IV

La berge de la rive droite de la Seine, au Point-du-Jour, sous le viaduc

d’Auteuil, n’est peut-être pas un rendez-vous de noble compagnie; mais

elle est, toutes proportions gardées, un charmant séjour, quand même,

pour une foule de gens qui, tout comme les gentilshommes de l’auberge du

Pré-aux-Clercs, doucement y passent la vie, à célébrer le litre à seize

et l’amour!

Ce paysage nautique et excentrique, Trouville des purotins, plage d’été

pour bourses plates, est égayé de mille attractions diverses.

L’odeur des pommes de terre frites, l’arôme vespéral des absinthes, les

rugissements des orgues tournants des manèges de chevaux de bois, le

grincement, sous les portiques des gymnases en plein vent, des anneaux

où se balancent les trapèzes et les escarpolettes, la cloche des

bateaux-mouches, le sifflet des trains de ceinture, tout cela se mêle et

se conjugue en un charivari de fracas et de senteurs d’une originalité

brutale.

Et puis, il y a les «concerts»!

Ce sont, juste au débarcadère de la ligne Pont-d’Austerlitz-Auteuil, des

séries de bâtisses aux prétentions de chalets, munies chacune d’une

salle de spectacle et d’une scène comportant, s’il vous plaît, rideau,

décors, portants, manteau d’Arlequin, à l’instar de la Capitale, et des

rangées de fauteuils d’où l’on peut, tout aussi bien qu’ailleurs,

applaudir aux inepties en vogue et aux chahuts les plus nouveaux.

Le concert des _Bateaux-Fleuris_ n’est pas le moindre de ces sanctuaires

artistiques; et, ce lundi-là, jour de gouape et de flemme, de balade et

de rigolade pour le Parisien des ateliers, toutes les travées en étaient

bondées, du parterre aux galeries!

Fernand, casé en cet établissement par l’astucieux Premierdi, n’avait,

en somme, pas trop à se plaindre pour ses débuts. On ne l’avait pas

déporté dans un désert.

Aussi, son trac était-il carabiné! et, en attendant son tour de

paraître, regrettait-il déjà, dans la coulisse poussiéreuse, son établi

de tailleur et ses grands ciseaux à étoffes...

Pourtant, l’excellent Lourbillon, qui, afin de se trouver là, avait

renoncé à un beau cachet pour Mantes (sept francs et le voyage), le

réconfortait de tout son zèle et lui prodiguait les encouragements de

son autorité. Peines perdues! Fernand se sentait les mains moites dans

ses gants blancs tout neufs.

--Il me semble, confessait-il piteusement au comique, que je ne pourrai

même pas ouvrir la bouche! J’ai les mâchoires serrées, là, au milieu des

joues.

Mais Lourbillon, haussant les épaules, supérieur:

--C’est la fièvre d’avant les victoires, parbleu! Henri IV était comme

cela, les matins de bataille! Seulement, lui, ce n’était pas

resserrement, au contraire! Ah! Ah! (on est comique... ou on ne l’est

pas!)

Mais Fernand ne se déridait pas aux facéties... historiques du camarade.

Tout à coup, drrring! drrring! une sonnerie tinta, la voix de

l’avertisseur cria: «A vous, Fernand!» et légèrement poussé en avant,

avec un affectueux: «Vas-y et épate-les!» le débutant se trouva devant

le trou du souffleur, face aux trois cents faces du public, et vit

brusquement se lever vers lui, comme pour le battre, le bâton du chef

d’orchestre: «Un! Deux! Trois! Partez!»

Derrière la scène, et les yeux collés à des déchirures de la toile de

fond ou aux interstices des châssis du décor, les cabots de la maison,

hommes et femmes, guettaient leur nouveau compagnon avec la sympathique

attention d’une bande de chats pour une souris égarée dans leur grenier.

Pauvre souris! Pauvre Fernand! Avec quelle allégresse eût été accueillie

la moindre note fausse! Mais cette joie fut refusée à ces messieurs et à

ces dames. A la fin du premier morceau, une tempête d’applaudissements

éclata dans la salle, tempête à laquelle se mêla, de la coulisse, le

tonitruant bravo de Lourbillon ravi.

--Qu’est-ce qu’il a, celui-là? Il est fou! grogna l’actuel «romancier»

de la troupe, en se retournant avec mauvaise humeur. Ce cabot se faisait

la tête de Polin, parce qu’il s’appelait Polas, anagramme de son vrai

nom qui était Salop, tout bonnement; et le succès de l’intrus n’était

pas sans lui inspirer quelque inquiétude au sujet de la sécurité de sa

situation.

