III

Faubourg Saint-Martin, une maison louche, étroite, haute, de ces maisons

à deux fenêtres en façade qui semblent écrasées entre leurs voisines et

dont la porte, à un seul battant, s’ouvre sur un couloir lépreux, où

s’amorce un escalier humide et sombre aux rampes gluantes, empuanti de

l’odeur des plombs.

Au troisième étage, une pancarte de cuir noir, tenue par des clous,

porte en lettres blanches cette double enseigne:

L’ÉTOILE DES CONCERTS

ADMINISTRATION ET RÉDACTION

_La Sécurité_

Agence lyrique.

A travers les murs de torchis, des tumultes étranges sortent de ce

repaire, assourdissant parfois la maison, du rez-de-chaussée aux

combles.

Mais la concierge est philosophe et n’en a cure.

Ce sont des hululements pointus de voix de femmes, modulant les notes de

quelque scie en vogue, des tonnerres de basses masculines, roulant,

comme des cailloux qui tombent d’une charrette, les sonorités d’un grand

air d’opéra, et, tout le temps, un pianotage essoufflé, incohérent, sans

cesse interrompu, sans trêve repris.

Ce sont, aussi, des fracas de querelles, des cris, des hurlements, des

plaintes. Et la dégringolade brusque jusqu’à la rue de gens qui

mâchonnent des injures, tendent le poing, donnent de la canne aux murs

du corridor.

Mais la concierge ferme les yeux et se bouche les oreilles. M. Premierdi

paye exactement son terme...

M. Premierdi, en effet, directeur de l’_Étoile des Concerts_, organe

hebdomadaire de l’art lyrique et, concurremment, de l’Agence la

_Sécurité_, n’est pas un bonhomme ordinaire. M. Premierdi fut jadis un

journaliste de haut vol, propriétaire d’un grand quotidien, habitué des

premières, membre de plusieurs cercles, homme politique presque éligible

et homme de lettres presque décoré. Depuis, il a eu des malheurs, qui

n’ont pas abattu sa fierté, mais qui lui ont interdit bien des

ambitions. Pris la main dans le sac dans une affaire de chantage et

condamné par la justice de son pays, il a dû renoncer aux longs espoirs

et aux larges pensées! Mais, merci, mon Dieu! il n’y a pas que cela dans

la vie!... et sitôt sorti du logement ombreux et gratuit que pour un an

les tribunaux lui avaient assigné pour domicile, il a su se retourner

et, plus avisé que Jérôme Paturot, trouver très vite une position

sociale. Il s’est intronisé bienfaiteur des arts, providence des

débutants, distributeur de réclame et marchand de gloire! Et son petit

commerce, à part quelques accrocs, marche très bien.

Justement, cet après-midi, il se présentait un accroc. Lourbillon et

Fernand, en pénétrant dans le sanctuaire, dénoncés par la sonnette qui

tintait à chaque ouverture de l’huis, en perçurent, tout de suite, une

vague idée.

Ils se trouvaient dans une petite pièce carrée, lugubre, encombrée de

casiers pleins de brochures, sentant la pipe et la vieille poussière et

qui servait d’antichambre au bureau de M. le directeur.--Pas de meubles;

aux murs, des affiches aux tons gueulards, aux dessins inhabiles

représentant les faces et même les piles des chanteuses en vogue, des

comiques en vedette, aguichant le public des rues par des œillades, des

gestes, des poses engageantes, appels continuels à la foule, qui donnent

aux murailles des airs de faire la retape...

Le piano s’était tu et l’on n’entendait plus que le manifeste chambard

d’une discussion plutôt orageuse, déchaînée de l’autre côté de la

cloison.

Des voix gutturales, colères, sauvages, alternaient avec une autre voix,

onctueuse et papelarde. Et de brusques coups de poing appliqués sur des

meubles scandaient la conversation.

--Zut! dit Lourbillon, il nous embête! Entrons tout de même!

Dans le bureau de M. le Directeur, la scène était épique. Dix Arabes, en

burnous, leurs poignets bistrés menaçants hors des linges blancs,

vitupéraient, en sabir, Premierdi, lequel, réfugié derrière sa table,

s’essoufflait en explications plutôt confuses.

--Tiens! les Beni-Ben-Mouctar! s’exclama Lourbillon. Et il expliqua à

Fernand:

--Ce sont des acrobates tunisiens que Premierdi a fait venir de là-bas.

Ils n’ont pas fait le sou à Paris, et il est probable que Premierdi a

mangé la grenouille et n’a plus l’argent pour les rapatrier! Sale

histoire! C’est qu’ils n’ont pas l’air commode!

