XXIII

--Laisse-moi tranquille! Va te promener. Ça m’agace de te voir

tournailler sans rien faire de tes dix doigts. Descends au café,

puisqu’il n’y a que là que tu t’amuses!

--C’est bon! Parfait! Pas besoin de t’énerver, ma chère. J’y cours!

Fernand se dirigeait vers l’antichambre. La main sur le loquet de la

porte, il cria:

--Si je ne rentre pas dîner, ne m’attends pas! C’est agaçant, à la fin!

La vie n’est plus tenable!

Le ménage passait en effet par une crise. L’échec de _l’Adelphia_

n’avait pas été sans aigrir le caractère du ténor en disponibilité; d’un

autre côté, l’état de grossesse de Blanche Mésange rendait celle-ci

agressive, grincheuse et exigeante, Elle avait sans cesse les «nerfs en

pelote,» comme disait Lourbillon, rabroué, lui aussi, plus souvent qu’à

son tour. L’ennui de se voir devenir laide, le corps déformé, la

démarche lourde, la claustration forcée, le régime imposé transformaient

momentanément la plus douce des épouses en la plus intraitable des

mégères. Chaque jour amenait sa scène de reproches ou de jalousie,

terminée invariablement, et noyée dans un flot de larmes charriant

pêle-mêle des excuses et des baisers de repentir.

--Ce n’est pas de ma faute si je suis comme cela. C’est plus fort que

moi! hoquetait Mésange après trois heures de férocité déchaînée.

--Et on appelle ça une position intéressante! philosophait Lourbillon.

Fernand, chassé de chez lui par cette atmosphère continuelle de tempête,

avait, en désespoir de cause, pris l’habitude de sortir le plus

possible, et pour tuer le temps, il usait ses journées à changer de

cafés, enfilant des chapelets de bocks jusqu’à l’heure de l’absinthe,

l’heure verte où

Vénus

S’allume dans le ciel vert-pâle,

De sorte qu’il rentrait généralement juste pour se mettre à table, sinon

gris, au moins très surexcité. Et les querelles recommençaient aussitôt,

à propos de tout et de rien, pour la soupe trop froide ou le café trop

chaud. Là-dessus, mauvaises paroles, cris, menaces, bris de vaisselle.

Un enfer!

Ce jour-là, Fernand dégringola son escalier, au pas de charge, quatre à

quatre et bouillant de colère.

Il avait des désirs d’aller loin, loin, au bout du monde, presque à

Asnières! Quelle existence, bon Dieu de bon Dieu!

Il prit le faubourg Montmartre, la rue Notre-Dame-de-Lorette, la rue

Fontaine. Il montait, montait toujours, pour fatiguer son exaspération,

mâchonnant de vagues récriminations, sans regarder personne.

Comme il débouchait place Blanche, il tomba tout à coup dans les bras

d’un individu qui marchait en sens inverse et dont il venait, tête

baissée, de heurter la large poitrine.

--Eh bien quoi! camarade Fernand! on veut défoncer les amis, à présent!

tonna une grosse voix gaie.

--Tiens! ce vieux Galigant! Ah! par exemple! depuis le temps qu’on ne

s’est vu! s’exclama Fernand, cordialement.

Galigant était un ancien compagnon de travail du ténor, au temps où ils

étaient ouvriers tailleurs.

Socialiste et grand liseur de brochures révolutionnaires, il avait été,

autrefois, le plus dévoué des militants, lors de la fameuse grève; et, à

le retrouver, en ce moment d’exacerbation et de rancune, Fernand sentit

se réveiller en lui tous ses premiers instincts de révolte, endormis

depuis par le bien-être et l’opulence égoïstes.

Galigant était un grand diable, aux épaules hautes, à la figure joviale,

où se remarquaient deux yeux noirs malins et une bouche éloquente. Il

portait des cheveux longs sous un feutre mou aux vastes bords.

Fernand lui prit le bras et lui demanda:

--Qu’est-ce que tu deviens?

--Je deviens, déclama Galigant, je deviens un danger pour cette Société

pourrie, et un réconfort pour tous ceux qu’elle exploite! Je ne coupe

plus d’habits! je tranche dans le vif! En un mot comme en cent, mon

cher, je fais des tournées de conférences, et je porte partout, de

villes en villages, de bourgs en hameaux, la bonne parole libertaire par

qui lèvera un jour la moisson de la rénovation sociale, fille des grains

de vérité que que je sème sur ma route! Allons boire quelque chose,

s’interrompit-il, car j’ai soif. Et toi?

--Moi aussi, tu m’altères! confessa Fernand en riant. Comme ils

s’étaient attablés devant deux chopes de bière, Galigant, la moustache

blanche de mousse, se frappa soudain le front.