Car, au concert comme ailleurs, ce n’est pas le talent qu’on jalouse...

c’est la place et l’argent qu’on prend. La sympathie va plus volontiers

à un grand artiste pauvre qu’à un grand artiste riche... et pas par

compensation ou générosité! Non! au contraire! Il est des gens qui ne

peuvent plus dire du bien d’un artiste dès qu’ils savent qu’il devient

riche! Ce sont de piteux caractères, n’est-ce pas? Mais les hommes se

méfient tellement les uns des autres qu’ils ont inventé des lois et des

règlements de police pour se protéger contre leurs réciproques

vulgarités; ils se savent de petites âmes, de petits cœurs et de petits

cerveaux, alors ils ont fait des juges, des commissaires, des huissiers

et des sergents de ville! Quel aveu!

Mademoiselle Azemia, la «fine diseuse» (qui confond toujours alibi avec

contretemps et épargne avec épave...), grande fille si plate, si longue,

qu’on l’appelle la «chanteuse à rallonge», répondit d’une voix pointue

comme ses coudes:

--Tais-toi donc! Tu vois bien que ce monsieur est de la claque!

--Et toi, de la clique, Bébé! riposta Lourbillon qui avait entendu.

Mais Fernand avait recommencé à chanter et un «chut!» du régisseur, gros

de menaces d’amende, interrompit ce colloque au verjus.

Encore une fois le public trépigna d’enthousiasme. Les cannes s’en

mêlèrent. Deux, trois rappels! Il n’y avait pas à dire mon bel ami, la

tape n’était pas accordée!

Parmi les spectateurs, au cinquième rang, et très emmitouflée dans une

voilette mystère à grands dessins, une dame, dont tout ce qu’on pouvait

affirmer, c’est qu’elle était blonde et potelée, poussait de véritables

cris d’extase et avait retiré ses gants pour produire plus de fracas

avec ses mains nues. Du délire, quoi!

L’heureux Fernand ne distinguait point ces détails, enivré qu’il était

de sa réussite et les yeux brouillés d’émotion.

Quand il rentra dans la coulisse, la froideur glaciale des autres

«artistes» put le renseigner, mieux encore que la chaleur du public, sur

l’authenticité de sa victoire. Par contre Lourbillon lui ouvrit ses

bras, comme un père noble à la grande scène de réconciliation, et le

régisseur, le tumulte continuant dans la salle, malgré le rideau tombé,

dut venir annoncer que M. Fernand aurait un deuxième tour de chant, à la

fin de la seconde partie du concert.

Bravo! bravo! bravo! Rideau! nom de Dieu!

--Hein? mon fils! la goûtes-tu, la gloire? la goûtes-tu bien? s’emballa

Lourbillon, tout larmoyant.

Le baryton Polas s’était contenté jusqu’ici de sourire d’un petit air

dédaigneux; mais l’annonce du régisseur sembla soudain l’inciter à une

détermination farouche. Il cracha violemment sur le plancher, et après

avoir presque bousculé Lourbillon et son élève, il s’élança au dehors,

en marmonnant:

--Attends un peu! J’te vas en fiche, moi, un second tour de chant!

Car la musique n’adoucit pas toujours les mœurs. Le baryton Polas, avant

de charmer les oreilles des hommes, sur les bords fleuris qu’arrose la

Seine, avait mené la viande aux abattoirs de la Villette. Il avait,

avant l’habit noir et le plastron blanc, porté la veste bleue et le

tablier rouge, et s’était connu boucher avant qu’on le connût chanteur.

Il avait gardé de nombreuses relations dans son ancien monde, et malgré

l’élégance acquise de ses manières et la parfaite aristocratie de son

langage d’aujourd’hui, il était encore mieux à l’aise avec Bubu de

Montparnasse qu’avec le comte d’Haussonville et préférait le largonji

des loucherbèmes au vain papotage des salons... où les duchesses étaient

des poires... dont il n’aurait pas voulu se payer les pommes!... (O

virtuosité de la langue française!!) Justement, beaucoup de ses amis--il

disait «poteaux» dans l’intimité--exerçaient, à deux pas des

_Bateaux-Fleuris_, sur la berge, une foule de métiers modestes, quoique

lucratifs: le bonneteau, la passe anglaise, la rouge et la noire!