Le chef des Beni-Ben-Mouctar, en effet, un énorme hercule, dans toute la

vigueur de la quarantaine, aux yeux sanglants dans sa figure brune,

vociférait, en désignant d’un doigt maigre le coffre-fort:

--Toi pris à nous argent pour retour! Dans caisse-là argent! Toi,

rendre, voilà et nous partir!

Les neuf autres Beni-Ben-Mouctar, appuyèrent énergiquement d’une

approbation du menton l’ultimatum du chef. Ils étaient d’âges

différents. Deux avaient trente ans à peu près, trois autres de vingt à

vingt-cinq ans, puis c’étaient deux adolescents d’une quinzaine d’années

et deux garçonnets de dix ans. Mais, tous, avec les mêmes regards noirs,

fusillaient l’infortuné directeur de la _Sécurité_, agence de tout

repos.

Et Premierdi était dans ses petits souliers.

En effet, cet argent, il l’avait touché, parbleu! Il l’avait

soigneusement retenu sur les premières recettes, médiocres pourtant,

hélas! des Beni-Ben-Mouctar. C’était, disait-il, dans leur intérêt, par

mesure de précaution, et pour leur assurer un rapatriement facile. Mais

il devait être loin, cet argent-là, s’il courait toujours!

--Patron, j’ai une idée! articula soudain, entre haut et bas, une espèce

de colosse blond, qui venait, comme d’une trappe, de surgir de derrière

une portière, drapée au fond de la pièce.

--Ah bien! c’est une chance. Dites vite! suffoqua M. le Directeur de la

_Sécurité_, qui épongeait son front chauve avec une visible inquiétude.

Le colosse blond, le premier commis de la boîte, un Américain du Nord,

nommé Smith, cligna de l’œil et répondit:

--Laissez-moi faire!

Et avec une insolence de planteur domptant des nègres, roulant ses

larges épaules, et abattant sur la table deux poings gros comme des

melons ordinaires, il commanda:

--Un peu de silence, la tribu! Tâchez de vous coller le long des murs et

d’attendre tranquillement. On va s’occuper de vous!

Matés, les indigènes reculèrent, selon l’ordre donné. Lourbillon et

Fernand, adossés, eux aussi, à la cloison, ne pipaient plus.

Et Smith, entraînant Premierdi dans l’angle le plus sourd du bureau

directorial, explique de bouche à oreille:

--Voici. Il s’agit de se débarrasser de ce paquet-là, au plus juste

prix. C’est très simple. Vous allez d’abord expédier les chefs de

famille, le vieux-là qui est méchant et qui a appris à parler français,

ce qui est fâcheux, et les deux autres gaillards qui en savent peut-être

plus qu’ils n’en disent. Trois voyages, quoi! Ces trois raseurs

liquidés, on sèmera les autres, facilement. Que le diable m’étouffe si

les boys livrés à eux-mêmes sont capables de s’y reconnaître! S’ils nous

embêtent, une fois les hommes partis, il y a le Dépôt, by God!

--Parfaitement! parfaitement! acquiesça Premierdi qui souriait

béatement.

--Seulement, Smith, mon vieux,--objecta-t-il--vous oubliez que le prix

de ces trois voyages, nous ne l’avons pas en caisse! Si on ouvrait en

même temps le coffre-fort et la porte, ça ferait un courant d’air!

--Bah! fit Smith, la mère des poires n’est pas morte! Tenez, qu’est-ce

que je disais!

Au seuil du bureau, apparaissait en ce moment, glabre et maigre, un

jeune homme qui, d’une voix peu assurée, demanda:

--Monsieur Premierdi, s’il vous plaît?

--C’est moi, monsieur.

--Le Directeur de l’_Étoile des Concerts_?

--En personne! répondit Premierdi à qui Smith venait de pousser le coude

avec allégresse.

--Monsieur, je suis Clodomir, de l’_Européen_, et je viens vous demander

la faveur d’une insertion, annonçant mes débuts dans un genre nouveau

pour moi. Je vais créer une pantomime et je désirerais vivement...

--Oh! oh! une insertion à l’_Étoile_! comme vous y allez! s’exclama

Premierdi. C’est que nous sommes pleins, vous savez! Il n’y a plus une

ligne à donner.

--Je serais prêt--déclara le jeune Clodomir avec anxiété--à payer ce

qu’il faudrait.

--On pourrait peut-être, interjeta Smith, faire sauter l’article sur

Polin, cette fois-ci. Mais dame! vous comprenez, ça vaut ce que ça vaut!

--Ça vaudra ce que ça vaudra! déclara héroïquement Clodomir.

--Smith! commanda Premierdi, emmenez Monsieur à la caisse et

arrangez-vous avec lui. Monsieur, c’est bien une faveur que je vous fais

et parce que toutes les tentatives artistiques m’intéressent!

déclama-t-il, pendant que l’Américain entraînait le mime de _l’Européen_

derrière la portière du fond.

