--Mon vieux, j’ai eu une idée mirobolante pour toi! déclara Lourbillon,
qui entraînait Fernand sous le bras et qui, royal, sitôt sur le
trottoir, arrêta: «Cocher! psst!...» une voiture.
--Chez Zimmer! et au trot!
Lourbillon s’était intronisé, d’autorité, le directeur de conscience, le
conseiller d’existence, le mentor, l’ange gardien, le commissionnaire et
le chevalier de Fernand. «Tu n’es pas imaginatif,» avait-il pris
l’habitude de lui répéter, «et moi je le suis. Tu n’as pas d’idées, j’en
suis plein; tu ne connais pas le monde où tu vas évoluer; moi, non
seulement je le connais, mais encore, je le pratique. Laisse-toi
conduire.» Et Fernand, assez mou de caractère, un peu dénué de volonté,
caressé d’ailleurs dans sa vanité par les éloges enthousiastes que lui
versait, à pleine bouche et continuellement, le vieux cabot, ravi
d’avoir trouvé une machine à faire de l’argent sans se fatiguer
lui-même, Fernand s’abandonnait complètement à la merci de son
compagnon. D’ailleurs il n’avait point à se plaindre de la combinaison.
Lourbillon choyait son trésor.
--Où allons-nous? interrogea Fernand.
Le cocher, flatté de conduire des «acteurs», avait enveloppé sa
bête--qui souffrit de la faveur grande--d’un coup de fouet plein de
fierté.
--Tu vas voir. Tu me remercieras.
Et sitôt le fiacre arrêté devant la brasserie et les voyageurs
descendus:
--Monsieur Solness! présenta Lourbillon, voici mon ami Fernand dont je
vous ai parlé, et à qui vous voulez bien faire la magnifique surprise en
question!
Fernand considéra le généreux inconnu qui s’occupait de lui préparer une
surprise magnifique. C’était un grand garçon blond, à la bouche
hermétique et aux yeux bridés, complètement rasé et dont la figure, en
cet instant, considérablement riante, épanouie et cordiale, devait au
repos paraître rusée, close et inquiète.
--Solness, le peintre! expliqua Lourbillon avec feu;--tu sais bien!
celui qui fait toutes les grandes affiches qu’on voit sur les colonnes
Morris! et qui veut faire la tienne, pour tes débuts! hein, mon vieux!
Et il tapa, d’allégresse, sur les cuisses de Fernand, en extase.
Son affiche! une affiche! énorme! coloriée! qui serait son portrait, son
image à lui, dans la rue! sur les murs!
Toujours lui! lui partout!
--Oh! monsieur!
--Oui!--confia Solness, d’une voix circonspecte--j’ai entendu parler de
vous par M. Lourbillon, et par d’autres personnes aussi, du reste, (ceci
fut dit légèrement, en passant, car Solness aurait été fort embarrassé
de nommer les dites personnes, et pour cause!)--Il paraît que vous
allez, d’ici à quelques jours, révolutionner le concert et faire courir
tout Paris. Et je serais vraiment heureux d’être le premier à vous
présenter à la foule, dans une épreuve avant la lettre, si j’ose dire,
avant le grand tirage de la célébrité!
Il ajouta:
--Maintenant que vous vous appartenez encore, on peut causer avec vous!
Plus tard, demain, quand vous appartiendrez au monde entier, on ne
pourra plus. Il faudra vous demander audience.
--Oh! monsieur, jamais! protesta naïvement Fernand, projeté au septième
ciel, et qui se sentait pousser des ailes.
--Oui, oui, on dit ça; on le croit même! et puis, quand la gloire est
venue!...
Solness articula cela sans rire, avec un sérieux mélancolique, en homme
qui a sondé l’ingratitude humaine et qui sait combien l’ascension du
Capitole change les meilleures natures.
--Et ce serait une grande affiche, monsieur? interrogea Fernand
haletant, et donnant libre cours à son unique préoccupation.