D’autres camarades à lui, trop beaux pour faire quelque chose, venaient

souvent, le lundi, et les autres jours aussi, du reste, villégiaturer

dans ces parages. Et Polas songeait que ces messieurs n’avaient pas

leurs pareils pour organiser un boucan, souffler dans des clefs forées,

et chiper aux pattes une réputation naissante.

--Ça sera rare--marmonnait l’ulcéré gentleman, longeant le fleuve, en

sifflet, tube et escarpins--si je ne dégote pas par là le gros Victor et

sa tierce!

Le gros Victor et sa tierce, c’est-à-dire cinq ou six de ses copains,

étaient en effet, non loin du viaduc, dans le fossé des fortifications,

allongés le ventre dans l’herbe et la cravate lâche, se laissant vivre!

--Tiens! ce vieux Salop!

--Polas!

--De cœur!

--Il passe, et repasse!

--Et le voilà!

Le baryton des _Bateaux-Fleuris_ expliqua sans plus tarder «ce qui

l’amenait». Il y avait un sale petit _type_, avec une voix de

grenouille, qui voulait lui soulever sa place au concert. Il fallait,

dare dare, aller lui faire ramasser la pipe--lui, Polas, se chargeait de

placer les frères mirontons!--et chuter ce Fernand de malheur, de façon

à lui ôter pour toute sa vie l’idée et le goût de montrer sa viande sur

les planches!

C’est ainsi (tout se recommence!) que les amis de Pradon montèrent jadis

une cabale contre la _Phèdre_ de Racine.

Dix minutes après, les amis de Polas étaient à leur poste, assis en rang

d’oignons sur des chaises supplémentaires. La pancarte, à droite de

l’orchestre, glissée dans sa rainure par la main experte du

contrebassiste, annonça: Fernand! et un murmure flatteur courut dans

l’auditoire.

Fernand parut, on applaudit.

Mais alors, le gros Victor émit tout haut cette appréciation:

--Oh! la! la! c’tte gueule!

Et derrière lui, la tierce approuva en chœur:

--C’qu’il est moche, c’t’outil-là!

--Assez! taisez-vous! la ferme! protestèrent cependant plusieurs

spectateurs furieux et scandalisés.

Mais la plus furieuse et la plus scandalisée, c’était la dame blonde et

potelée du cinquième rang des fauteuils. Elle avait brusquement relevé

sa voilette mystère, et foudroyait de ses yeux bleus (les yeux bleus de

Blanche Mésange en personne) l’impertinent gros Victor.

Et comme celui-ci, roulant les épaules, demandait en goguenardant à ses

interpellateurs:

--Quelle ferme?

--La vôtre, espèce de barbeau! glapit, exaspérée et toutes griffes en

avant, l’admiratrice de Fernand.

Dès lors, ce fut réglé. Si le baryton Polas avait grandi à la Villette,

la divette Blanche Mésange avait poussé à Charonne, Aussi le gros Victor

en prit pour son grade. Soutenue et encouragée par la salle tout

entière, la douce enfant lui vida sur la tête une hottée d’épithètes

choisies. Et la ritournelle de la chanson de Fernand n’était pas encore

terminée, que les cabaleurs, expulsés par l’indignation générale et la

menace universelle, étaient obligés de décamper, non sans avoir encaissé

quelques bourrades. A la porte! à la porte! les marlous!

Et Fernand chanta, n’ayant perçu de cette exécution sommaire, qu’un

léger brouhaha et sans avoir vu--l’ingrat!--la vaillante paludine,

championne de sa gloire!

En revanche, le gros Victor, lui, l’avait bien regardée, pour la

reconnaître au besoin, et le besoin s’en faisait sentir! On allait y

secouer les puces, à cette paillasse-là! A-t-on jamais vu une morue

pareille! Et dessalée, oui! avec ses belles fringues! Attends un peu!

Ce langage, pour n’être pas celui des cours, est indiscutablement celui

des Ponts...

Aussi, quand le concert prit fin et que Blanche Mésange, discrètement,

se dirigea vers l’embarcadère, car il n’entrait pas dans son plan de se

faire reconnaître par Fernand,--elle était venue là, est-ce qu’elle

savait seulement pourquoi? et si elle s’en doutait, se l’avouait-elle?

Non, bien sûr!--il y eut tout à coup une poussée dans la foule, et la

chanteuse se trouva instantanément entourée par une dizaine de voyous en

tricots marrons, bouchers le jour et rôdeurs la nuit, de filles en

cheveux, dont la coiffure à la chien ne varie en rien, qu’elles soient

du White Chapel de Londres, du Bowery de New-York, ou des Fortifs

parisiennes--pour quelle raison se coiffent-elles toutes

semblablement...? Est-ce une enseigne internationale?--gigolettes et

gigolos, dont les propos grossiers, cyniques, s’abattirent sur elle, dru

comme grêlons.