--Tu peux rendre un signalé service à la cause, mon petit Fernand! Ce

soir, à la _Maison du Peuple_, nous organisons une grande soirée

familiale, au profit du _Groupe révolutionnaire des gars de la Seine et

d’ailleurs_: Causerie par un camarade, partie de concert, chants et

récits, suivie d’une tombola gratuite; nombreux lots. Entrée: 30

centimes. Les compagnes et leurs enfants ne paieront pas. C’est ça qui

serait chic si tu voulais venir nous dégoiser quelque chose?

--Ce soir?

--Oui. Ah! dame! c’est à l’œil, et nous ne te donnerons pas huit cents

balles pour ton cachet, mais pense ce qu’ils seront contents! Fernand du

_Colorado_ et de _l’Adelphia_! Tout le quartier va monter chez nous!

--Moi, je veux bien! dit Fernand, flatté et ému à la fois. Ainsi, ses

anciens camarades ne le considéraient pas comme un cabot vidé, un

plagiaire éventé! Pour eux il était encore quelqu’un dont le dérangement

vaut quelque chose! Et il se promit de leur en jeter, pour rien, plus et

mieux qu’il n’en avait jamais fourni, pour leur galette, aux bourgeois,

ces gourdes!

--Viens dîner avec moi, proposa brusquement Galigant. Je connais un

bistro de cochers avenue Trudaine où le ragoût de mouton est parfait! Ça

te changera des restaurants de la haute! car, ce que tu dois en

becqueter, de ces fins morceaux, espèce d’homme arrivé?

--Oh! arrivé! je ne sais pas si je suis arrivé, mais je crois bien que

je m’en retourne! soupira Fernand, avec une amertume subite.

De fait, une grosse rancœur le poignait, en la compagnie de ce robuste

et allègre garçon, resté prolétaire et remueur d’idées généreuses.

Qu’était-il devenu, lui? un pantin richement costumé, un guignol à la

mode d’une ou deux saisons, un article de Paris, l’amusement des

enfants, la tranquillité des parents, la machine à chanter que les

richards se payent pour quelques louis, comme ils commandent des bottes

d’asperges chez Potel et Chabot.

De quelle utilité humaine, ou simplement publique était-il? Pour le

bénéfice de quelle grande cause, avait-il utilisé ses forces de mâle

solide? Vers quels buts progressifs et utiles s’étaient tendues ses

ambitions?

Quelle coopération avait-il apportée dans la lutte généreuse de la

défense des petits contre les gros?

De quelles idées nobles avait été assailli son cerveau depuis ces quatre

années de pitreries?

Est-ce qu’il était suffisant, pour faire son devoir, d’épouser sa

maîtresse, de la rendre mère, de se coller des costumes de singe, de

barbouiller sa face de rouge, et de donner tout son temps à un métier

inférieur d’amuseur public, payé pour égayer la grossièreté des foules?

Allons donc! S’enrichir soi et les siens n’était pas la fonction unique

et principale de l’«Être».

Et cela avait été à lui, Fernand, sa seule pensée depuis quatre ans...

Était-ce possible qu’il fut convaincu d’avoir été un «homme»!

Un bon mari, un bon père, un bon cabot, soit, mais ce n’était point tout

ce qu’il fallait être!

Et le souvenir de ce qu’il était, quand, pauvre, obscur et râpé, il

prêchait la résistance aux patrons, et se redressait, dans sa libre

misère, contre les iniquités du capital, lui rendit douloureuse,

l’espace d’une seconde, la sensation très nette de sa dignité abdiquée

pour l’argent fugace et la gloriole vaine.

Galigant et Fernand, après le ragoût de mouton annoncé--et en vérité,

les pommes de terre en étaient farineuses à souhait et onctueuse la

sauce!--se dirigèrent, chacun un cigare au bec--oh! point de havanes,

mais de simples deux soustados crapularès!--vers la Maison du Peuple.

La Maison du Peuple, c’est, au fond de l’impasse Pers qui donne sur la

rue Ramey, au versant de la butte Montmartre, une sorte d’énorme hangar.

A gauche, sitôt la porte franchie, une boutique de marchand de vins,

avec son comptoir de zinc, ses tables de bois et ses escabeaux. Tout

droit devant vous, en entrant, derrière une seconde porte, la salle de

spectacle, blanchie à la chaux, nue comme un temple protestant, garnie

de bancs.

Au fond de la salle, la scène, surélevée d’un mètre à peu près. Des

drapeaux rouges tendus aux murs sont la seule décoration du lieu.

Quand Galigant et Fernand arrivèrent (il était neuf heures environ) le

public était déjà compact, et des nuages de fumée s’échevelaient vers le

plafond lambrissé.

