IX

Le grand jour était arrivé.

Celui des débuts «sensationnels» de l’illustre Fernand aux soirées

classiques du _Colorado_.

Car, désormais, Fernand était illustre!

Avant de s’être illustré lui-même, d’ailleurs. D’autres s’étaient

chargés de ce soin.

L’affiche illuminante de Solness, dont les couleurs pétaradaient sur les

colonnes Morris comme les mille fusées d’un bouquet de feu d’artifice,

exhibait depuis une quinzaine, aux Parisiens éblouis, le portrait en

pied de l’imminent triomphateur.

Bien cambré dans un habit bleu azur, à boutons d’argent, culotte

amarante, bas de même et escarpins à boucles, Fernand, moustaches en

croc, mèche ondulée et œil en amande, était présenté à l’admiration des

foules par le bon faiseur. Il y avait déjà des cocottes à huit-ressorts

qui rêvaient de lui.

Car l’affiche n’était pas seule à célébrer sa gloire. Des notes

insidieuses, payées cher par la mère Langlet aux courtiers de publicité

spéciale, racontaient dans les journaux des histoires attendrissantes.

Et tout un roman, de cape et d’épée, d’amour et d’honneur, courait les

rues:

«Fernand, disaient les feuilles, n’était pas un cabot vulgaire, le

baryton professionnel, l’ordinaire numéro des music-halls.--Dernier-né

d’une grande famille, noble comme les Montmorency, mais pauvre comme

Job, les siens ayant été affligés par des revers de fortune,

Fernand,--ce nom cachait un nom devant lequel s’incline tout l’armorial

de France!--était une fois, comme dans les contes de fées, tombé

amoureux d’une princesse belle comme le jour...

»Trop fier pour accepter le rôle d’un coureur de dot, et jouer le

personnage du jeune homme pauvre de Feuillet lui semblant d’une

littérature un peu périmée, il avait résolu de ne devoir rien qu’à

lui-même, et, comme dans les romans de chevalerie, de conquérir son

amante à la pointe de son gosier! et dzim et boum!!

»Héroïquement, il avait rompu avec son monde, brisé toutes ses

relations, fui les salons où l’occasion de rencontrer celle qu’il

adorait lui était offerte. Prétextant un exode aux lointains pays, à la

recherche de la Toison d’or, il avait disparu, sans hésitation, sinon

sans souffrance... (Allons, tant mieux!...)

»Doué,--narraient toujours les gazettes,--d’une voix admirable et d’un

talent musical hors ligne, il s’était en réalité décidé (l’art a ses

paladins comme la guerre!) à vaincre l’adversité sur ce terrain du

théâtre, si parisien et si moderne!»... Plan! plan! ra! ta! plan! fermez

le ban!

La réclame avait été prestigieusement faite. C’est Antonin Mariol qui

s’en était chargé. Et avec quel zèle, Seigneur! Et d’autant plus de joie

que cela fournissait une occasion unique et plausible au démolissage en

douce de Petrus, l’étoile masculine de la troupe actuelle--dont le

succès énorme et le talent spécial, goûté du public, commençaient à

agacer fortement la direction, qui rageusement se voyait dans

l’obligation d’avoir pour lui des obligations et des égards... (ce qui

est une source inépuisable de rancunes pour un directeur qui se

respecte!) Quelle joie pour la mère Langlet et Antonin Mariol, de

pouvoir, si Fernand avait du succès, asticoter, vexer, humilier et faire

trembler le célèbre Petrus qui, depuis huit belles années, leur

rapportait environ 80,000 francs de rente! On allait lui faire voir

aussi, à celui-là, s’il était le seul et l’unique; est-ce qu’il allait

les obliger encore longtemps à lui être reconnaissants?... Ces cabots

ont tous les toupets! On avait engagé Fernand, il était là... tout

nouveau, tout beau, tout neuf et tout frais. A lui nos cœurs. On allait

voir ce qu’il avait dans le ventre... (S’il était creux... sait-on

jamais?... ce brave Petrus serait encore salué dans la maison); mais si

le nouvel arrivé, «l’Espoir», avait du succès, oh! alors, mon pauvre

Petrus, attends-toi à tout! Pendant toute une saison, on négligera ta

publicité, on fera le silence autour de toi, ta vedette maigrira, de

petites lettres de rien du tout remplaceront les belles majuscules de

jadis! La claque recevra des ordres formels... tu chanteras à 8 heures

et demie, à l’heure solennelle des salles vides... on te défendra de

bisser tes couplets... les programmes seront toujours trop longs; le

régisseur, pour prendre l’air de la maison, deviendra insolent; le chef

d’orchestre, par esprit d’imitation, sera maussade, tes camarades seront

contents... Bref, on te fera «tomber». Ce qui en argot de théâtre

signifie «étouffer un succès». Puis on te mettra le marché en main:

partir ou rester à meilleur compte!

Et toi, grande bonne bête de cabot, tu pleureras, ton chagrin deviendra

de la révolte pendant cinq minutes... et le soir, après avoir été la

dupe et le joujou de gens retors, roublards et malhonnêtes, tu chanteras

la bouche en cœur, les pouces dans les entournures de ton gilet, le

chapeau sur l’oreille, l’air d’un homme heureux, car tu auras signé tout

ce qu’on aura voulu pour rester là... sur ces vieilles planches que tu

aimes, ce vieux trou du souffleur dont pendant tes huit plus belles

années tes guiboles ont ressenti les courants d’air glacés. Tu tiens à

ta scène, comme d’autres à leur petite maison, à leurs vieux arbres, et

l’idée de partir, d’aller ailleurs, fait que tu t’attendris... Non, mais

es-tu assez bête mon pauvre vieux!... Si au moins tu avais secoué

fortement la caisse de tes patrons, et t’étais enrichi avec eux! Mais

non, tu as cru être d’une exigence terrifiante en te faisant payer de

façon à leur rapporter quatre cents pour cent!!! Fallait compter, vieil

ami, et tirer d’eux le possible et l’impossible! fallait compter!! et

escompter toutes les rosseries, les ingratitudes et les oublis des

lendemains de gloire ou des veilles de danger. On ne t’a donc rien

dit?... rien raconté?... Comment n’as-tu pas deviné?... Mais laissons

débuter Fernand.

