Faubourg Saint-Martin, une maison louche, étroite, haute, de ces maisons
à deux fenêtres en façade qui semblent écrasées entre leurs voisines et
dont la porte, à un seul battant, s’ouvre sur un couloir lépreux, où
s’amorce un escalier humide et sombre aux rampes gluantes, empuanti de
l’odeur des plombs.
Au troisième étage, une pancarte de cuir noir, tenue par des clous,
porte en lettres blanches cette double enseigne:
L’ÉTOILE DES CONCERTS
ADMINISTRATION ET RÉDACTION
_La Sécurité_
Agence lyrique.
A travers les murs de torchis, des tumultes étranges sortent de ce
repaire, assourdissant parfois la maison, du rez-de-chaussée aux
combles.
Mais la concierge est philosophe et n’en a cure.
Ce sont des hululements pointus de voix de femmes, modulant les notes de
quelque scie en vogue, des tonnerres de basses masculines, roulant,
comme des cailloux qui tombent d’une charrette, les sonorités d’un grand
air d’opéra, et, tout le temps, un pianotage essoufflé, incohérent, sans
cesse interrompu, sans trêve repris.
Ce sont, aussi, des fracas de querelles, des cris, des hurlements, des
plaintes. Et la dégringolade brusque jusqu’à la rue de gens qui
mâchonnent des injures, tendent le poing, donnent de la canne aux murs
du corridor.
Mais la concierge ferme les yeux et se bouche les oreilles. M. Premierdi
paye exactement son terme...
M. Premierdi, en effet, directeur de l’_Étoile des Concerts_, organe
hebdomadaire de l’art lyrique et, concurremment, de l’Agence la
_Sécurité_, n’est pas un bonhomme ordinaire. M. Premierdi fut jadis un
journaliste de haut vol, propriétaire d’un grand quotidien, habitué des
premières, membre de plusieurs cercles, homme politique presque éligible
et homme de lettres presque décoré. Depuis, il a eu des malheurs, qui
n’ont pas abattu sa fierté, mais qui lui ont interdit bien des
ambitions. Pris la main dans le sac dans une affaire de chantage et
condamné par la justice de son pays, il a dû renoncer aux longs espoirs
et aux larges pensées! Mais, merci, mon Dieu! il n’y a pas que cela dans
la vie!... et sitôt sorti du logement ombreux et gratuit que pour un an
les tribunaux lui avaient assigné pour domicile, il a su se retourner
et, plus avisé que Jérôme Paturot, trouver très vite une position
sociale. Il s’est intronisé bienfaiteur des arts, providence des
débutants, distributeur de réclame et marchand de gloire! Et son petit
commerce, à part quelques accrocs, marche très bien.
Justement, cet après-midi, il se présentait un accroc. Lourbillon et
Fernand, en pénétrant dans le sanctuaire, dénoncés par la sonnette qui
tintait à chaque ouverture de l’huis, en perçurent, tout de suite, une
vague idée.
Ils se trouvaient dans une petite pièce carrée, lugubre, encombrée de
casiers pleins de brochures, sentant la pipe et la vieille poussière et
qui servait d’antichambre au bureau de M. le directeur.--Pas de meubles;
aux murs, des affiches aux tons gueulards, aux dessins inhabiles
représentant les faces et même les piles des chanteuses en vogue, des
comiques en vedette, aguichant le public des rues par des œillades, des
gestes, des poses engageantes, appels continuels à la foule, qui donnent
aux murailles des airs de faire la retape...
Le piano s’était tu et l’on n’entendait plus que le manifeste chambard
d’une discussion plutôt orageuse, déchaînée de l’autre côté de la
cloison.
Des voix gutturales, colères, sauvages, alternaient avec une autre voix,
onctueuse et papelarde. Et de brusques coups de poing appliqués sur des
meubles scandaient la conversation.
--Zut! dit Lourbillon, il nous embête! Entrons tout de même!
Dans le bureau de M. le Directeur, la scène était épique. Dix Arabes, en
burnous, leurs poignets bistrés menaçants hors des linges blancs,
vitupéraient, en sabir, Premierdi, lequel, réfugié derrière sa table,
s’essoufflait en explications plutôt confuses.
--Tiens! les Beni-Ben-Mouctar! s’exclama Lourbillon. Et il expliqua à
Fernand:
--Ce sont des acrobates tunisiens que Premierdi a fait venir de là-bas.
Ils n’ont pas fait le sou à Paris, et il est probable que Premierdi a
mangé la grenouille et n’a plus l’argent pour les rapatrier! Sale
histoire! C’est qu’ils n’ont pas l’air commode!