Des hommes, des femmes, des enfants, garçons et filles, des blouses et

des redingotes, des casquettes et des chapeaux, tout un monde

s’entassait, assis et debout, tantôt bruyant, tantôt silencieux.

Sur la scène, installé derrière une table, mais se levant souvent et

arpentant l’étroite estrade, un orateur parlait avec des gestes brefs et

coupants.

--C’est le camarade Karikine, un Russe! chuchota Galigant.

La voix, sèche et claire, avait des éclats aigus interrompus par:

--Des blagues!

--Vive la Commune!

--Vive la Sociale!

Ces interjections éclataient, rugies de différents coins de la salle.

L’orateur poursuivit:

--L’histoire, l’économie politique, le simple bon sens...

--A bas Jaurès!! Vive Jaurès!! et le tumulte devint tel que la voix de

l’orateur se perdit...

Mais avant de descendre de la tribune, Karikine termina sa harangue par

un souhait ironique de les voir un jour heureux, riches, quoi! les égaux

de la bourgeoisie!

Un tonnerre d’applaudissements se déchaîna.

Une femme cria:

--Nous n’y coupons pas non plus!!!

Dans un coin, un chœur de voix sourdes entonna:

Dansons la carmagnole!

Vive le son, vive le son,

Dansons la carmagnole,

Vive le son du canon!!

--Chut!

--Silence!

Au milieu des claquements de mains, des cris d’enthousiasme et des

roulements de cannes sur le plancher, le camarade Karikine, un homme

maigre, à la fois chauve et chevelu, par le front dégarni et la longueur

de boucles brunes couvrant sa nuque, descendit de la scène et vint

s’asseoir sur un banc de la salle, où l’on se serra pour lui faire

place.

Mais déjà des voix nombreuses réclamaient le concert. Une femme apparut

sur le théâtre.

--C’est Zulma Porret, une fidèle!

--Je la connais. Elle a chanté chez nous! répondit Fernand.

Zulma Porret, ancienne étoile des Bouffes du Nord, plus très jeune, mais

agréable encore, avec de beaux yeux meurtris et des dents magnifiques,

chanta, d’une voix rauque et passionnée, la _Revanche des Gueux_, sorte

de poème brutal où elle mettait une force de haine extraordinaire. Un

piano où manquaient des cordes accompagnait rageusement.

Puis ce fut un long et pâle poète à barbe noire qui rythma, d’une

diction lente et sombrée, les stupeurs du Christ revenu sur terre et

jugeant les modernes chrétiens.

Ce singulier poète s’appelait: Pierre Larmus; il était long, long et

d’une maigreur qu’il soignait d’un régime éternel, pour garder sa saveur

«Purotine» indispensable à l’évocation des «Ventres Creux», ses héros.

Il était si long et si plat, et si pâle qu’on voyait en lui l’image

exacte de toutes les famines! Non seulement celles de l’estomac, mais

celles aussi de tous les organes...

Il s’apitoyait sur lui-même, en gémissant sur les autres lamentablement,

et d’une voix désolée d’appel à la pitié.

Lui aussi, il avait connu les nuits sans asile, les jours sans pain, les

hivers sans feu et sans logis, où les mises au bloc ou à l’hôpital sont

autant de bonnes heures... les meilleures.

Lui aussi, comme ceux qu’il aimait à dépeindre, et sur lesquels il

appelait, à grands cris douloureux, l’amour du prochain, lui aussi, il

avait connu les liquettes en guenilles, les ribouis percés qui font

clapoter les gros orteils dans les boues glacées... lui aussi il les

avait fuis, les yeux féroces des boutiquiers, marchands de comestibles

attablés en famille en des coins de leurs boutiques pleines de bonnes

victuailles, qui le chassaient avec des menaces d’agents...

Ah! le bon plaisir qu’il aurait eu à défoncer toutes ces boîtes de

haricots verts et de viandes de conserve... en attente... à cambrioler

leur cave... à chatouiller leurs filles!

On l’applaudit ferme, celui-là! Quel succès! Après lui vinrent d’autres

artistes et tandis qu’ils se succédaient, plusieurs petites filles, de

bancs en bancs, faufilant leurs silhouettes fluettes, distribuaient les

billets de la tombola.

--Camarades! vociféra tout à coup Galigant, nous avons ici un ami, le

camarade Fernand du _Colorado_ et de _l’Adelphia_, qui veut bien nous

apporter le concours de sa bonne volonté et de sa belle voix!

--Bravo! bravo!

--A la tribune!

--Où qu’il est?

Le tumulte fut considérable. Les uns se haussaient sur la pointe des

pieds pour découvrir l’artiste! les autres se retournaient sur leurs

sièges. Toutes les femmes étaient debout. A grand’peine, Fernand se

fraya un chemin jusqu’à l’estrade. Il s’y hissa. On applaudit.