Éperdue, Blanche tournait sur elle-même, tentant vainement de forcer le

cercle de ses persécuteurs. Et déjà les mains devenaient brutales, les

yeux mauvais et les mots plus boueux, quand soudainement, à droite, à

gauche! pan! pan! deux coups de poing providentiels abattirent deux des

malandrins; Blanche fut débloquée et vit à ses côtés, s’escrimant

vaillamment du biceps et du jarret, Fernand et Lourbillon.

Ils passaient, gagnant eux aussi le bateau, lorsque ce rassemblement

insolite avait attiré leur attention, et qu’à leur immense stupeur, ils

avaient d’un coup d’œil reconnu, en péril, leur jolie camarade. Tous

deux s’étaient compris d’un regard et avaient immédiatement couru sinon

au canon, du moins aux gnons!

Surpris d’abord, le gros Victor et sa tierce s’étaient vite remis

d’aplomb, et quoique Lourbillon et Fernand fussent assez robustes, l’un,

plus très jeune, et l’autre, avec son bras à peine remis, devaient

fatalement succomber, malgré l’appui que leur prêtait, à grands coups

d’ombrelle dans les figures, Blanche Mésange qui, en même temps, ne

cessait de crier: «Au secours! A l’assassin!» d’une voix qu’on entendait

certainement jusqu’à Grenelle!

Inutile de dire que les badauds, dès les premiers coups, s’étaient

héroïquement dispersés, selon le principe du bourgeois parisien «qu’il

faut laisser ces gens-là régler leurs affaires entre eux!»

Heureusement les clameurs de Blanche avaient été entendues sinon à

Grenelle, du moins à Auteuil, car, tout à coup, six agents

dégringolèrent l’escalier du pont avec un grand bruit de bottes.

--Vingt-deux! hoqueta un des combattants, et, comme un vol de moineaux,

la bande s’éparpilla, pfut! et disparut. Deux corps restaient pourtant

étendus sur le terrain: Fernand, qui au dernier moment de la bataille

avait reçu, au côté, un formidable coup d’os de mouton, et le gros

Victor, lequel, ayant avalé avec son œil gauche le bout de l’ombrelle de

Blanche, s’était évanoui de douleur et n’avait pas repris connaissance.

Chez le commissaire, on s’expliqua. Le gros Victor fut dirigé sur

l’infirmerie du Dépôt. Son compte était bon! Quant à Fernand, il avait

une côte enfoncée. État grave nécessitant des soins. «A l’hôpital!»

ordonna le magistrat.

Mais, à ce mot, Blanche Mésange bondit.

--Jamais, monsieur le commissaire! Si vous m’y autorisez, j’emmènerai

monsieur chez moi, voilà tout!

--Hem! hem! fit Lourbillon, discrètement.

Le commissaire sourit:

--Si personne ne voit d’inconvénient à cela, mademoiselle, moi, je vous

y autorise pleinement.

--Oh! merci, monsieur le commissaire!

Blanche était dans le ravissement, le _rôle_ d’ange gardien et de sœur

hospitalière l’emballa pour la jolie préface qu’il allait mettre au

roman d’amour qu’elle pressentait inévitable entre elle et Fernand...

Dans le fiacre qui les ramenait au pas, à Paris, Lourbillon, assis sur

le strapontin et qui regardait la tête pâle de Fernand presque inanimé

retomber sur l’épaule de la jeune femme, dit, tout à coup:

--Ah! ça! mais c’est très joli, tout ça! Mais comment va le prendre ton

sénateur?

Elle réfléchit une minute, et ajouta:

--Il ne le prendra pas... il le laissera!

--Mais c’est la dèche pour toi, ça, ma fille, sursauta Lourbillon.

--Eh bien? Et puis après? fit lentement Mésange.

V

L’abat-jour rose de la lampe estompait de langueur le profil amaigri de

Fernand, couché dans un grand lit aussi large que long, sous une

courtepointe de satin et sur des oreillers fanfreluchés de dentelles.

Blanche Mésange entra sur la pointe des pieds, en peignoir, en

pantoufles, et les cheveux défaits. Un petit cartel, sur la cheminée,

sonna dix heures.

La soirée était silencieuse. A peine si, à travers les épais rideaux

fermés des fenêtres, le bruit d’un roulement de voiture, de loin en

loin, montait.