Le chef des Beni-Ben-Mouctar, en effet, un énorme hercule, dans toute la
vigueur de la quarantaine, aux yeux sanglants dans sa figure brune,
vociférait, en désignant d’un doigt maigre le coffre-fort:
--Toi pris à nous argent pour retour! Dans caisse-là argent! Toi,
rendre, voilà et nous partir!
Les neuf autres Beni-Ben-Mouctar, appuyèrent énergiquement d’une
approbation du menton l’ultimatum du chef. Ils étaient d’âges
différents. Deux avaient trente ans à peu près, trois autres de vingt à
vingt-cinq ans, puis c’étaient deux adolescents d’une quinzaine d’années
et deux garçonnets de dix ans. Mais, tous, avec les mêmes regards noirs,
fusillaient l’infortuné directeur de la _Sécurité_, agence de tout
repos.
Et Premierdi était dans ses petits souliers.
En effet, cet argent, il l’avait touché, parbleu! Il l’avait
soigneusement retenu sur les premières recettes, médiocres pourtant,
hélas! des Beni-Ben-Mouctar. C’était, disait-il, dans leur intérêt, par
mesure de précaution, et pour leur assurer un rapatriement facile. Mais
il devait être loin, cet argent-là, s’il courait toujours!
--Patron, j’ai une idée! articula soudain, entre haut et bas, une espèce
de colosse blond, qui venait, comme d’une trappe, de surgir de derrière
une portière, drapée au fond de la pièce.
--Ah bien! c’est une chance. Dites vite! suffoqua M. le Directeur de la
_Sécurité_, qui épongeait son front chauve avec une visible inquiétude.
Le colosse blond, le premier commis de la boîte, un Américain du Nord,
nommé Smith, cligna de l’œil et répondit:
--Laissez-moi faire!
Et avec une insolence de planteur domptant des nègres, roulant ses
larges épaules, et abattant sur la table deux poings gros comme des
melons ordinaires, il commanda:
--Un peu de silence, la tribu! Tâchez de vous coller le long des murs et
d’attendre tranquillement. On va s’occuper de vous!
Matés, les indigènes reculèrent, selon l’ordre donné. Lourbillon et
Fernand, adossés, eux aussi, à la cloison, ne pipaient plus.
Et Smith, entraînant Premierdi dans l’angle le plus sourd du bureau
directorial, explique de bouche à oreille:
--Voici. Il s’agit de se débarrasser de ce paquet-là, au plus juste
prix. C’est très simple. Vous allez d’abord expédier les chefs de
famille, le vieux-là qui est méchant et qui a appris à parler français,
ce qui est fâcheux, et les deux autres gaillards qui en savent peut-être
plus qu’ils n’en disent. Trois voyages, quoi! Ces trois raseurs
liquidés, on sèmera les autres, facilement. Que le diable m’étouffe si
les boys livrés à eux-mêmes sont capables de s’y reconnaître! S’ils nous
embêtent, une fois les hommes partis, il y a le Dépôt, by God!
--Parfaitement! parfaitement! acquiesça Premierdi qui souriait
béatement.
--Seulement, Smith, mon vieux,--objecta-t-il--vous oubliez que le prix
de ces trois voyages, nous ne l’avons pas en caisse! Si on ouvrait en
même temps le coffre-fort et la porte, ça ferait un courant d’air!
--Bah! fit Smith, la mère des poires n’est pas morte! Tenez, qu’est-ce
que je disais!
Au seuil du bureau, apparaissait en ce moment, glabre et maigre, un
jeune homme qui, d’une voix peu assurée, demanda:
--Monsieur Premierdi, s’il vous plaît?
--C’est moi, monsieur.
--Le Directeur de l’_Étoile des Concerts_?
--En personne! répondit Premierdi à qui Smith venait de pousser le coude
avec allégresse.
--Monsieur, je suis Clodomir, de l’_Européen_, et je viens vous demander
la faveur d’une insertion, annonçant mes débuts dans un genre nouveau
pour moi. Je vais créer une pantomime et je désirerais vivement...
--Oh! oh! une insertion à l’_Étoile_! comme vous y allez! s’exclama
Premierdi. C’est que nous sommes pleins, vous savez! Il n’y a plus une
ligne à donner.
--Je serais prêt--déclara le jeune Clodomir avec anxiété--à payer ce
qu’il faudrait.
--On pourrait peut-être, interjeta Smith, faire sauter l’article sur
Polin, cette fois-ci. Mais dame! vous comprenez, ça vaut ce que ça vaut!
--Ça vaudra ce que ça vaudra! déclara héroïquement Clodomir.
--Smith! commanda Premierdi, emmenez Monsieur à la caisse et
arrangez-vous avec lui. Monsieur, c’est bien une faveur que je vous fais
et parce que toutes les tentatives artistiques m’intéressent!
déclama-t-il, pendant que l’Américain entraînait le mime de _l’Européen_
derrière la portière du fond.