La salle était fort brillante. Le public habituel de ces sortes

d’inaugurations était accouru. Il y avait là des chapeaux coûtant plus

cher que les femmes qu’ils coiffaient, des bagues dont les prix avaient

fait faire un tas de bêtises à celles qui les portaient et auraient

suffi à nourrir une famille pendant un an, des souliers et des tubes si

luisants qu’on ne savait si c’étaient les souliers qui étaient en soie

ou les tubes qui étaient vernis. La critique était même représentée par

quelques «soiristes,» ces entraîneurs des étoiles, et tous les

«courriéristes» que la belle Antonia appelait «les valets de cœur»...

parce qu’ils ne coûtent rien... et vous servent! Pour trente lignes de

publicité qu’on lui faisait par mois, Antonia ne refusait rien!

Dans les avant-scènes des rez-de-chaussée, les hétaïres notoires de la

capitale, la belle Puchera, Lucienne de Nemours, Liane de Sancy,

hostiles lune à l’autre chacune, et chacune entourée de sa bande

spéciale d’«amis», hauts sur col, plastronnés de blanc et couverts de

noir, comme les pies, s’accoudaient nonchalamment sur le velours rouge

du rebord des loges, lorgnant de faces-à-main dédaigneux le menu peuple

des hommes à un louis et le fretin des minces ondulées qui ne vont qu’en

fiacre.

Au fond de la salle, face à la scène, et debout derrière le dernier rang

de fauteuils, Antonin Mariol, intéressé et fiévreux, attendait le lever

du rideau.

Une explosion de cuivres, de tambours et de grosse caisse, ouverture et

introduction, charivari et ritournelle, annonça tout à coup le

commencement des réjouissances. Le rideau s’envola jusqu’au cintre, et

dans un décor violemment éclairé, un monsieur vêtu d’un complet

groseille apparut, ouvrit la bouche comme s’il eût voulu avaler

l’auditoire, et froidement polka, valsa les délices d’être garçon

d’honneur, le tout mêlé d’une histoire de camembert remplaçant la fleur

d’oranger fripatouillée sous la table, et d’un ruban arraché

traditionnellement sous forme de la «Jarretière de la mariée»! Qu’est-ce

que ce fromage venait faire là-dessous? N’empêche que la chanson s’était

vendue à 50,000 exemplaires, ce qui est le dernier cri littéraire du

concert. C’était la première chanson du programme.

Un grand gaillard vint affirmer les sympathies du peuple français pour

le peuple ru-u-sse! Enfant de chœur dans sa jeunesse, puis cordonnier,

son premier prix de chant de la «Société Chorale de Champigny» lui valut

de signer un engagement de cinq ans dans les établissements d’été, et de

plein air, à la recherche des coups de gueule capables de couvrir le

bruit des pluies sur la toiture, le roulement des voitures, et la sirène

des bateaux passant sur la Seine. Tout ça pour 10 francs par soirée!

Ce stentor levait les rideaux des établissements Langlet, du mois

d’octobre à fin avril.

Après lui vint un ivrogne fictif, détaillant les hoquets, les

haut-le-cœur, et titubant des chevilles--le nez et les pommettes

fleuries, le chapeau défoncé sur l’oreille et les pouces accrochés aux

poches d’un gilet à guirlandes, ses bredouillages mouillés rythmés par

une musique gaie.--Puis ce furent les «Gommeuses,» surmontées de

coiffures dont le sommet de plumes époussetait les frises. Une très

jeune personne vint, bras nus, jambes nues, gorge nue, et qui, d’un

mouvement habile au cours d’un refrain, trouva moyen de faire glisser

l’épaulette de son presque pas de corsage, en sorte qu’on put voir son

sein gauche qui était rond, rose, petit et joli (espérons pour l’autre

qu’il était pareil!) Elle chanta qu’elle voulait: «Un p’tit vieux bien

pro-o-pe,» et le répéta deux fois... ce qu’elle n’aurait pu faire si

elle avait demandé un p’tit vieux bien sa-a-le... Car la censure, qui

s’y connaît aux nuances, le lui aurait sévèrement refusé.

Mais la prétention, très légitime après tout, de la jolie fille laissa

le public froid comme glace. Ce public n’était pas un public ordinaire!

C’était le public des premières, celui qui la connaît et que rien

n’épate, et qui ne se chauffe point à du bois déjà brûlé! ah! mais! Et

il attendait Fernand, ce public. Et nul autre! Et on eût pu lui montrer

la lune à un mètre, et vivante! qu’il n’eût point bronché!

Il y eut cependant un dégel.

Inattendue, cette détente, mais réelle! Il s’entr’ouvrit des sourires çà

et là, sur des lèvres peintes, des plastrons se penchèrent vers des

corsages avec approbation. La belle Puchera daigna choquer l’une contre

l’autre ses mains ruisselantes de diamants, et un applaudissement assez

vif crépita aux petites places.

--Qu’est-ce que c’est que cette gosse-là?

--Elle est gentille?

--D’un joli blond, n’est-ce pas?

--On en mettrait sur son lit!

Ces propos, en brouhaha flatteur, bruirent assez distinctement de

l’orchestre aux loges.