Les Beni-Ben-Mouctar, impassibles le long des murs, attendaient avec

fatalisme. Ce qui est écrit est écrit!--il était bien «écrit» sur leurs

engagements qu’une somme de... leur serait payée et l’argent n’était pas

venu... Mais à cela près, n’empêchait qu’Allah était Allah! et que

Mohammed était son prophète...

Premierdi aperçut tout à coup Lourbillon et Fernand, et, cordial:

--Tiens! Lourbillon, par quel hasard! s’écria-t-il.

--Je suis venu, cher ami, exposa Lourbillon en s’avançant, vous

présenter un jeune camarade à moi, pour que vous l’entendiez, et je suis

sûr qu’après l’audition, vous me remercierez de vous avoir amené un

numéro de cet acabit.

Premierdi jaugea Fernand d’un coup d’œil de maquignon. Puis, très bref:

--Un comique?

--Non. Un romancier!

--C’est bien raplapla...

--Une voix délicieuse!

--Monsieur!--jeta Premierdi à Fernand, c’est vingt francs qu’il faut que

vous déposiez!

--Vingt francs! sursauta Lourbillon.

Fernand se reculait déjà, l’air gêné. Mais Lourbillon le rattrapa par la

manche.

--C’est à prendre ou à laisser! prononça Premierdi avec flegme.

Lourbillon tira un louis de sa poche.

--Je prends!--dit-il,--ou plutôt vous prenez! C’est égal, vous en avez

une santé, mon père Premierdi!

--Laisse donc, tu me revaudras ça plus tard! souffla-t-il à Fernand.--Il

ne sera pas dit que, faute d’un louis, on aura mis la lumière sous le

boisseau!

Sous la portière soulevée réapparaissaient Smith et Clodomir. Clodomir,

le chapeau à la main, retraversa le bureau, s’inclina et disparut. Smith

chuchota, ricanant, à Premierdi:

--Il a payé l’insertion: 50 francs! plus un abonnement à _l’Étoile_ que

je lui ai collé d’autorité: 25 francs. Ça marche!

--Ça marche! oui! mais pas encore suffisamment. Il faudrait un appoint

sérieux.

Smith se frappa le front:

--Patron! l’appoint, je l’ai! seulement, il faut que je vous fasse un

aveu pénible.

--Un aveu, Smith?

--Une confession. Voilà, voilà bien deux ans que je n’ai pas expédié le

service de _l’Étoile des Concerts_!

Premierdi bondit. Les voleurs n’aiment pas être volés. Il foudroya Smith

de ses yeux furibonds.

--Bénissez le Seigneur notre Dieu, patron! car c’est cette circonstance

qui vous sauve. Du reste, vous n’avez rien perdu. Les abonnés de

_l’Étoile_ ont trop le trac de s’y voir éreintés pour protester. Ils

achètent le journal, voilà tout. Et c’est encore un bénéfice! Mais cela

n’est rien. L’important, c’est que, n’ayant pas envoyé tout ce papier,

je l’ai conservé chez moi! Et il y en a bien douze mille kilos! Depuis

deux ans, songez donc! Ça représente de la galette, douze mille kilos de

papier! Paper is money! C’est le voyage de nos trois Arbicos! Patron,

remerciez-moi.

Premierdi suffoquait. Mais il ne protesta que faiblement. Il dit:

--Positivement, Smith, vous m’épatez! Enfin, ce qui est fait est fait!

Ce dialogue édifiant n’avait pas été sans estomaquer Fernand quelque

peu, mais Lourbillon le réconforta. Et d’ailleurs, quoi! la sagesse

était de ne s’étonner de rien! et c’est pourquoi, quelques instants plus

tard, tandis que Smith emmenait les Beni-Ben-Mouctar, après leur avoir

expliqué à sa manière l’ingénieuse combinaison qui les concernait--le

jeune homme, accompagné au piano par l’universel Premierdi (cet

honorable industriel possédait tous les talents!) roucoula, de sa voix

la plus suave, les meilleures mélodies de son répertoire. L’épreuve

réussit à souhait, et, séance tenante, le vieux crocodile lui fit signer

un engagement au concert des _Bateaux-Fleuris_ (Auteuil-Point-du-Jour).

Dans trois jours, il débuterait.

Ce n’était pas encore les _Ambassadeurs_! mais tout vient à point à qui

sait attendre... dit-on. Les cent paliers de la gloire se montent marche

par marche... et les phénomènes sont rares qui peuvent enjamber

plusieurs étages à la fois--si ce n’est pour les descendre!

La Vedette · 第 9 / 52 题