Les Beni-Ben-Mouctar, impassibles le long des murs, attendaient avec
fatalisme. Ce qui est écrit est écrit!--il était bien «écrit» sur leurs
engagements qu’une somme de... leur serait payée et l’argent n’était pas
venu... Mais à cela près, n’empêchait qu’Allah était Allah! et que
Mohammed était son prophète...
Premierdi aperçut tout à coup Lourbillon et Fernand, et, cordial:
--Tiens! Lourbillon, par quel hasard! s’écria-t-il.
--Je suis venu, cher ami, exposa Lourbillon en s’avançant, vous
présenter un jeune camarade à moi, pour que vous l’entendiez, et je suis
sûr qu’après l’audition, vous me remercierez de vous avoir amené un
numéro de cet acabit.
Premierdi jaugea Fernand d’un coup d’œil de maquignon. Puis, très bref:
--Un comique?
--Non. Un romancier!
--C’est bien raplapla...
--Une voix délicieuse!
--Monsieur!--jeta Premierdi à Fernand, c’est vingt francs qu’il faut que
vous déposiez!
--Vingt francs! sursauta Lourbillon.
Fernand se reculait déjà, l’air gêné. Mais Lourbillon le rattrapa par la
manche.
--C’est à prendre ou à laisser! prononça Premierdi avec flegme.
Lourbillon tira un louis de sa poche.
--Je prends!--dit-il,--ou plutôt vous prenez! C’est égal, vous en avez
une santé, mon père Premierdi!
--Laisse donc, tu me revaudras ça plus tard! souffla-t-il à Fernand.--Il
ne sera pas dit que, faute d’un louis, on aura mis la lumière sous le
boisseau!
Sous la portière soulevée réapparaissaient Smith et Clodomir. Clodomir,
le chapeau à la main, retraversa le bureau, s’inclina et disparut. Smith
chuchota, ricanant, à Premierdi:
--Il a payé l’insertion: 50 francs! plus un abonnement à _l’Étoile_ que
je lui ai collé d’autorité: 25 francs. Ça marche!
--Ça marche! oui! mais pas encore suffisamment. Il faudrait un appoint
sérieux.
Smith se frappa le front:
--Patron! l’appoint, je l’ai! seulement, il faut que je vous fasse un
aveu pénible.
--Un aveu, Smith?
--Une confession. Voilà, voilà bien deux ans que je n’ai pas expédié le
service de _l’Étoile des Concerts_!
Premierdi bondit. Les voleurs n’aiment pas être volés. Il foudroya Smith
de ses yeux furibonds.
--Bénissez le Seigneur notre Dieu, patron! car c’est cette circonstance
qui vous sauve. Du reste, vous n’avez rien perdu. Les abonnés de
_l’Étoile_ ont trop le trac de s’y voir éreintés pour protester. Ils
achètent le journal, voilà tout. Et c’est encore un bénéfice! Mais cela
n’est rien. L’important, c’est que, n’ayant pas envoyé tout ce papier,
je l’ai conservé chez moi! Et il y en a bien douze mille kilos! Depuis
deux ans, songez donc! Ça représente de la galette, douze mille kilos de
papier! Paper is money! C’est le voyage de nos trois Arbicos! Patron,
remerciez-moi.
Premierdi suffoquait. Mais il ne protesta que faiblement. Il dit:
--Positivement, Smith, vous m’épatez! Enfin, ce qui est fait est fait!
Ce dialogue édifiant n’avait pas été sans estomaquer Fernand quelque
peu, mais Lourbillon le réconforta. Et d’ailleurs, quoi! la sagesse
était de ne s’étonner de rien! et c’est pourquoi, quelques instants plus
tard, tandis que Smith emmenait les Beni-Ben-Mouctar, après leur avoir
expliqué à sa manière l’ingénieuse combinaison qui les concernait--le
jeune homme, accompagné au piano par l’universel Premierdi (cet
honorable industriel possédait tous les talents!) roucoula, de sa voix
la plus suave, les meilleures mélodies de son répertoire. L’épreuve
réussit à souhait, et, séance tenante, le vieux crocodile lui fit signer
un engagement au concert des _Bateaux-Fleuris_ (Auteuil-Point-du-Jour).
Dans trois jours, il débuterait.
Ce n’était pas encore les _Ambassadeurs_! mais tout vient à point à qui
sait attendre... dit-on. Les cent paliers de la gloire se montent marche
par marche... et les phénomènes sont rares qui peuvent enjamber
plusieurs étages à la fois--si ce n’est pour les descendre!