Et on rappela la débutante. Parfaitement! sans nulle rancune pour

l’acidulé de sa voix et le léger bafouillis de sa prononciation.

Bafouillis? Bah! gazouillis, un joujou nouveau! Bravo!

Et, comme l’indiquait le refrain de sa chanson, elle avait:

Charmé les lapins,

Les p’tits lapins doux et câlins...

Avec une plum’ de paon,

J’leur chatouill’ le tympan!

avait chanté la jolie fille.--Et sa joliesse avait captivé les yeux si

fortement qu’elle en avait bouché les oreilles.

Et les bravos de partir!

Blanche Mésange, charmée, mais point trop surprise (car enfin, n’est-il

pas vrai qu’on peut être modeste et avoir pourtant conscience de sa

valeur?...) revint saluer et envoyer des baisers reconnaissants, toute

émue, toute rose de la réception faite par ce public «de première»,...

ma chère, celui qui s’y connaît! Car c’était Blanche Mésange qui

remportait ce succès d’un soir. Un vrai succès, sur le moment! ses

cheveux mousseux, son sourire de bébé, la douceur de ses yeux, tout cela

inattendu, inédit et non préparé, avait brusquement allumé le feu de

paille.

C’est un axiome au concert, démenti parfois, justifié souvent, qu’un

«numéro» qui réussit _fiche par terre_ le numéro suivant. Les gens sont

si paresseux qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes la force de deux

enthousiasmes en une seule séance. La veulerie de nos contemporains va

des actes aux gestes.

De fait, après la petite ovation accordée à Blanche Mésange, le public

redevint froid comme une banquise. Le célèbre équilibriste Tom Jack

lança vainement par les airs des bouteilles, des guéridons, des poids de

dix kilos et des œufs à la coque. Chérie Chéron, elle-même, égrena dans

l’indifférence bruyante et la plus absolue les perles de son répertoire.

«Et quand on pense qu’il faut respecter le Public, grogna-t-elle! Ah!

zut alors!»

On attendait désormais Fernand.

Mais, avouons-le, on l’attendait comme, au coin d’un bois, des

détrousseurs espèrent l’imprudent inconnu. Le Tout-Paris des premières

ne peut pas s’emballer deux fois! Voyons! il faut être juste. Et puis

c’est fatigant de se faire une opinion, et difficile! Demain, quand on

aura lu les comptes rendus des journaux, ce sera plus commode...

Et ce furent des bâillements, des conversations particulières, des

remuements de petites cuillères dans les verres et une recrudescence de

fumées de cigares, tout le temps que défilèrent hommes et femmes, les

«types déjà assez vus» du _Colorado_.

Tout à coup le silence se rétablit: le nom de Fernand venait d’être

affiché, tandis que stridait la sonnerie de l’avertisseur. On allait

entendre le rossignol annoncé à la porte! et dans les avant-scènes en

vue, la belle Puchera, Liane de Sancy et Lucienne de Nemours daignèrent

abandonner les colloques qu’elles entretenaient avec leurs entreteneurs,

et se retourner du côté de la rampe, avec des claquements secs

d’éventails brusquement fermés.--Une loge restée vide jusque-là fut tout

à coup occupée par trois hommes très chics, dont le plus gros était

l’amant connu de Chérie Chéron, marié et père de grands enfants; cela ne

l’empêchait pas de courir avec sa maîtresse tous les éditeurs de musique

et de l’accompagner dans sa course aux chansons, de surveiller son

affichage qu’il payait sans compter, louant les kiosques, les pans de

murailles libres pour y faire coller l’affiche coloriée de Chérie

Chéron, payant ses leçons de diction, ses couturiers, et se précipitant

chez le coiffeur quand les frisettes étaient en retard: homme de bourse,

il avait de constantes relations avec la haute banque de Paris, pour

laquelle il louait des fauteuils qu’il offrait à chaque début de Chérie

Chéron.--Ce soir-là, inquiet, nerveux, agité, il attendait, anxieux, le

résultat du début de Fernand... Clou d’avenir qui pouvait faire aussi

pâlir l’étoile de son amie: un clou chasse l’autre, dit le proverbe, qui

ne fut jamais si vrai! Petrus comme homme, Chérie Chéron comme femme,

pouvaient être démolis du coup, si ce Fernand prenait tout pour lui, si

la direction mettait sur lui seul ses soins de publicité! Et déjà il

échafaudait tout un plan de défense... des toilettes folles, des bijoux

nouveaux et des dîners chers offerts largement à ceux qui la serviraient

dans les journaux; des villégiatures offertes aux auteurs et mille

autres sornettes de combat.--Enfin Fernand parut!

Il était, comme sur son affiche, en habit azur à boutons d’argent,

culotte amarante, bas et escarpins.

--Tiens! jeta assez haut Liane de Sancy, j’habillerai mon domestique

comme cela!

--Lou mien, il l’est déjà! riposta la belle Puchera, de la loge voisine.

Fernand avait entendu ces aimables paroles, le plateau de la scène étant

à deux pas, et il sentit tout à coup, en même temps que de la colère, un

trac énorme l’envahir. A peine entré, déjà la proie passive de tous ces

êtres, en nombre, contre lui tout seul.

Mais déjà le bâton du chef d’orchestre lui donnait le signal. Il

s’agissait de vaincre ou de mourir, et il s’élança dans sa chanson comme

à Waterloo la garde impériale entra dans la fournaise.

Baryton adoré de la _Fauvette_ de Ménilmontant, demeuré très faubourg

populaire, sans relations dans le monde spécial des fabricants pour

concerts, et d’ailleurs devenu un peu fat dans le bain d’admiration où

le plongeaient du soir au matin et du matin au soir Blanche Mésange et

Lourbillon, Fernand ne s’était pas donné la peine de s’en donner.