Mésange était là... hypnotisée par les mains de Fernand, qu’il avait

telles qu’elle les aimait... longues, moelleuses et fines, les doigts

ronds, effilés, les ongles durs, brillants et bombés, dont Mésange avait

fait une toilette minutieuse pendant les sommeils profonds du blessé...

Que ces mains lui plaisaient! Comme elle en pressentait la joie sur sa

chair d’amoureuse, le frisson sur sa nuque!... Comme elle en devinait

les timidités impatientes, les indiscrétions, les caresses lentes, les

souplesses chaudes et moites, les contacts affolants!... Car, il y a des

mains d’amour comme il y a des chairs d’amour, des mains si

voluptueuses! et les doigts voluptueux sont les baisers du bout des

bras... des mains froides aussi... des mains gaies, tristes, grotesques,

comiques, tragiques! poilues, velues comme des araignées et des pattes!

des mains spirituelles et des mains bêtes, bonnes et chipies, et

sympathiques et antipathiques, des mains si tendres!... et des mains si

dures! des frôleuses et des chastes, des mains combattantes, des mains

résignées de victimes, dolentes et ouvertes, comme celles de la statue

d’Élisabeth d’Autriche, à Salzbourg; des mains de croix, des pauvres

mains de martyre qui pressentent le clou, des mains si faibles, si

pitoyables qu’elles auraient dû désarmer les doigts féroces, formidables

et fermés, les doigts bougeurs des assassins et des marlous...

Comme les bouches, les doigts ont leurs mystères... leurs attirances...

et leurs secrets, et Mésange, immobile et comme fascinée, admirait aussi

les lèvres de Fernand, en observait le sourire d’émail, la ligne arquée,

ronde et lisse, la muqueuse humide et rouge, ombragée d’une petite

moustache. Ah! la belle bouche! Jeune et fraîche, aux ivoires intacts,

propres et sains!

--Des dents aussi belles que les miennes, pensait Mésange... et sa

volupté, latente jusqu’ici, s’éveillait, irritée, aiguë, devant cette

bouche tentatrice, qu’elle pressentait amoureuse et gourmande, éclairant

le visage de Fernand d’un étroit soleil d’émail luisant et vivant!...

Cette fois, vous êtes amoureuse, Mésange!...

--Quelle différence entre ces lèvres-là et certaines autres bouches...

Celles en biais des ironistes méchants et des voyous, gicleuses de

rosseries et de crachats; bouches lippues et saignantes des fêtards et

des impudiques; bouches cracheuses, postillonneuses; bouches à tout

faire des hommes prostitués, bouches à baves épileptiques, bouches

avachies et puantes des piliers de cafés, mangeurs de fumée et buveurs

d’alcools, rappelant le port de Marseille en temps de peste!

Ameublements de gencives, cassés, pourris, noirs, jaunes, nauséabonds!

et qui, c’est inimaginablement vrai, trouvent quand même d’autres

bouches de bonne volonté, pour les respirer et les aimer, sans autre

charité humaine que le plaisir qu’elles y trouvent! Amour de la charogne

et de la pestilence! Mais les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, a dit

Théophile Gautier! Et les hommes, nés malins, sont parvenus à leur faire

croire qu’ils ont le droit d’être salement laids! et les bétasses ont

gobé cela! Ah! les roublards!

Fernand fit un mouvement et ouvrit les yeux.

--Comment vous trouvez-vous? Avez-vous bien dormi? interrogea la jeune

femme en se penchant tendrement sur lui.

--Ah! soupira Fernand, avec un sourire de reconnaissance; mon sommeil a

été bon, mais mon réveil est meilleur encore puisque vous voici!

Il prit la main de Blanche et la baisa. Puis tous deux se turent. Et le

tictac de la pendulette, seul bruit vivant dans la chambre, sembla,

durant un instant, rythmer le battement de deux cœurs.

Il y avait huit jours que Fernand, recueilli, soigné, dorloté par la

chanteuse, vivait là, dans l’appartement où on l’avait transporté après

la «bataille-du-Point du Jour», comme disait Lourbillon, volontiers

grandiloquent.

Le pauvre garçon avait été sérieusement meurtri. Le médecin, pour

réduire la fracture d’une côte, dûment rompue, avait dû multiplier ses

visites. Mais, plus que toutes les ordonnances de cet homme de science,

la sollicitude passionnée de la garde-malade avait efficacement agi.

Blanche laissait complaisamment sa main sur les lèvres de son blessé, et

nulle raison ne militait pour que cette caresse prît fin, quand un léger

coup fut frappé à la porte.

