II

Boulevard Saint-Denis, presque au coin du faubourg, à deux pas de la

porte Ludovico Magno, c’est le Café de la _Chartreuse_.

Un café? Sans doute! puisque des garçons en tablier blanc y servent,

quand on les leur commande--rarement!--des consommations; puisqu’on y

voit une caisse et une caissière, des tables, des chaises, des

banquettes et un gérant.

Mais surtout, c’est la petite Bourse des cabots, le dock de la

miseloque, la halle aux mentons bleus!

Faces blêmes, aux nez pincés, aux lèvres glabres, bouches molles

grimaçantes, yeux éraillés, pâleurs et maigreurs, angoisse et famine,

odeurs d’estomacs creux et vides, foulards sales cachant du linge usé et

douteux, ce sont les joyeux comiques sans emploi, les rigolos sur le

pavé, les chanteurs, les diseurs et les danseurs excentriques, tous ceux

qui le soir, aux lumières, demain peut-être, en quelque bouiboui,

dispenseront le rire et la joie à un public qui les croit heureux et qui

les envie...! Pitres malades, paillasses moribonds, faites les beaux,

vous aurez du sucre...! Cabriolez sans cesse et recabriolez... c’est

vous la gaîté qui passe!

Et ils viennent là, chaque jour, à la _Chartreuse_, en quête d’un

engagement possible, à l’affût de l’imprésario providentiel qui entre

dans la boîte, en coup de vent, ayant besoin pour Calais, pour Saintes

ou pour Brive-la-Gaillarde, d’un monologuiste, d’un romancier ou d’une

gommeuse.

Car il y a les femmes, aussi.

Pauvres filles!

Livides, dans la cruauté du grand jour, le sourire comme obligatoire,

fugitif ou figé, rougi au raisin, blafardes de poudre de riz à bon

marché, les paupières bleuies, les yeux en lunettes noircies au crayon,

elles attendent, elles aussi, debout sur le trottoir, le bon plaisir du

barnum qui voudra bien utiliser les restes d’une jeunesse qui file et

d’une voix qui s’éteint.

En plein hiver couvertes à peine de maigres corsages ou de chemisettes

claires, au cœur de l’été étouffant sous des manteaux de vieilles

fourrures, souvenirs de jours plus prospères, mais toujours casquées de

chapeaux ronds, à plumes tumultueuses ou à rubans ébouriffants, posés

sur des cheveux sauvagement frisottés et brûlés par le fer; parées d’une

bijouterie puérile et désolante!

Des petits ronds de porcelaine bleue, entourés d’une verroterie blanche,

leur donnent l’illusion d’avoir les oreilles égayées de turquoises et

cerclées de diamants!... Enfantillages!

Toute cette série de flèches, de losanges, de cœurs Lère-Cathelain

s’étale triste et terne sur les poitrines. Les croissants surtout, les

croissants sont en faveur... Pauvres croissants de toutes ces Dianes

revenues bredouilles et désolées de toutes les chasses, dont l’homme est

bien le dernier gibier!

Qu’une extrême et méticuleuse simplicité leur irait mieux que tous ces

faux miroirs auxquels ne se prennent plus les alouettes!...

Leurs teints, couleur de dragée violettement rosée, ne cachent pas sous

les fards les petits sillons creux de leurs soucis, de leur angoisse des

lendemains: leur maquillage, hélas! ne sait tromper personne, il n’est

que la voilette de leurs peines, il n’en est pas le masque.

Et tous ces fiers efforts de dissimulation stigmatisent sur leurs

bouches vermillonnées la pudeur de la souffrance... et c’est pour cette

pudeur-là, qu’il faut les estimer et les aimer, les braves cabots, et ne

point blaguer aigrement leurs naïves vanités, leurs puérils orgueils,

dans lesquels ils se forgent des compensations!

Écoutons-les, sans ironie méchante au coin de la lèvre, sans hochements

de tête et sans haussements d’épaules, raconter, fièvreux, leurs

prouesses, imaginer des conquêtes et des triomphes!

