XXI

--Et moi, je vous dis que les auteurs récitent leurs vers ou chantent

leur musique comme des fourneaux!

Grandsec, parfaitement ivre d’ailleurs, et gesticulant de ses longs

bras, affirmait ainsi ses convictions sur le coup de deux heures du

matin, en plein _Rat-Mort_. Une aimable société de bohèmes faisait

cercle autour de sa table où des piles de soucoupes babélisaient.

Quelqu’un dit:

--Il y a pourtant dans les cabarets de Montmartre des types qui débitent

très bien leur camelote.

--Parce que, justement, c’est de la camelote, jeune homme; vous l’avez

déclaré vous-même! professa Grandsec. Qu’est-ce que la chanson de

Montmartre, je vous prie? Des idées volées, sur des airs démarqués! Des

chroniques de journal mises en mauvais vers! La clef du Caveau devenue

rossignol de cambriolage! Ça n’est pas plus des œuvres que les

fabricants ne sont des auteurs. Ne parlez pas de cette chose devant moi!

--Mais enfin, insista l’obstiné contradicteur, abandonnons à votre

mépris la chanson montmartroise, puisque vous ne l’admettez pas; il n’en

demeure pas moins qu’il existe des auteurs qui, devant des salles

combles, interprètent fort congrûment leurs histoires. Tenez! pour n’en

citer qu’un: le nommé Fernand, du _Colorado_, par exemple!

Grandsec vida son verre, haussa les épaules et éclata de rire.

--Fernand!

--Eh! oui, Fernand! Trouvez-moi beaucoup de cabots professionnels

capables de détailler comme lui ce qu’il compose lui-même!

L’approbation fut unanime. En effet, Grandsec était cloué. Le

préopinant, satisfait de son avantage, poursuivit:

--Celui-là ne s’en tire pas comme un fourneau; et ce qu’il fait est

original et joli!

Grandsec n’était pas content. Il n’aimait pas à avoir tort, et la

contradiction l’exaspérait. A jeun, pourtant, sans doute eût-il mis un

bœuf sur sa langue, car la combinaison, soigneusement tenue secrète, qui

le liait à Fernand, lui rapportait maintenant de sérieux bénéfices.

Malheureusement il avait bu plus que son compte, et il cria:

--Fernand, Fernand! Vous me désolez par votre stupidité! Alors, vous

coupez dans ce godant-là? Peuple! on te trompe! et on a raison, car tu

le mérites!

Et tirant de la poche de sa redingote un papier plié en quatre:

--Mesdames et messieurs, voici le plus récent chef-d’œuvre du

poète-musicien Fernand! Cela s’appelle «les Yeux menteurs» et cela a été

créé, il y a une quinzaine, au _Colorado_, quand l’auteur a eu le loisir

d’en prendre connaissance et de l’apprendre par cœur! Je ne sais pas si

je m’abuse, mais il me semble que la calligraphie de ce petit morceau,

les mots et les notes sont d’un certain Grandsec, votre serviteur bien

humble. Voici l’objet, on peut toucher!

Le manuscrit des «Yeux menteurs» passa de mains en mains. Il n’y avait

pas à dire mon bel ami, l’écriture de Grandsec était assez

caractéristique pour être reconnue, et de loin.

--Mais alors... Fernand?

--Fernand est un cabot, rien qu’un cabot, un petit cabot! Et s’il était

auteur, il chanterait comme un fourneau! Et j’ai raison, comme toujours!

Grandsec était lancé; et il raconta tout, cédant à une poussée de vanité

un peu basse: sa rencontre, voici quatre ans, avec Fernand, tout

déconfit d’une première tape, son idée de monter le coup au public en

fabriquant de toutes pièces un nouveau joujou parisien,

l’auteur-chanteur, numéro sensationnel et inédit! Stupide, il termina en

recommandant aux quinze colporteurs de cancans qui l’avaient écouté

religieusement:

--Maintenant, je vous en prie, que ceci reste entre nous! N’allez

répéter ça à personne.

--Comment donc?

A une table voisine, soupait un jeune homme, qui n’avait pas perdu un

mot de cette intéressante communication. Il avait même noté certains

détails sur un calepin. Vers trois heures et demie, Grandsec se leva,

serra des mains et s’en alla, titubant. Il avait vraiment gagné sa

soirée!