Confiant dans le timbre de sa voix, et assuré de ses agréments physiques

par le culte passionné que leur rendait dans l’intimité sa bonne amie,

il avait simplement choisi, comme morceau de début, une de ces romances

goualantes, son triomphe autrefois, une de ces bêleries de rue que les

ouvrières, à l’heure du déjeuner, accompagnent, massées en cercle autour

d’un violoneux, qui la vend dix centimes, deux sous!

Il s’était dit que ce serait du nouveau pour les music-halls, ce genre

de production ne s’y étant jamais fait entendre, propriété exclusive des

virtuoses du pavé.

Il se trompait fortement, car une partie de la salle--si nombreuse

qu’elle fût!--s’amusa à reprendre le refrain en chœur.

A Paris, la scie a plus de vogue que la symphonie. Et la rengaine des

carrefours pénètre dans les salons, ne fût-ce que par l’escalier de

service--(et comme certains salons n’en ont pas d’autre...) Seul,

l’organe véritablement charmant de débutant arrêta les rires prêts à

éclater. Même, certains, plus sceptiques, voulurent bien croire à une

charge préméditée.

--Il se paye notre tête!

Mais le public ne montra pas une mauvaise humeur excessive, pourtant.

Et on applaudit, mollement; juste ce qu’il fallait pour laisser au nommé

Fernand le prétexte de «repiquer au truc», pour montrer ce qu’il avait

«dans le ventre».

Il y avait les _Bœufs_! L’infortuné! les _Bœufs_ de Pierre Dupont et la

_Tour-Saint-Jacques_ de Darcier! Des chefs-d’œuvre, à ce public de

demoiselles de parade, coûteuses et joyeuses, à ces femmes du monde en

mal de piments, à ces gentilshommes impatients de retroussés et de

littérature au vitriol.

Ce fut une stupeur. Ainsi le Fernand n’était pas un fumiste! c’était

pour de vrai! nulle galéjade. Un troubadour sincère! Le Tout-Paris des

premières, de fauteuil à fauteuil, de loge à loge, se regarda

mutuellement dans les yeux.

Il y eut un instant terrible et drôle, un de ces instants baroques qui

tuent ou qui font vivre une réputation entre l’Opéra et le faubourg

Saint-Martin. Allait-on siffler? C’était au bord, comme on dit.

Mais on ne siffla pas! Ce diable d’organe, prenant, vibrant, délicieux,

paralysa les exécuteurs. On ne siffla pas. On se tut. Même, quelques

applaudissements, là-haut, aux galeries, se risquèrent. La poésie de

Pierre Dupont, la verve de Darcier réjouissaient encore quelques âmes

simples. Et Fernand put saluer et se retirer à reculons, comme un

dompteur pas très sûr de ses bêtes... sans encombre et sans trop de

honte.

C’est égal! la chute était rude! Disparue la vision odieuse, de toutes

ces rangées de visages figés, hostiles, impassibles, muets, Fernand dans

la coulisse se sentit pâlir de lassitude, de désespoir et de dégoût. Il

s’appuya à un portant. Ses jambes flageolaient sous lui. Pas un rappel!

Ah! pour une tape!... C’était cela, ce public «si bon, si indulgent! si

encourageant!» Des phrases, des blagues écrites dans les journaux par

des cabots adroits et roublards.

Ainsi, c’est là qu’aboutissaient tous ses espoirs de fortune, tous ses

orgueils, toute sa sottise! s’avoua-t-il en une seconde de vérité.

Le vide autour de lui. Le personnel s’empressait pour l’entrée de

Charlin, le tourlourou fantaisiste et pittoresque, idole fêtée du

parterre. Seul, le pompier de service, attentif sous son casque de

cuivre, dans sa petite logette, assistait, sans y prendre garde du

reste, à cette agonie d’une vanité bébête.

Fernand se dirigea à pas chancelants vers l’escalier des loges

d’artistes. Pantin désarticulé, vêtu de bleu clair et d’amarante, il

poussa la porte du réduit où une heure auparavant il avait endossé ces

oripeaux joyeux.

Une femme, Blanche Mésange, en robe de ville, était assise sur une

chaise, à côté de la planche à maquillage. Elle se leva, quand il entra,

bondit vers lui avec un visage d’allégresse et cria:

--Hein? ça a bien marché! J’en ai eu un succès!

Il la regarda d’un œil morne. Sans s’apercevoir de cette attitude,

Blanche enivrée continua:

--Deux rappels! mon chéri! Tu vois, ta petite femme, deux rappels!

Comme il se taisait toujours:

--Figure-toi! je suis désolée. Il est venu tant de messieurs dans ma

loge, avec des fleurs! Des journalistes, tu sais! et puis des hommes

chics, et les camarades, et tout le monde; et ils sont gentils ici! ce

n’est pas comme aux _Bateaux Fleuris_! Je n’ai pas eu le temps d’ôter

mon costume et de me rhabiller assez vite pour venir t’applaudir! Ah!

mon chou! je suis contente!

Et elle se précipita pour l’embrasser.

Alors, seulement, Fernand recouvra l’usage de la parole. Il repoussa

Blanche, et, d’une voix creuse, avec une amertume infinie, il dit:

--M’applaudir!

--Bien sûr!

--Tu aurais été la seule!

--Qu’est-ce que tu chantes? suffoqua Blanche en arrondissant ses yeux.

--Je chante! jeta Fernand avec violence, je chante que j’aurais mieux

fait de ne jamais chanter de ma vie! Où est Lourbillon?

Blanche demeurait effarée. Elle balbutia:

--Lourbillon? mais il est dans la salle! il va venir!