--Immense! hurla Lourbillon, et étendant aussi loin que possible
l’envergure de ses longs bras maigres:
--Plus grande que ça!
--Un double colombier! glissa Solness; un placard qui tiendrait tout un
côté de la colonne! Et puis, on la ferait balader par les hommes
sandwichs et par les voitures réclames!
Fernand ne respirait plus. Pourtant, un moment, le sentiment logique que
ce monsieur, si aimable, ne devait pas travailler pour rien, traversa
son cerveau, et timidement:
--Mais, monsieur, cela doit vous coûter des frais!
Mais Solness eut le geste d’Hippocrate repoussant les présents
d’Artaxercès.
--Monsieur Fernand, je vous prie! dit-il, entre artistes, on doit
s’entr’aider. Je suis trop heureux de pouvoir, en quelque sorte, être un
de vos parrains. C’est gracieusement que je ferai ma maquette, et mon
exécution grandeur nature.
Maintenant, n’est-ce pas? pour les tirages et les éditions successives,
vous vous arrangerez avec l’imprimeur. Cela ne me regarde pas. Mais, de
grâce, de moi à vous, pas de question d’argent!
Et un tel désintéressement éclatait sur sa face rasée, que Fernand se
sentit pénétré de reconnaissance et d’orgueil.
Ioris-Karl Solness, Danois d’origine, mais Pantinois renforcé,
dessinateur, peintre et homme d’affaires, obligé de gagner sa vie et
celle des siens, avait, un beau jour, tout comme un chercheur d’or,
trouvé une mine.
Cela ne lui était pas venu en entendant chanter le rossignol, mais bien
en écoutant chanter les mentons bleus des cafés-concerts. La naïveté
enfantine de ces gambilleurs de flons-flons, amateurs de clinquant et de
vacarme, collectionneurs de palmes en papier, de coupures de journaux et
de portraits phototypiques, lui était apparue comme un terrain riche en
minerai pour un exploiteur adroit et assez actif pour cataloguer toutes
leurs vanités et en faire son profit. Et il avait su être cet exploiteur
adroit.
Flatteur, insinuant et retors, sachant donner à sa physionomie les
expressions de l’admiration la plus fervente ou de l’émotion la plus
profonde devant n’importe quelle singerie du premier pitre venu, il
avait pénétré derrière le rideau des music-halls et autres tréteaux. Il
y avait récolté des commandes et moissonné une gerbe de documents
hilarants.
Caricaturiste de talent, chargeant sans vergogne ses modèles,--toujours
honorés et satisfaits, pourvu qu’on vît leurs traits sur les murs--il
faisait à la fois sa réputation et sa fortune. Ses albums de croquis des
célébrités du concert étaient comme autant de musées des horreurs; mais
aucune de ces célébrités qui n’eût payé gros l’honneur de se voir, telle
quelle, dans l’apothéose de l’affiche!
Les originaux de Solness se vendaient fort cher. De temps en temps, il
organisait une exposition où la collection de ses victimes occupait
plusieurs pans de murs, à la Bodinière ou en quelque autre galerie
selected. Et les dites victimes, gommeuses aux épaules creusées de
salières offensantes, ténors aux doubles mentons outrageusement
soulignés, n’étaient pas les dernières à se payer, à beaux deniers
comptants, leurs effigies, comme à plaisir déformées.
I.-K. Solness, à la suite de ces ventes, s’en allait à la mer, avec sa
famille, en se tordant de rire.
Ainsi Fernand allait avoir son affiche par Solness!
Hors de lui, de joie et d’ivresse, et se figurant déjà--à regarder la
Morris bigarrée de réclames de spectacles, plantée devant la terrasse de
Zimmer--y voir sa tête resplendir, sa tête à lui, Fernand, avec ses
yeux, ses oreilles et sa coupe de barbe (car il ne se faucherait jamais
la moustache, c’était juré! Il n’était pas de ces cabots ordinaires
qu’on emploie à toutes sauces!) enivré, donc, et joyeux, il éprouva
quelque étonnement à constater la froideur avec laquelle Blanche Mésange
accueillit la triomphale nouvelle!