Deux jours plus tard, tous les journaux, dans leur revue de la presse,

reproduisaient le filet que voici:

«_Du Cri de Paris_:

»Sait-on qui est le véritable Fernand, du _Colorado_, le

poète-compositeur à la mode? Le seul, l’authentique auteur, justement

applaudi, des _Feuilles Sèches_, du _Dernier Baiser_, de la _Mort Jolie_

et de tant d’autres bijoux de grâce légère, s’appelle de son nom

Grandsec, et n’a jamais quitté Montmartre.

»Mais alors, qui est donc ce garçon brun, à moustache agressive, qui

chaque soir, nous sert, comme étant de lui, depuis quelques années, ce

répertoire à succès?

»Mystère.»

C’est Mésange qui, levée de meilleure heure que Fernand, lut, la

première, ce petit morceau de littérature acide. Consternée, elle courut

éveiller son amant et lui poussant le journal sous les yeux:

«Tiens! regarde un peu, les sales mufles!»

Elle constatait successivement dans les autres feuilles la présence de

la note. Fernand était devenu rouge de colère. Il murmura, entre ses

dents serrées:

--Qui donc a pu?...

Et soudain:

--Parbleu, ça ne peut être que Grandsec, lui-même. Ah! le gredin, qu’il

ne me tombe pas sous la main!

A ce moment, la sonnette de l’appartement tinta. Des portes battirent.

Grandsec parut au seuil de la chambre.

--Mon cher Fernand... commença-t-il. Mais Fernand, subitement dressé

dans son lit et écrasant d’un poing rageur ses oreillers, lui cria:

--Ah! vous voilà, vous! vous arrivez bien! M’expliquerez-vous ce que

signifie l’article que voici?

Et il brandissait le journal avec fureur.

Grandsec n’avait pas l’air précisément à la noce. Ses interminables

cheveux s’agitèrent d’une façon triste. Un instant, il sembla un saule

pleureur secoué par la brise. Il balbutia:

--Mon bon ami, je vais vous expliquer... Je...

--Ainsi, c’est bien vous qui avez été raconter nos affaires à des

journalistes! Me voilà propre!

Blanche regardait le calamiteux musicien avec des yeux farouches.

Grandsec protesta:

--Je n’ai rien raconté à des journalistes! Je ne sais comment cela s’est

fait.

--Enfin! vous avez parlé! Vous avez dénoncé notre pacte! pourquoi?

comment? et comme c’est bête! Ça vous ennuyait donc bien de gagner

beaucoup d’argent?

--Je ne puis arriver à y rien comprendre! se défendit Grandsec. C’est

vrai! j’ai eu tort; j’ai commis l’indiscrétion. Mais il n’y avait là que

des amis. C’était au _Rat-Mort_.

--Quand vous êtes saoul, tout le monde, c’est des amis! Vous étiez

saoul! articula Blanche, durement.

Grandsec eut un réveil de fierté sous l’injure. Il répondit:

--Ce serait en tous cas une circonstance atténuante. Je vous félicite,

madame, si vous n’avez jamais eu que des vertus. Moi, j’ai des vices, je

le reconnais humblement.

Il reprit, s’adressant à Fernand:

--Écoutez, je vous fais toutes mes excuses, et je vous apporte le moyen

de tout réparer. Je vais vous écrire une lettre que je vous autorise à

communiquer aux journaux, et où je m’inscrirai moi-même en faux contre

mon stupide bavardage de l’autre nuit! Je ne peux pas mieux faire,

voyons, et la pénitence rachètera le péché.

Mais Fernand n’était pas en état de rien entendre.

Il cria:

--Hé! je me fiche de vos lettres! Vous pouvez les garder pour vous! La

seule chose que je constate, c’est que vous m’avez odieusement trahi,

moi qui ai tant fait pour vous, et que vous avez une singulière façon de

me remercier de vous avoir tiré de la dèche et de la crotte!

Grandsec, à cette phrase, changea brusquement d’attitude. Ce cabot

dépassait vraiment les bornes! La riposte fut nette:

--Pardon, mon petit! Je ne sais pas si vous m’avez tiré de la dèche et

de la crotte, mais je sais que je vous ai tiré du néant. J’ai fait de

vous, la nullité même, une manière de personnalité! Vous n’êtes qu’une

baudruche que j’ai gonflée de mon souffle! Service pour service, vous

m’avez, en effet, fait gagner un peu d’argent; mais c’est grâce à moi

que vous en avez gagné beaucoup! Et maintenant, serviteur! J’ai assez

soufflé comme cela. Je vous laisse à vos moyens propres. Je vous

souhaite bien du talent et beaucoup de succès!