--Lui? ah! oui, comptes-y! D’ailleurs il vaut mieux qu’il ne se mette

pas sous ma patte! Qu’est-ce que je lui conterais, à celui-là! C’est de

sa faute, tout ça! de la tienne aussi, d’ailleurs!

--Mais qu’est-ce qu’il y a? que s’est-il passé? Tu es fou! gémit Blanche

en joignant les mains. Dans sa jolie figure tout en bonheur, deux

grosses larmes commençaient à poindre, aux coins des paupières.

--Il y a, cria Fernand exaspéré, que je viens de ramasser la bûche! mais

là, la vraie! celle de Noël! Et que c’est à vous deux, à Lourbillon et à

toi, que je dois ça! car sans vous, le diable m’emporte si je serais

jamais monté sur vos sales planches, me faire charrier par votre sale

public!

--Toc! toc! on peut entrer? fit à ce moment une voix aimable. Et Antonin

Mariol, jeune, souriant et tranquille, apparut au seuil de la loge.

--Ah! monsieur Mariol! je suis un homme perdu! Je vais me jeter à l’eau!

Et quand je pense que vous avez signé avec moi! hoqueta Fernand qui se

mit à sangloter, à bout de nerfs, effondré comme un petit enfant.

--Mais, fit Mariol avec affabilité, je suis enchanté, mon cher ami,

d’avoir signé avec vous, ou du moins,--il se reprit--d’avoir fait signer

madame Langlet! Que vous arrive-t-il? vous êtes indisposé?

Fernand le regarda, stupide d’effarement:

--Mais... ma tape de ce soir?

--Votre tape? Où prenez-vous une tape? Vous n’avez peut-être pas

décroché tout le succès auquel on pouvait s’attendre. Mais voilà tout.

C’est à recommencer simplement. Vous avez été applaudi en somme!

--Oh! par qui?

--Par les gens d’en haut! Ceux qui font durables les carrières

d’artistes! Rassurez-vous! je vous ai entendu. C’était très bien! Les

petites places vous gobent. Tout est là! Les autres, ça ira tout seul.

On paiera les journalistes qui feront payer les gens du monde!

--Oh! monsieur Mariol.

--Seulement, vous avez eu tort de ne pas suivre mon conseil. Il faut

vous créer un répertoire et un genre à vous! Que diable! les auteurs et

les musiciens ne manquent pas! Allez les voir. Montez à Montmartre.

C’est le pays qui en produit le plus! Ces gens-là vous fabriqueront sur

mesure des machines originales et c’est vous qui en récolterez tout le

bénéfice, la publicité et la galette!

Il s’en allait. Il ajouta:

--Surtout plus de rengaines! de ponts neufs! Dégoisez de l’inédit,

fût-il stupide! Ça portera avec votre voix... Voyez Sufreid à

Montmartre; ses chansons passent pour spirituelles, elles sont

au-dessous de tout: le tout est de s’imposer. Nous vous imposerons.

Il n’était déjà plus là, le suave Antonin Mariol, quand Blanche,

s’approchant de Fernand, le réconforta un peu:

--Des auteurs? mon chéri. J’en connais des bottes! Je t’en indiquerai

qui sont épatants, si tu veux! proposa-t-elle en l’aidant à dégager son

bras de la manche du bel habit azur à boutons d’argent, qui venait

d’aller à la peine sans être à l’honneur. Habit de polichinelle cassé et

démantibulé, habit confident des troubles et des peines, des espoirs et

des défaillances, qui semblez brillant ou piteux selon que vous avez été

à la gloire ou à la défaite, quand vous serez fané et jeté dans un coin,

si vous pouviez alors nous raconter l’histoire de vos espoirs déçus,

quelle leçon pour nos vanités!

X

Le cabaret de la _Tarentule montmartroise_ n’occupait pas, en façade, un

espace énorme sur le boulevard Rochechouart, mais il possédait des

profondeurs.

Une simple boutique, en vérité, vue du trottoir... un temple! sitôt le

seuil passé.

Bistro, café. Puis le sanctuaire. C’est bien là l’impression que Fernand

ressentit quand Lourbillon l’amena en ce lieu.

Car Lourbillon s’était ressaisi. Consterné, déconfit, prostré après la

défaite de son disciple, à la première soirée classique du _Colorado_,

il avait virilement, ce soir-là, soir de tristesse et de doute, pris la

résolution de ne plus connaître Fernand. Et, négligeant de lui apporter

en sa loge des condoléances oiseuses, il était parti, à l’anglaise, avec

le public.

Mais, deux jours après, Lourbillon avait appris que la «tape» était

considérée comme nulle et non avenue par l’administration, et que son

poulain gardait encore des chances, outsider tiré sans doute et réservé

pour un grand prix futur!

Aussi, la bouche en cœur, et sincèrement, somme toute,--car, au fond,

qui saura jamais ce qu’il peut entrer de délicatesse invisible dans une

muflerie patente, et si ce n’était pas par timidité d’amitié

souffrante que Lourbillon avait salement lâché Fernand dans le

malheur?--sincèrement, donc, et tous les sourires aux lèvres, le vieux

comique revint déjeuner chez son ami; la cuisine était excellente, au

reste.

Et aujourd’hui, Lourbillon emmenait son petit Fernand à la _Tarentule_,

pour lui «dégoter» un auteur!

Bistro, café, sanctuaire.

Tel s’offrait, en effet, l’établissement.

A la terrasse, quelques guéridons, autour desquels stagnaient, fumant

leurs pipes, au-dessus de bocks sans faux-cols, plusieurs citoyens en

chapeaux mous.

