien meilleures encore qu’au

_Colorado_ (huit cents francs par jour!) et Fernand, enchanté, se mit à

bûcher son nouveau répertoire.

Il était certain du succès. Des journalistes, qu’il avait vus, lui

avaient affirmé que nul ne songeait plus à sa mésaventure. En outre, et

sentant bien, à présent que le vertige de l’amour-propre l’éblouissait

moins, que le plus sûr atout de son jeu était sa voix, simplement, il

avait résolu de n’intercaler qu’avec modération ses romances à lui,

entre d’autres numéros demandés aux fournisseurs les plus en vogue.

Toutefois, il eut une légère déception, lorsque quelques jours avant

l’ouverture de l’_Adelphia_, communiquant son programme aux frères

Yselo, il constata de quelle façon ses nouveaux directeurs accueillaient

sa prétention d’interpréter quelques-unes de ses œuvres personnelles.

Ces deux messieurs eurent simultanément et parallèlement le même

haussement d’épaules et des sourcils et déclarèrent ensemble:

--Oui, l’auteur-chanteur! c’est bien usé. Et qui est-ce qui vous

fabrique vos machines, cette fois-ci?

Ils n’y mettaient point la moindre méchanceté, les frères Yselo; ils

parlaient, d’après une conviction faite, inébranlable. Fernand se cabra:

--Mais messieurs, cette fois-ci, comme vous dites, c’est bien moi qui

serai le véritable et unique auteur de ce que je présenterai sous mon

nom!

--C’est entendu, concéda Yselo l’aîné; c’est entendu! D’ailleurs nous

n’avons pas à entrer dans ce détail. Mais êtes-vous bien sûr que,

désormais, il n’y aura plus d’indiscrétion commise?

--Mais par qui voulez-vous?... puisque je vous répète...

--Bon! bon! enfin, c’est votre affaire! l’interrompit Yselo cadet, de

l’air de quelqu’un qui préfère ne pas laisser un interlocuteur

s’empêtrer dans une imposture.

Fernand les quitta furieux.

C’est qu’elles n’étaient pas loin d’être tout à fait charmantes, ces

œuvrettes dont il était vraiment le père, et qu’il allait, ce coup-ci,

en toute authenticité, jeter au jugement de la foule. D’où sa rage

contre les sceptiques.

Il s’était, l’ancien ouvrier socialiste, rédacteur de manifestes de

grève, retrouvé un bout de plume élégant, et telle de ses inspirations

intitulée: _Feu de paille_, et qui commençait par ces vers:

Ton amour est feu de paille,

Tôt allumé, vite éteint...

dépassait certainement la moyenne des poésies de salons littéraires. Et

les mélodies, bien à sa voix, valaient, et au-delà, les plus soignés

spécimens du genre.

_L’Adelphia_ rouvrait le 1er octobre. Des notes fort élogieuses

annonçaient dans les feuilles l’engagement de Fernand, et son nom, de

nouveau, éclatait en lettres énormes sur les affiches. Pourtant

Lourbillon ne se déridait pas. Cassandre incorrigible, il gardait le

front plissé d’angoisses. Le matin de la première représentation, il dit

à Fernand avec autorité:

--Donne-moi de l’argent.

--Pourquoi?

--Parce que je vais m’occuper de te faire soigner ton entrée en scène.

Aide-toi, le ciel t’aidera, c’est un proverbe. Et un peu de claque fait

grand bien!

C’est ainsi que le soir, l’apparition de Fernand à la rampe fut saluée

d’une salve de bravos d’une énergie toute romaine.

Il commença par chanter, en prenant la précaution de proclamer à

l’avance les noms des divers auteurs, trois mélodies inédites.

Les bravos redoublèrent. Peu à peu la salle partait. Le charme vocal

opérait.

C’était le tour du quatrième morceau, le dernier. Fernand annonça:

«Feu de paille!» paroles et musique de _moi_.

Il s’inclinait. Alors un imperceptible murmure bourdonna et tout à coup,

d’un fauteuil d’orchestre, cette exclamation jaillit:

--Ah non! faut pas nous la faire!

Des rires pouffèrent. Mais le silence se rétablit assez vite. On

écoutait. En somme, nulle hostilité. Un égaiement plutôt. Hilarité

contenue. Ce n’était pas vilain, ce _Feu de paille_! Mais quelle santé

ils ont, ces cabots!

A la fin, quelques applaudissements se risquèrent, peu nombreux.

Seulement, comme à la sortie de Fernand la claque reprenait son exercice

de battoir, plusieurs spectateurs se fâchèrent et crièrent: «Chut!»

Énigme des destinées! Les trois quarts des gens qui étaient là avaient

oublié l’anicroche de Fernand ou ne l’avaient pas connue. Fernand était

en pleine forme et n’avait jamais été meilleur, S’il avait jamais mérité

les acclamations de jadis, c’était bien maintenant. Et rien! Faut-il

croire qu’en toute la vie humaine, une heure sonne où la chance tourne.

L’engagement de Fernand, le mois fini, ne fut pas renouvelé par les

frères Yselo.

La Vedette · 第 28 / 52 题