--Entrez! qui est là?

La tête de la bonne, effarée et sournoisement égayée tout ensemble, se

montra dans l’entrebâillement de l’huis.

--Eh bien! Charlotte, quoi? qu’est-ce que c’est que cette figure? Le feu

est à la maison?

Charlotte répondit:

--Madame! c’est Monsieur!

--Ah! c’est Monsieur? Et puis après! Qu’il entre!

--Monsieur attend madame dans le salon. Il a dit comme ça qu’il ne

voulait pas déranger madame!

Elle s’inclina sur Fernand qu’elle reborda avec un soin maternel:

--A tout à l’heure, ami. Soyez sage! Ne remuez pas, le docteur l’a

défendu!

Le sénateur, confortablement écroulé sur un fauteuil crapaud, lisait la

dernière heure du _Temps_, la face bouleversée entre la correction

poivre et sel de ses favoris sérieux.

Il se leva galamment à l’apparition de sa bonne amie; celle-ci, gênée à

l’idée qu’elle allait peut-être lui faire une grosse peine à cet homme

attentif, correct et respectueux--sait-on bien jamais, après tout, quand

un homme vous aime ou ne vous aime pas? et si c’est quand il le montre

ou quand il le cache, qu’il tient le plus à vous?--Mésange, intimidée,

attendait qu’il parlât le premier.

--Voici une semaine que j’ai reçu votre lettre, ma chère amie... Alors,

vous croyez qu’il me suffit de savoir que vous avez généreusement ramené

chez _nous_ un jeune homme, blessé dans une rixe au Point-du-Jour, et

que, depuis, vous vous révélez une véritable sœur de charité, dosant les

juleps, sucrant les tisanes, couchant sur un lit pliant pour que votre

hôte soit plus à son aise dans... notre lit! Je le reconnais, c’est fort

beau et je m’incline. Notez que je ne vous demande pas ce que vous étiez

allée faire au Point-du-Jour, qui n’est pas, que je sache, un endroit

fréquenté par la meilleure société... ou le monde élégant? Tant que

votre jeune homme a été malade, votre bon cœur a eu raison; mais, à

présent que ce malade est presque bien portant, il me semble que votre

cœur exagère... Ce n’est plus de l’assistance publique, ma belle enfant,

c’est de l’hospitalité de nuit! Allez-vous le laisser partir? Non! Vous

le gardez? Tout comme le Guritan de Ruy Blas (vous devez connaître cela,

chère, c’est du théâtre!) je ne suis plus d’âge ni d’humeur

A disputer le cœur d’aucune Pénélope

Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.

Et je préfère m’effacer discrètement au lieu de m’obstiner sottement. Je

garderai, chère mignonne, un souvenir exquis de votre grâce, et j’espère

que vous voudrez bien vous rappeler quelquefois que je fus pour vous un

ami fidèle, affectueux et dévoué, qui...

Blanche ne lui en laissa pas dire davantage; éclatant en sanglots, elle

lui prit les deux mains et gémit: «Pardon, pardon, oui, vous avez été

très bon, très tendre...» et dans un grand haussement d’épaules,

accablée, elle ajouta: «Mais c’est plus fort que moi, plus fort que

tout, j’aime cet homme depuis le premier jour où je l’ai vu, je suis

hantée par son visage, et puisque la fatalité l’a jeté sur ma route, je

veux suivre ma destinée et l’aimer à mon aise. Je vous ai écrit

l’aventure qui l’a amené chez moi, je ne me serais pas donnée à lui

étant encore à vous... Je vous rends votre liberté, je reprends la

mienne, toute secouée de voir la peine que révèlent vos traits, mon

pauvre ami... Séparons-nous... mais loyalement du moins.»

Le vieillard avait la main sur le bouton de la porte. Il répondit

doucement:--Un bon baiser, ma petite Blanche... Voulez-vous? du bonheur

je vous souhaite, mon enfant, car vous voilà partie pour une destination

inconnue! Bonne chance! ménagez votre jeunesse, petite amie... ça part

si vite!

Et il disparut, laissant la chanteuse debout, bouleversée, au milieu de

son salon, si troublée, si émue, que vaguement inquiète et très

certainement peinée, elle murmura: Mon Dieu, ne me punissez pas!

Vivement elle courut vers sa chambre. Mais une stupeur la cloua sur le

seuil.

Fernand, déjà chaussé, s’habillait péniblement.

Blanche clama:

--Ah! ça, qu’est-ce qu’il y a! Vous êtes fou, vous!