A l’intérieur, sitôt entrés, Lourbillon dit à Fernand de stopper un peu

dans la salle réservée aux buveurs; on entrerait plus tard dans celle

consacrée aux auditions des poètes de la Butte.

* * * * *

Tous deux regardent les habitués de l’endroit. Près d’une petite femme

en rouge, c’était Lafoire, le dessinateur connu, qui d’une cravache sûre

et cinglante profilait les culbutes morales et physiques de ses

contemporains.--On s’arrachait les ventres de ses banquiers et les

maigreurs de ses danseuses. A côté de lui c’était le célèbre Will, le

Pierrot glabre, Watteau de sacristie, artiste délicieux d’une élégance

«interne» et cérébrale. Il causait à un petit homme qui disparaissait

presque sous la table, et dont les jambes, quand il était assis, étaient

à cinquante centimètres du sol! De sa hauteur totale de 1 mètre 20,

celui-là toisait drôlement l’humanité, et la déformait et la défigurait,

avec talent du reste. Tous ses modèles devenaient des monstres,

gesticulant à l’envers, des êtres de cauchemar, épileptiques et fous.

Toute sa rancune inconsciente de petit nain lui remontait dans l’œil,

qui voyait inexorablement la déformation quand même et pour tous! On

racontait que ce talentueux artiste demandait, durant de longs mois

d’hiver, l’hospitalité de nuit, la table et les plaisirs du soir à

certaines demeures chastement closes... et qu’il vivait là, faisant des

études de mœurs fort intéressantes, en camarade, en ami, conseiller

gratuit des tempêtes sentimentales qui s’élèvent parfois dans les cœurs

bas tombés des amoureuses pensionnaires de ces garnis d’amour.

Plus loin un homme jeune crépu, noir, un peu nègre de type. C’est

Maurice Prenais, les lèvres épaisses, les dents grosses et longues, les

yeux blagueurs (collez-lui une couronne de pampres sur la tête et une

peau de bête en guise de _redingue_... il aura l’air d’un fêtard de la

suite de Bacchus). C’est un poète celui-là, le meilleur de la bande, qui

dira peut-être ses «Vieux Marcheurs» tout à l’heure...

Le vieux à barbe blanche là-bas, c’est un peintre; l’autre à côté c’est

un graveur très connu; et voici de Gyvry, pianiste et compositeur d’un

talent réel, noyé dans l’absinthe; il a été l’ami de Verlaine dont il

sait les œuvres par cœur, et le soir, là, après la fermeture, entre eux,

toutes ces illustrations déclament et Verlaine et Baudelaire.

Goudeau, Delmet et d’autres se joignent à eux et les enthousiasmes se

partagent entre les morts et les vivants.

A ce moment, Fernand et Lourbillon ayant vidé leurs bocks se déplacèrent

afin d’entendre les fameux chanteurs de la Butte!

--Tiens, dit Lourbillon en entrant dans la petite salle, Hortensia et

Paulina du _Colorado_... vois donc, Fernand...

Et en effet, les deux chanteuses étaient là, très serrées l’une contre

l’autre, avec au bras une énorme couronne mortuaire d’immortelles

jaunes! A MA MÈRE! disait la couronne; et comme Lourbillon, stupéfié,

leur demandait le sens de cette plaisanterie macabre...

--Pas une blague, répondit Paulina. Hortensia et moi sommes parties

tantôt au cimetière porter cette couronne sur la tombe de la mère

d’Hortensia. Comme le cimetière était fermé, nous l’avons trimballée

avec nous... on a dîné au _Rat Mort_, on est passé au Moulin, on s’en va

aux Halles, on tire une bordée. Êtes-vous des nôtres, venez donc?--Non,

merci, répliquèrent Lourbillon et Fernand, amusez-vous seules!

Et la couronne mortuaire s’en fut faire la fête... jusqu’au lendemain

matin sept heures, où elle arriva piteuse, à sa destination, déposée sur

une tombe par deux femmes fatiguées et vannées de leurs folies

nocturnes.

Cependant, un petit homme aux cheveux rares, la figure courte et large,

pâle et maigre, les yeux bizarres, dont un qui n’y voyait plus, abîmé

qu’il était par une large taie blanche, monta sur l’estrade où perchait

un mauvais piano, et s’accompagnant des deux doigts se mit à chanter, à

blaguer «Les Sergots».--La chose était fort spirituelle, d’une ironie

fine et bon enfant. On applaudit ferme!

--Gamahut!... annonça le chanteur rageur et embêté. Et la chanson

macabre et terrifiante fut grincée en mineur, résonnante comme un glas

funèbre, qui entre temps ferait des farces de sons, et d’allures... La

salle délirait! Mais on put trépigner, hurler, l’applaudir et le

rappeler, le petit homme bourru et borgne se leva, salua et déguerpit au

trot... Il avait gagné ses cinq francs, son bock et sa choucroute.

Après lui vint un homme essoufflé, asthmatique, dont l’haleine aux

relents de produits pharmaceutiques embaumait les alentours... Celui-là

articulait si exagérément ses mots qu’il avait l’air de les mordre. Un

mouchoir en main épongeant une sueur qui n’en finissait pas, il clamait

le martyre de son cœur, l’espoir de son âme et les déceptions de ses

rêves.--Il eut un gros succès.

Puis tout à coup, l’introducteur habituel de ces célébrités vint

demander au public de faire un silence absolu, afin que le «bon camarade

Sacha puisse se faire entendre». Alors arriva sur l’estrade un individu

pâle, exsangue, d’une blancheur de cire, les yeux mal réveillés, les

cheveux de paille, les lèvres violettes et la bouche horrible,

démeublée, presque sans dents, et laissant apercevoir entre quelques

bouts d’ivoire noircis et pourris, un trou noir, d’où sortait une

musique maladive, d’une sonorité douteuse, et des paroles de reproches à

une femme aimée, dont les trahisons se multipliaient...