Elle arrivait d’un pas calme, l’air plutôt attristé, dans son auréole de
blondeur douce, dorée encore par le soleil qui demeure assez tardivement
à cet angle du boulevard, et quand Fernand avec exaltation se précipita
vers elle, la saisit par les mains, l’amena à la table et la présenta à
Solness, en criant presque:
--Voilà M. Solness, le célèbre peintre, qui va faire une affiche pour
moi!
Elle se contenta d’une brève inclination de tête et commanda au garçon
un vermouth-grenadine, le bout du petit doigt appuyé sur le pommeau de
son ombrelle, exactement comme s’il ne se préparait pas, sous la calotte
des cieux, cette grande chose, cet événement de marque: une affiche de
Fernand par I.-K. Solness!
Au reste, l’attitude de Solness vis-à-vis de Blanche fut dénuée de tout
emballement, et quand Fernand et Lourbillon nommèrent leur compagne,
«vous savez bien! qui était aux _Ambassadeurs_!» le peintre répondit:
--Ah! oui, parfaitement! avec un visage qui indiquait profondément que
jamais le nom de l’amie de Fernand n’avait frappé son oreille.
Aussi Blanche éprouva-t-elle assez vite les prurits d’un appétit qui
n’était peut-être pas aussi violent qu’elle voulait bien l’affirmer, et
manifesta-t-elle le désir d’aller dîner.
Et comme Fernand, par politesse, et d’ailleurs enchanté de voir en face
de lui le visage de son futur glorificateur, ne semblait pas aussi
pressé de regagner la maison, elle émit un:
--Reste avec tes amis, si tu veux, moi je rentre! qui n’était plus d’une
lune de miel.
--Du tout! du tout! rentrons!
Fernand se levait, serrait la main de Solness comme il eût étreint celle
d’un père.
--Vous savez, les femmes!
--Mais oui, mais oui, parfaitement!
--Alors, à quand?
--Mais à demain! Si vous pouvez. Venez à mon atelier, rue Lepic, 10. Il
faut que je vous croque sérieusement. Vos débuts sont tout prochains, je
crois.
--Dans quinze jours.
--Raison de plus. Demain, à deux heures de relevée à cause de la
lumière. Vous avez des méplats intéressants, là, dans les joues, que je
ne voudrais pas rater. Madame!...
Solness, debout, s’inclinait, très correct. Le salut de Mésange au
départ fut ce qu’avait le salut de Mésange, à l’arrivée, très court,
très sec.
Et Lourbillon ne fut pas invité à dîner.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Minuit. L’heure des crimes ou des baisers!
Blanche et Fernand, couchés depuis un quart de minute, se regardaient
autrement que de coutume. D’ordinaire, cet échange des yeux préludait à
une naturelle et charmante ruée de ces deux jeunesses l’une vers
l’autre.
Ce soir, Fernand dit:
--Comme tu as été désagréable pour Solness?
Et Mésange, les mains jointes sous son chignon, nettement étendue sur le
dos, et nullement penchée vers son ami, répondit, les yeux maintenant au
plafond:
--Est-ce que je connais ce monsieur?
--Mais il te connaît, lui!
--Ah! oui! drôlement! Est-ce que j’existe, moi? D’ailleurs il n’y a que
toi, tu le sais bien!
--Pour toi, oui, j’espère! insinua Fernand, qui pressentant vaguement
l’imminence d’une scène, coupait au court en insinuant son bras sous la
taille nue de Blanche.
Cette manœuvre insidieuse obtint un plein succès. Blanche tressaillit
toute et jeta brusquement ses bras autour du cou de son amant. Et bien
des griefs furent oubliés.
Pourtant, une heure après, la lampe éteinte, cette simple et triste
phrase sonna dans la nuit:
--Tu as de la chance, toi! on te fait des affiches!