On applaudit bien davantage encore après qu’il eût chanté. Tout le monde

criait. C’était le chaud auditoire des jadis périmés:

--Bis! bis!

--Encore!

--Une autre!

Il s’exécuta. Une fois. Deux fois. Lui, Fernand, qui pour or, ni pour

argent, n’aurait, au concert, ajouté une broque à son programme, il se

sentait, ce soir, infatigable. Cette pensée l’exaltait: Je chante pour

le peuple! je chante pour mes frères!

Mais la chaleur était si intense, l’odeur de cette foule si suffocante,

qu’il demanda dix minutes de repos, promettant de leur chanter encore,

après, tout ce qu’on voudrait.

On hurla de joie: Bravo! Bravo!

Et l’entr’acte permettant d’aller se rafraîchir, il y eut un branle-bas

de chaises, de bancs, une bousculade vers une sorte de buffet improvisé.

A ce moment, un petit homme sec, nerveux, l’œil sondeur, finement

scrutateur, s’avança vers Fernand et à brûle-pourpoint lui déclara:

--C’est d’une très véritable amabilité, monsieur, d’être venu parmi

nous, et surtout d’avoir mis à votre répertoire de ce soir cette chanson

d’Eugène Pottier: «Ce que dit le pain.» Un artiste riche, fêté par les

bourgeois et l’aristocratie et qui vient ici... chanter avec nous...

Demain, certains journaux vous accuseront d’ingratitude envers ceux qui

ont fait votre fortune... Vous n’avez pas peur qu’on interprète mal

votre geste?

--Comment, bondit Fernand, parce que j’ai le ventre plein, je ne dois

pas m’apitoyer sur ceux qui crèvent de faim! parce que j’ai de l’argent

en poche, je dois ignorer les misères d’autrui! on peut tout de même

devenir riche, sans devenir mufle.

--C’est bien difficile, ricana l’homme nerveux et maigre... Il est vrai,

continua-t-il, qu’un artiste n’a pas d’opinions... et j’ai lu

dernièrement que vous alliez un jour charmer «Les Petits Chapeaux,» «Les

Œillets Blancs,» et, le lendemain et les jours suivants, qu’on vous

applaudissait chez Drumont, chez les francs-maçons, chez Deschanel... Ce

sont les petites courbettes du métier, n’est-ce pas?

--Oui, grogna Fernand, tout cabot est un peu le valet du public; nous

n’allons pas partout de bon cœur, mais parce que c’est notre fonction.

--Et ce soir? interrogea le petit vieux.

--Ce soir? ah! ce soir, je me sens heureux! heureux, monsieur, moi qui

suis du peuple, comme vous, de me sentir en communion d’idées avec vous

tous qui luttez... je sens que je ne suis pas tout à fait gâté... et que

mon départ des milieux populaires n’a pas étouffé en moi, les germes des

généreuses révoltes--je me sens toujours des vôtres!

A ce moment, un murmure unanime et grandissant s’éleva. A droite, à

gauche, des premiers rangs aux derniers, une même demande convergea vers

l’homme à la belle voix:

--L’Internationale! l’Internationale!

La salle entière exigeait l’hymne de Pottier, la Marseillaise du

prolétariat. Et Fernand, vibrant et convaincu, entonna le couplet:

Debout! les damnés de la terre!

Debout! les forçats de la faim!

La raison tonne en son cratère,

C’est l’éruption de la fin.

Du passé, faisons table rase

Foule esclave, debout! debout!

Le monde va changer de base,

Nous ne sommes rien! soyons tout!

_Refrain._

C’est la lutte finale!

Groupons-nous, et demain,

L’Internationale

Sera le genre humain!

Le refrain, repris en chœur par le public, donnait à la chanson une

énergie sauvage et vraiment belle.

Un ouragan d’enthousiasme, tonna, rugit!

--Vive Fernand!

--Merci, camarade!

--A bientôt!

--A la prochaine!

Fernand, remorqué par Galigant, gagna la sortie, serrant des mains sur

son passage. Mais Galigant rentrait pour la tombola:

--Au revoir, vieux!

--A ton service.

--Merci.

Boulevard Rochechouart, Fernand, plus bourgeoisement, prit un fiacre.

Dans les cahots de la voiture, malgré lui, il fredonnait encore:

C’est la lutte finale!

Groupons-nous, et demain,

L’Internationale

Sera le genre humain!

Mais son exaltation tombait bientôt. Et il murmura, rencoigné dans son

véhicule, glacé par cette nuit de décembre:

--C’est égal, maintenant, il va falloir que je me débrouille.

La Vedette · 第 29 / 52 题