--Non, mademoiselle. Et je vous demande pardon de ne pas avoir compris

plus tôt l’embarras où je vous mettais! Les paroles de votre bonne m’ont

fixé, et je m’en vais.

--Ah! non, alors! pas de bêtises! sursauta Blanche. Elle se tourna vers

la porte, poussa le verrou, puis s’élançant vers Fernand, elle l’assit

d’autorité dans un fauteuil et commença à le redéshabiller; et elle dit,

très rouge et les yeux tendres:

--Il n’y a plus d’embarras: les embarras, c’était tout ce qui n’était

pas vous! et tout ce qui n’était pas vous est balancé. Vite, au dodo,

monsieur! appuyez-vous sur votre garde!

Et, comme Fernand, ahuri, sans volonté, dans un ravissement anémique,

reposait sa tête sur l’oreiller, tout à coup, brusque et presque

brutale, dans un élan de toutes les forces jeunes de son cœur et de sa

chair, la jeune femme se précipita sur cette tête, sur ces lèvres pâlies

et dans un long, un profond baiser:

--Essaye un peu, pour voir, de t’en aller d’ici à présent que je puis

t’aimer de toute mon âme! prononça-t-elle... Et, son peignoir glissé en

rond à ses pieds, ses mules et ses bas jetés par la chambre, d’un bond,

comme une grande chatte blonde, elle se mit au lit...

O logique des femmes! cinq minutes avant elle lui recommandait de ne

point bouger!!!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Lourbillon arriva un matin pour déjeuner avec une figure

extraordinairement rayonnante sous son tube à bords plats. Depuis les

changements survenus dans la vie sentimentale de la chanteuse, il avait

contracté la douce habitude de venir, au moins quatre fois par semaine,

«picorer chez ses tourtereaux».

C’étaient bien, en effet, ses tourtereaux. Leur bonheur était son

ouvrage et il leur infusait généreusement, à l’un comme à l’autre, son

âme de vieux cabot flemmard et sans scrupules exagérés.

La convalescence de Fernand s’allongeait avec délices, dans la paresse

des grasses matinées après les nuits amoureuses, la griserie des petits

verres de chartreuse et des cigarettes innombrables, après le café, sur

la table non desservie, où, parmi les serviettes jamais pliées, les

soucoupes servaient de cendriers. Peu à peu, dans cet acagnardement de

volupté et de gourmandise, les quelques principes de morale courante que

son éducation première avait laissés à Fernand se dissolvaient mollement

au fond de lui-même. Après tout, quoi? Mésange et lui ne faisaient de

mal à personne en s’aimant. Et quand les derniers billets bleus du baron

se seraient évaporés, eux aussi, comme la fumée des nazirs, eh bien!

est-ce qu’il n’avait pas assez de talent, lui, Fernand, pour conquérir

les gros cachets et rendre au centuple à Mésange l’argent qui filait en

ce moment?

Et puis, Fernand, comme fils du peuple, c’est-à-dire comme homme droit

et sans détours, ne vivait pas à la lettre «Le Code des considérations

puériles et malhonnêtes», à l’usage de ceux qui font pour les moralités,

un manuel «Passe-partout», et notre ami pensait que Mésange partageait

avec lui!--et combien généreusement--des choses autrement rares, fines

et précieuses, que ce vulgaire argent! Seulement, voilà: on peut,

paraît-il, prendre d’une femme sa chair, sa jeunesse, sa beauté, sa

santé, sa vie même (sait-on jamais où mène l’amour?...) fondre avec le

sien son cœur et son corps; mais accepter qu’elle partage ses ronds de

cuivre, d’argent et d’or semble être du dernier muflisme; c’est, du

moins, le paragraphe le plus essentiel du catalogue des immoralités

sociales édité par une société sévère, qui souvent, du côté des femmes,

joue de l’adultère comme de l’éventail, et qui, du côté des hommes,

l’accepte comme l’arrangement de tous les arrangements. La vérité, c’est

que si les hommes ont décrété _mal_ d’accepter l’argent d’une femme

qu’on aime, c’est parce que c’est la seule chose qu’ils pourraient lui

rendre...

Mais l’ancien ouvrier tailleur ne doutait plus des hautes destinées qui

l’attendaient. Et ce fut sans le moindre étonnement qu’il entendit, ce

jour-là, Lourbillon lui crier dès le vestibule:

--Fils! je t’apporte la fortune dans les plis de mon veston! La mère

Langlet veut te voir et t’entendre. Je lui ai parlé de toi, je t’ai

chauffé à blanc, elle t’attend demain pour une audition!