Et Grandsec sortit sans attendre de réponse.

Mésange et Fernand échangèrent un regard stupéfait. Le dur choc de la

vérité leur avait martelé le crâne. Et la première parole prononcée fut

celle-ci, dite avec désolation par la jeune femme:

--Maintenant, il va répandre cela partout!

Le soir de ce même jour, le Tsar de toutes les Russies, en personne,

n’aurait pu, après neuf heures, trouver une place dans la salle du

_Colorado_.

--Je n’ai même plus un strapontin! déclarait d’un visage épanoui la

buraliste aux survenants dont se renfrognaient aussitôt les figures.

Dans sa loge, Fernand, nerveux, causait avec Antonin Mariol.

--Qu’est-ce que c’est que cette histoire?

--C’est cet ivrogne de Grandsec qui a vendu la mèche!

--Vous auriez bien dû savoir si cet homme était sûr, avant de m’engager

avec lui, grinça Mariol, cela peut nous faire un tort considérable...

--Mais c’est surtout moi que cela atteint! sursauta Fernand outré.

--Pardon, rectifia Mariol. Moi, j’ai démoli deux excellentes vedettes de

la maison... Petrus et Chérie Chéron... pour que rien ne vous gêne... et

vous devez, cher ami, comprendre dans quel embarras vous me mettez si

vous vous démolissez vous-même... Petrus était encore excellent!!! et

pouvait encore aller des années!

--Enfin nous verrons comment cela va tourner, dit Mariol sortant sec,

cassant et raide.

Il conclut:

--Ça va bientôt être à vous. Tenez vous bien.

Se bien tenir! Fernand ne songeait qu’à cela. Déjà, il lui avait fallu

composer son attitude pour ses camarades, qui l’un après l’autre,

étaient venus lui serrer la main avec des grimaces condoléantes sous

lesquelles se percevait parfaitement l’envie de rire. Une grande vedette

qui se ramasse, c’est toujours drôle.

L’avertisseur l’appelait en scène. Il entra, salua et commença à

chanter. Comme il finissait sa première romance, les applaudissements

crépitèrent.

--Allons! il avait eu tort de craindre. Tout irait bien. Mais comme il

s’inclinait pour remercier, tout à coup, du fond de la salle, une voix

demanda:

--L’auteur?

Et ce fut comme une traînée de poudre. De fauteuil en fauteuil, de loge

en loge, en haut, en bas, à droite et à gauche, le même cri fit

explosion:

--L’auteur? l’auteur? l’auteur?

Fernand sentit le plancher du plateau tourner sous ses pieds. Pourtant,

il espéra que son prestige--le prestige de l’homme le plus populaire de

France!--viendrait peut-être à bout de la cabale et d’un doigt dirigé

vers sa poitrine, il se désigna.

Mais alors, une clameur unanime:

--C’est pas vrai! lui jaillit à la face de tous les points de la salle,

et une bordée de sifflets le mitrailla. Effaré, il recula d’un pas. Il

ne voyait plus rien. Ses tempes bourdonnaient. Il allait tomber.

--Rideau! cria le régisseur et le rideau, s’abaissant entre lui et

l’affreux tumulte déchaîné, mit fin miséricordieusement à son supplice.

Dès lors, irrémédiablement, le bruit courut que Grandsec s’était vanté

en disant être le seul fournisseur mystérieux de Fernand... ils étaient,

paraît-il, dix ou douze!--Oui, ma chère... puisque Machin et Chose

déclaraient eux aussi dans les cafés d’artistes, et cela avec des petits

airs entendus, qu’il n’y avait pas que Grandsec qui eût contribué au

succès de Fernand.

Hum!... Et les toussottements de marcher... C’était un truc imaginé par

Machin et Chose pour attraper les gogos cabots, lesquels immédiatement

acceptèrent toutes les inepties rimaillées par les deux faiseurs, qui,

depuis toujours, voyaient leurs couplets refusés par tout le monde!

Et du moment que Machin et Chose «travaillaient» pour Fernand, c’était

réglé: ils devaient «faire bien». On s’arracha leurs chansons! Et voilà

comment s’équilibrent certaines fortunes et se déforment les légendes...

et les vérités.

La Vedette · 第 27 / 52 题