Qu’ils parlent d’eux, qu’ils croient surtout, qu’ils croient longtemps,

longtemps, à leur gloire, à leur talent, et surtout au bonheur

inestimable du succès... Quand ils en auront, ils n’y croiront plus!

Et tout ce monde, serré à n’y pas laisser tomber une épingle, encombre

le trottoir devant la terrasse du café de la _Chartreuse_. Et ce sont

des rires, des papotages et des histoires!

Car, ni eux ni elles n’avoueraient pour rien au monde leur détresse, et

tel qui n’a pas mangé depuis la veille midi, narre avec force détails un

souper dont il fut, soi-disant, le boute-en-train, hier, cette nuit, à

l’Américain. Avec des femmes! à la roue! Tandis qu’une énorme brune, aux

chairs croulantes, aux yeux ternes, toute la figure abominablement

lassée et triste, raconte, dans un groupe, qu’elle a refusé, pas plus

tard que ce matin, cinq louis à un vieux dégoûtant qui voulait

l’embrasser en pleine rue:

--«Tu comprends! je n’en suis pas encore à cinq louis près,

heureusement!» Et patati et patata...

Mais les conversations ralentissent et tout à coup, une femme crie:

«Tiens! Stellaire qui passe! on répète à l’_Eldorado_!» et toutes de

courir et de regarder, ah! de quels yeux brillants! les heureuses, les

veinardes de la corporation, calées dans leurs victorias, en grand tra

la la de toilette tapageuse, et qui, payées à raison de 40 à 50 fr. par

jour, dépensent 100,000 par an!

...--En a-t-elle, hein? de la chance, cette Stellaire! Avec sa figure

sabrée, au milieu, d’une fente énorme qui lui sert de bouche, ses yeux

fins, longs et étroits d’angora qui guette.--Une tête de jeune chatte

égyptienne qui aurait quitté les gouttières d’Égypte pour celles de

Montmartre!--Une Cléopâtre de bastringue!--Elle a l’air dégringolée

d’une pyramide et de poser «le profil» pour illustrations de

sarcophages! Piges-tu, dans cent ans, quelle momie!--Les quolibets

s’arrêtent là, car si Stellaire a des envieuses, elle n’a pas

d’ennemies, on la sait gentille et bonne camarade.

Seule, la mère Cégain ronchonne, elle pense qu’avec l’argent d’une seule

robe de Stellaire, elle aurait tout une garde-robe propre et à la mode

qui aiderait bigrement à son placement dans une bonne petite boîte... au

lieu de cela, elle se crève dans le jour à ses cartonnages, des boîtes à

coller à vingt-cinq sous la douzaine.

Heureuse encore de les avoir! car, lorsque le carton chôme, les gosses

manquent de tabliers et de bottines; c’est pas ses cachets de 8 à 15

francs qu’elle attrape tous les dimanches dans la banlieue de Paris qui

peuvent faire face à tout! Son mari, petit employé, ne gagne pas 10,000

francs par an... et, dame, elle est bigrement contente de toucher tous

les samedis les 25 ou 30 francs de ses petits cubes.--Le dimanche soir,

après la lessive faite du linge d’eux tous, elle file vers les Asnières,

ou les Raincy, débiter, avec succès ma foi, les chansons mises à la mode

par une paire de gants noirs 6 ¾ chevreau glacé de la Scala. Une vraie

brave femme, cette mère Cégain, bûchant, trimant, élevant ses quatre

gosses avec joie et gaîté, la parole leste et gauloise, une Madame

Sans-Gêne alerte, courageuse et vivante comme le faubourg qu’elle

personnifie de si amusante façon. Ah! la digne et brave petite femme!

Elle attendait ce jour-là un arrangeur de concert qui ne vint pas! Six

heures sonnaient à la bedaine du nègre.

Lourbillon, étendu nonchalamment sur trois chaises,--le derrière sur

l’une, le pied allongé sur l’autre et le bras étreignant amoureusement

le dossier de la troisième,--Lourbillon voyait la vie en rose, à travers

l’absinthe-grenadine de nuance fraise écrasée que le garçon venait de

poser devant lui.

