Les Langlet avaient une fille, mademoiselle Étiennette Langlet, seize
ans, une jolie brunette aux yeux verts, aux cheveux bouclés, avec une
bouche un peu large dont le sourire en disait long...
Mademoiselle Étiennette était guettée, comme la poule par le renard, par
M. Antonin Mariol (le dernier et le plus chic échantillon de la famille
Langlet). Et comme il la guettait, il l’eut.
En était-il, de cette famille, Antonin Mariol? Mystère!
Neveu? cousin? on ne savait. Mais il était né à la grande vie parisienne
en même temps que les Langlet, dont il était le factotum obligeant,
l’employé indispensable, le successeur fatal, l’allié futur, le cerveau,
la main droite--et la main gauche par surcroît.
Antonin Mariol avait vingt-cinq ans. C’était un exquis garçon, tout de
charme et de souplesse, cordial et perfide, d’une intelligence, disons
commerciale, avec cela très obstiné. Le coup d’œil juste, l’exécution
habile, il était le sens pratique incarné. La prospérité toujours
croissante des établissements Langlet était due beaucoup à son
initiative. Expert en publicité, artiste en réclame, il eût fait salle
comble en plein Sahara!
Le moyen de ne point accepter tout d’un phénix pareil!
C’est devant Antonin Mariol que Fernand et Blanche Mésange durent
comparaître, quelques jours après leur engagement au _Colorado_. La mère
Langlet avait tenu à ce que son confident jugeât par lui-même les
nouvelles acquisitions.
Encore une fois, dans le bureau sombre de la régie, l’audition eut lieu.
Blanche Mésange, numéro sans importance, détailla, la première, ses
petits couplets. La voix était de vinaigre, mais les cheveux de miel, et
le teint de lait. La mère Langlet fut intéressée.
--Elle est mignonne tout plein, cette petite! fit-elle.
--Une seringue! déclara tout bas Mariol, très calme. Puis il écouta
Fernand avec attention.
Il fut séduit. Vraiment, l’organe était délicieux, la diction nette, la
grâce personnelle indéniable. Ce garçon-là ferait de l’argent! Il aurait
la vogue de Denailleul auquel les femmes envoyaient des fleurs, des
lettres, des billets doux et qui perdit sa voix et ses jambes à courir
aux rendez-vous de ses admiratrices! Il avait débuté dans la rue, au
pied de la statue de Moncey, place Clichy... chanteur ambulant, à la
lueur de six chandelles fichées en terre éclairant un cercle de badauds
auditeurs, auxquels il apprenait ses couplets et ses refrains repris en
chœur! Et Mariol savait les belles recettes que, jadis, il avait fait
encaisser aux Langlet. Mais maintenant que Denailleul était vieux, fini,
usé, sans voix et sans ressources, les directions et les femmes le
laissaient crever son petit bonhomme de chemin, et barytonner à la
lune... Ah! s’il avait su! Naïf petit chanteur qui n’a pas deviné
l’avenir! as-tu par hasard compté sur «le bon souvenir et la
fraternité?» Poire!...
--Monsieur, prononça Mariol, plein d’affabilité, je vous remercie, et je
félicite madame Langlet, d’avoir eu, pour n’en point perdre l’habitude,
la main heureuse! seulement, il faut vous faire un genre et chanter de
l’inédit. Je vous enverrai des auteurs. Je veux que votre apparition sur
notre scène soit une révélation retentissante. Nous en recauserons!
Comme Fernand s’inclinait et que Blanche Mésange, blessée au fond
d’elle-même d’une piqûre d’amour-propre, se dirigeait pensive vers la
porte, madame Langlet, d’un geste bref, appela Mariol dans un coin et
tout bas:
--Alors, la gosse? on la saque?
--Mais pas le moins du monde! Elle ne rendra pas de services au concert,
c’est entendu; mais elle tiendra l’homme! Prenez-la, au contraire, et
plutôt deux fois qu’une!