«Te rappelles-tu ses baisers?» disaient les refrains.

--Flûte alors! Ta bouche, bébé! glapit une vieille fille maquillée.

Ce «ta bouche, bébé,» allusion plus qu’exclamation, mit le public en

belle humeur, et le chanteur pâle et jaune, vexé et furieux, descendit

du tremplin, menaçant et grossier.

A ce moment, entrait dans la salle un journaliste, homme de lettres qui

volontiers racontait dans ses livres ses histoires personnelles. Il

avait eu la manie de célébrer les femmes androgynes, maigres, osseuses,

exsangues, diaphanes, l’amour des formes à l’état d’indication, les

seins et les ventres plats, les hanches des garçonnets, puis il s’en

était dégoûté en même temps que de la morphine et de l’éther; sa santé

s’équilibrant et s’assagissant avec l’âge, les bouges et les garçons

bouchers le laissaient froid.

Dorénavant on ne parlerait plus de lui tout bas, avec des ah! et des oh!

et des chut! On dirait simplement et sans commentaires qu’il avait

bigrement du talent! Notre journaliste alla droit au petit coin que

cachait le piano et derrière lequel, abrité par un paravent, se tenait,

affalé dans un fauteuil, un homme étrange, si blanc, si blanc, d’un

teint si transparent qu’il en semblait de nacre, une barbe soignée et

rousse comme de l’or encadrant son visage de mort. Ce personnage était

très connu à Montmartre: morphinomane enragé, on lui donnait partout

l’hospitalité d’un coin afin de faciliter ses piqûres consécutives. En

apercevant le journaliste, il se remua difficilement, mais lui tendit la

main en lui disant, les yeux éteints et comme figés:

--Rendez-moi un service, éreintez donc demain dans votre journal cette

garce d’Hortensia qui tout à l’heure m’a ridiculisé ici... devant toutes

ces brutes. Figurez-vous qu’elle m’a déposé sur le front une

épouvantable couronne mortuaire et qu’elle a crié tout haut, en

chahutant ce paravent: «Mesdames et Messieurs, regardez le coco! Le

Christ au moment des sueurs!!!» Et le morphinomane, ruisselant encore,

retomba dans son état comateux.

Le lendemain, Hortensia eut son compte dans une feuille du matin!

Et voilà tout ce que vit Fernand dans un seul petit coin de ce

Montmartre, appelé par Salis la mamelle de la France, et qui n’est tout

au plus que le biberon des faubourgs, alimentant de ses mots, de ses

chansons et de ses modes quelques quartiers excentriques, et jetant le

poivre de sa bohème spirituelle sur toute une ville décidée au plaisir

et à la fantaisie.

--Sortons, sortons, dit Fernand à Lourbillon, j’en ai assez. Mène-moi

chez Toni-Truant, le fameux cabaretier.

A peine sur le boulevard Rochechouart depuis dix minutes, les sanglots

d’une pierreuse effarée leur firent dresser l’oreille.

--Bats-moi, insulte-moi, disait la voix de femme, tu sais bien que

j’t’aime et t’en abuses, lâche, lâche, vociférait la fille.

Ils s’éloignèrent, laissant la prostituée à ses occupations nocturnes,

en hommes prudents et renseignés.

Arrivés devant la porte de Toni-Truant, ils virent deux dames fort

élégantes qui, sautant d’une correcte voiture de maître, leur

demandèrent fort gracieusement de les aider de leur présence à entrer

dans ce cabaret.

--Nous avons un peu peur d’entrer toutes seules...

--Mais volontiers, répondirent les deux hommes. Et cognant à la porte

toujours close, aux volets fermés, ils entrèrent tous quatre... Dès

l’apparition des femmes, Toni-Truant cria:

--V’là des peaux! v’là de la garce! Puis aux deux hommes: Allez,

foutez-vous là... C’est à toi cette marmite-là? Oh! qu’elle est pââââle!

Qui qu’c’est qu’est le miché d’vous deux? C’est toi l’vieux! Qu’est-ce

que vous prenez? des bocks? Deux bocks, Eugène!

Et lâchant les nouveaux venus, Toni-Truant s’assit sur un coin de table.

Fernand s’aperçut alors qu’il était chaussé de bottes énormes, vêtu d’un

complet de velours à côtes, lingé d’une chemise en flanelle et la taille

serrée d’une large ceinture rouge de débardeur. La figure était noble et

fière malgré l’habitude prise de laisser à la bouche une mollesse

faubourienne, très spéciale aux gavroches. Les cheveux longs rejetés en

arrière donnaient au front l’ampleur voulue et cherchée, l’allure

générale était celle d’un beau chouan, solide et d’attaque!

--J’vas vous en dire une, annonça l’homme aux bottes d’égoutier: Serrez

vos rangs!

Et Toni-Truant, d’une voix terrible, formidable, de foudre, ébranla du

pavé au plafond la petite salle enfumée qu’il arpentait mains au dos,

d’un pas pesant, rythmé et sautillant, un pas à lui, une marche à lui,

imitée dans toutes les revues par des cabots qui singeaient ses allures,

sa mise et sa terrible voix!

On applaudit férocement, on trépigna, on cria, mais Toni-Truant qui

avait entendu une femme d’apparence fort distinguée dire qu’elle

préférait ses autres chansons... ses chansons salées... lui cria dans la

figure:

--Une pornographie pour la marquise! et au lieu d’une pornographie (il

n’en chantait jamais du reste, son talent réel de poète naturaliste le

protégeant contre ces vulgarités), il entonna une satire pouffante des

gigolos présents: _Les Crevés!_

Vos mères avaient donc pas de tétons,

Qu’elles ont pas pu vous faire des gueules?...