Lourbillon, du reste, était beau. Beau comme un symbole.

Mal rasé, en sorte que sa barbe, assez forte, lui sortait de tous les

coins du visage en petites pointes bleues et offensives, la face remuée

et plissée incessamment d’une infinie quantité de tics, qui donnaient à

son masque la perpétuelle agitation d’une figure de singe, il était

chaussé d’espadrilles, et coiffé d’un chapeau haut de forme à bords

plats, cavalièrement incliné sur l’oreille.

Une énorme cravate écossaise égayait follement son complet beige à

grands damiers. Et, de moment en moment, il laissait de son avaloire

édentée tomber quelques récits et apophtegmes que recueillaient d’autres

privilégiés, mais de moindre importance apparemment, installés dans ses

environs.

--Monsieur!--proférait-il, en s’adressant à un vieux personnage tout

décrépit, qui se trouvait à sa droite et qui, d’ailleurs, semblait

sourd, car il écoutait béatement sans manifester la moindre approbation

ni la plus petite opposition,--monsieur! quand je chante! c’est un

silence: en entendrait pousser le gazon!

--Tenez! un soir, à Tours, des jeunes gens,--mon Dieu! je ne leur en

veux pas à ces gamins, ils avaient peut-être bu, et puis, sans doute,

ils ne savaient pas que c’était moi qui chantais...--Bref! des jeunes

gens avaient fait quelque bruit pendant que j’étais en scène. Monsieur,

on a voulu les jeter à la Loire!

Il fit une pause et ajouta:

--C’est comme cela que se font les révolutions!

Mais, tout à coup, cette fois sans s’arrêter à considérer quel effet son

récit avait pu produire sur l’apathique vieillard, Lourbillon se dressa

sur ses espadrilles et d’un moulinet double de ses deux grands bras, il

imita le télégraphe optique, à l’adresse d’un jeune homme, qui, à ce

moment, passait sur le boulevard.

--Eh! Fernand! Monsieur Fernand! hurlait-il, en même temps, de cette

criarde voix, dont, à l’entendre, il eût entraîné le peuple à des

destinées meilleures.

Le jeune homme se retourna à ce fracas, reconnut Lourbillon, sourit, et

se dirigea vers le café. C’était bien le Fernand de la Fauvette de

Ménilmontant.

Toujours svelte, élégant, avec sa fine tête brune. Seulement, il portait

le bras droit en écharpe.

--Qu’es à co? s’enquit Lourbillon en lui faisant une place à son côté.

--Peuh! rien! expliqua Fernand, un bras démis, ça n’est pas grave!

--Mais, cher ami, vous ne pouvez pas travailler avec ça!

--C’est justement ce qui m’embête, car ce sera encore long à se

remettre, m’a dit le médecin. Et dame! vous pensez, mon patron n’a pas

attendu au lendemain pour me rendre à ma belle liberté! Quand un outil

est cassé, on le jette, pas vrai? Je suis jeté! Et voilà!

Fernand parlait avec amertume. Il poursuivit:

--Vous avez de la chance, vous autres! Un bras démis n’empêche pas de

chanter! Moi, c’est la dèche d’ici quelques jours! Et la noire, vous

savez! Allez donc tenir les ciseaux de la main gauche!

Lourbillon l’interrompit:

--Avant de vous désespérer, il faudrait voir à voir, jeune homme! Il n’y

a pas que les ciseaux dans le monde, que diable! Vous rappelez-vous ce

que nous disions, Mésange et moi, le mois dernier, à la soirée de la

Fauvette, là-bas, à Ménilmontant?

Au nom de la chanteuse, Fernand avait légèrement tressailli... Il

frisotta, de sa main libre, sa moustache, comme pour cacher un sourire

involontaire, et répondit:

--Bah! c’était une plaisanterie!

Mais Lourbillon s’emballait:

--Une plaisanterie? Du tout, mon petit! Une voix comme la vôtre, ça ne

se trouve pas facilement! Et tenez! je vais vous faire un aveu. Moi,

Lourbillon! quand je vous ai entendu, j’ai été jaloux de vous! Ah! ça

vous la coupe, ça!