--La mère Langlet!

--Oui, fils! rien que cela! la patronne de la _Cella_ et du _Colorado_,

les deux plus grands concerts de Paris, des boîtes tout en or! Je te

l’avais bien dit, que tu les dégoterais tous!

Fernand sourit sans répondre.

--Tu ferais bien, d’ici à demain, mon chéri, de répéter un peu trois ou

quatre chansons. On n’a pas beaucoup travaillé, nous deux, tous ces

temps-ci! hasarda Blanche.

--Peuh! répondit Lourbillon, est-ce qu’une voix comme la sienne s’abîme?

Pas plus qu’un diamant ne s’éraille, qu’une eau courante ne se ternit.

--Ce bon Lourbillon!

--Ah! et puis, il y a quelque chose d’excellent. Je ne sais pas qui a

raconté à la vieille ton histoire avec Mésange, en ajoutant que tu étais

joli, joli garçon! Alors, tu conçois, elle t’attend comme le Messie, sur

un gril, et l’eau à la bouche!...

--Ah... demanda Fernand en frisottant sa moustache... est-ce que?...

--Probable! Oh! la chair fraîche ne lui déplaît pas. Au contraire.

--Enfin, quelle bonne femme est-ce, au juste?

--La mère Langlet? c’est tout ce qu’on veut. C’est une chose énorme, la

baleine de Jonas, une tour qui marche. Avec ça, une veinarde à qui tout

réussit! Et qui connaît son affaire! Mon petit, ça n’est pas bien sûr

qu’elle sache lire, mais elle mettrait tous les auteurs dans sa poche

pour son flair de la chose à succès, du machin qui portera, enfin tu la

verras! Tu l’épateras probablement; mais elle t’épatera aussi.

Seulement, ne te laisse pas avaler par la baleine!

--J’irais lui arracher sa perruque! déclara Blanche.

--Toi?--Et Lourbillon haussa les épaules avec philosophie; elle te

boufferait par-dessus le marché!

Le lendemain, à trois heures, Fernand, conduit par Lourbillon qui ne le

quittait plus, était introduit dans la régie du _Colorado_, en présence

de Madame Langlet.

Celle-ci, tassée derrière une table couverte de papiers, de morceaux de

musique et de brochures, accueillit le jeune homme par un:

--Ah oui! c’est vous, le merle blanc! qui ne laissa pas que

d’interloquer légèrement le débutant. Puis, étendant une main aux doigts

énormes chargés d’un fonds de bijouterie tout entier, vers un piano qui

disparaissait à moitié dans l’ombre de la pièce, mal éclairée par une

seule poire électrique:

--Mettez-vous là près de la commode. Vous avez votre musique? Bon. On va

vous accompagner. Allez-y.

Et tandis que Fernand commençait, elle se mit, à gros traits de crayon

bleu, à balafrer des manuscrits qu’elle avait devant elle... C’est une

manie, connue, des directeurs de théâtre, que de ne pas prêter attention

à l’artiste qu’ils brûlent d’engager; ils comptent l’intimider, et

l’avoir à meilleur compte, cela fait partie du stock de leurs trois

mille petits trucs d’habileté malhonnête...

Fernand se tut. La directrice releva vers lui sa tête bestiale, large,

aux cheveux teints au henné, et qu’empanachait un énorme chapeau de

paille rouge à plumes noires, jetant ombre sur sa figure couleur

aubergine.

--Nous signerons le traité quand vous voudrez! Ça va, prononça-t-elle.

Puis le regardant, le détaillant plutôt comme un étalon au Tattersall,

elle marmotta:

--C’est vrai que vous êtes beau garçon! Dites donc! Elle ne doit pas

s’embêter, la petite Mésange. Est-ce qu’elle en laisse un peu pour les

autres, hein?

Fernand rougit. Mais déjà, la grosse femme le congédiait:

--A jeudi, deux heures, pour les clauses à débattre! Entendu, hein!

Bonsoir.

Deux jours après, Fernand rapportait en poche un double traité engageant

Mésange avec lui. Il avait exigé--les prétentions poussant vite aux

«vedettes,»--que sa maîtresse fît, à ses côtés, partie de la troupe.

--Bon! bon! je cède!--avait grogné la mère Langlet--mais vous verrez,

mon garçon! Vous avez tort de vous embarrasser d’une femme! Toutes les

femmes, ça n’est quelquefois pas assez, mais une femme, c’est toujours

trop!...

La Vedette · 第 10 / 52 题