Allez donc dire qu’on vous finisse!

Alors ce fut du délire, tous les snobs bafoués, claqués, poussèrent des

oh! et des ah! d’admiration joyeuse, les femmes, émoustillées sous les

mots crus, se frottaient d’aise à leurs voisins. On cria: «bravo! bravo!

un autographe, une signature!» et Toni-Truant, jouant de l’engueulade

comme de la rime, les fit «casquer du bon pognon» comme il chantait, et

ce soir-là, le faubourg Saint-Germain, insulté à gueule que veux-tu et

ravi, jeta dans la bourse du chanteur le plus pur de son or et de ses

remerciements.

Fernand, lui, semblait médusé; il examinait la composition de la petite

salle et n’en revenait pas! Des comtes et des marquis s’interpellaient,

des femmes entre elles s’appelaient duchesse... et tout ce monde

s’asseyait là, serrés les uns contre les autres, avec une aisance qu’une

promiscuité douteuse n’effarait pas: des soldats ivres, deux prostituées

du quartier, des petits rentiers, des cabots, deux bonnes...

--Mais, dit tout à coup Fernand, ces gens-là... ceux de la bonne

société, ces gens du monde ne se rendent pas compte... ce n’est pas

possible... ces femmes bien nées ne peuvent pas prendre un plaisir

semblable à celui qui plaît à ces gigolettes... c’est dans la façon de

s’amuser qu’on voit la différence des classes...

--Depuis 93, bouffonna Lourbillon... il n’y a plus de classes! Toutes

les femmes se ressemblent, toutes demandent des piments pour leurs sens;

la pierreuse de tout à l’heure hurlait de plaisir sous les coups et sous

les paroles ordurières de son amant; ces mondaines-là ont aussi besoin

d’un dévergondage de langage qui les émoustille: c’est la même chose, la

même bête qui les travaille. Le dévergondage les pique toutes au même

endroit, leur besoin de s’encanailler est intense, mon petit Fernand, et

quand je pense que ces bougres-là nous intimident! Hein? crois-tu qu’on

est bête! Ils ne sont pas plus intelligents que nous, pas meilleurs, au

contraire, ils sont plus riches, mieux habillés, mieux instruits, mieux

élevés, mais nous sommes aussi distingués qu’eux... pas vrai, Fernand?

--Le fait est, dit Fernand... que la distinction est dans les sentiments

et pas dans la coupe de la jaquette... et j’avoue que ni ma mère, ni mon

père, ni mes sœurs, ni moi, n’avons jamais eu de goûts crapuleux comme

ça: il est vrai que nous n’étions que des ouvriers...

Il était tard.

--Allons-nous en, dit Fernand, je ne trouverai pas de chansons ici, on

ne les viserait pas et c’est pour un public spécial. Mais à ce moment le

poète Jehan du Brancart gravit l’estrade.

Il était chauve, avec une drôle de petite moustache blonde ébouriffée,

et se montrait tout de noir moulé dans un veston en forme de dolman

d’officier à collet rigide, pendant que ses jambes se perdaient dans les

flots d’un pantalon à la hussarde à carreaux. Il récita des rondels

successifs sur les successives beautés de sa bonne amie: «ses yeux,»

«son nez,» «sa bouche,» «ses seins». Puis, avant d’en entamer un

dernier, il s’arrêta et avant d’en avoir énoncé complètement le titre:

«Son...» avait-il commencé.--Non, fit il, celui-là, je le garde pour

moi!

Et le triomphe qu’il obtint ne fut pas inférieur à celui de Toni-Truant.

--Tu trouves ça bien, toi? ça t’amuse? demanda Fernand à Lourbillon.

--Non, répondit Lourbillon, tout bas: moi, ça me rase, mais c’est la

mode, qu’est-ce que tu veux?

--Si qu’on s’en irait. On crève de chaleur ici! insinua Fernand.

--Le fait est qu’un bock bien tiré, avec une chaise à soi tout seul!...

Ils se levèrent. Mais déjà Belval glapissait:

--La parole est à notre excellent camarade...

Et le désordre occasionné par le mouvement de retraite des deux

compagnons ne fut pas sans provoquer de véhémentes protestations.

--Chut!

--Assis!

--On ne s’en va pas au milieu d’un morceau!

--A la porte!

--A la porte? bon Dieu, mais c’est là que nous allons, riposta Fernand

exaspéré!

De fait, ils finirent par se trouver devant la tenture, lisière du

«Saint des Saints,» puis dans le café, puis dans la rue. Ouf!!

--Veux-tu un conseil? professa Lourbillon en avalant un bol d’air; à

Montmartre tu peux te fouiller pour dégoter ton homme. Les auteurs d’ici

chantent leurs machines eux-mêmes, et d’ailleurs leurs machines ne

porteraient pas au concert. Plante-les moi seulement sur les planches du

_Colorado_ et tu verras la gadiche! Non! Si j’étais à ta place, je

donnerais un coup de pied jusque chez un de ces petits éditeurs

lyriques, qui foisonnent boulevard de Strasbourg et aux environs. Là, tu

trouveras sûrement inédité, inconnu, enseveli dans les cartons, le merle

blanc qu’il te faut!

--Avant, répliqua Fernand, il me faut voir Grandsec. Mariol tient

absolument à ce que je lui demande des machines modernes et

sentimentales.--Est-ce que vraiment il a du talent?

--Peuh! fit Lourbillon, un pochard... qui rime sur toutes les tables des

brasseries de Montmartre... Enfin, vois-le toujours!!

La Vedette · 第 14 / 52 题