Et il mit ses pouces dans les entournures de son gilet. Il est certain

que l’argument était décisif! Car on n’en ramassait pas à la pelle, des

artistes dignes d’exciter, ne fût-ce qu’une minute, la jalousie de

Lourbillon!

Fernand, toutefois, demeurait sceptique. Il avait de la modestie. Et ses

triomphes d’amateur ne lui avaient pas monté la tête.

Devant trois pelées et six tondus, oui, il pouvait briller, mais devant

un public nombreux, sur une vraie scène, dans une grande salle

illuminée, du haut jusqu’en bas, il sentait bien qu’il perdrait tous ses

moyens. On le chuterait, on le sifflerait, et alors, il ne répondait

plus de lui, il avait le crâne près du bonnet, ça ferait du vilain!

C’est ce qu’il expliqua tout à trac à l’incomparable comique, avec

beaucoup de franchise.

--Des bêtises!... riposta celui-ci. Les sifflets qui vous siffleront ne

sont pas encore fondus, cher ami! Eh! mais, en croirai-je mes yeux!

s’interrompit Lourbillon, en se dressant, le chapeau au bout du bras,

agité comme un pavillon.

Une urbaine aux roues caoutchoutées, drelin-drelinant du grelot de son

cheval, venait de halter devant la Chartreuse, et il en descendait,

empanachée d’un chapeau mirobolant et gaînée de soie claire sous un

collet fanfreluché de dentelles, mademoiselle Blanche Mésange, des

_Ambassadeurs_.

La jeune femme, qui n’avait encore regardé ni à droite, ni à gauche,

traversa vivement avec des «pardon, monsieur!» et des «pardon,

madame!»--qui provoquèrent d’ailleurs quelques réflexions désobligeantes

(soyez donc polie!)--la foule des pauvres cabots qui vont à pied, et

aborda, comme jadis au palais de Salomon la reine de Saba, au seuil de

la terrasse.

Alors seulement, elle aperçut le chapeau de Lourbillon et Lourbillon

lui-même, et très vite, sans prêter attention au compagnon de son vieux

camarade:

--Tu n’as pas vu Garrigou, le compositeur?

--Garrigou? Non. Il est peut-être à l’intérieur!

--Je viens lui demander de faire la musique d’une chanson qu’on m’a

apportée. Je vais voir s’il est là!

Légère, elle pénétra dans le café, eut un bref colloque avec la

caissière et revint:

--Il n’est pas arrivé, cet idiot-là! J’ai soif, mon petit Lourbillon. Je

boirais bien quelque chose.

Et elle s’assit, en tapant sur le guéridon du pommeau d’or de son

ombrelle.

--Dis donc, Blanche... fit alors Lourbillon, en clignant les yeux, ce

qui, croyait-il, lui donnait l’air particulièrement malicieux.

--Quoi!

--Tu ne dis pas bonjour à monsieur!

--Quel monsieur? Ah! pardon, monsieur!... monsieur Fernand! s’empressa

la chanteuse qui devint toute rose. Et elle tendit la main au jeune

homme.

--Mademoiselle! balbutia celui-ci charmé. Et ils n’en dirent pas plus

long ni l’un ni l’autre.

L’astucieux Lourbillon savoura un instant ce silence bébête et joli.

Puis il dit:

--Tu ne sais pas ce que j’étais en train de conseiller à notre jeune

ami?

Blanche haussa doucement les épaules en signe d’ignorance et regardant

Fernand qui la regardait.

--Oh! vous êtes blessé? s’enquit-elle avec vivacité.

--Justement! poursuivit Lourbillon. Il a le bras démis. Son patron l’a

scié. Il va connaître les joies amères de la purée noire et je

m’exterminais le tempérament à lui persuader de lâcher son sale truc

pour le nôtre!

--Oh, oui! Monsieur Fernand, dites! s’écria Blanche Mésange en sautant

sur sa chaise et en tapant des mains. Et, vibrante d’enthousiasme:

--Ce serait si gentil! Vous les mettrez dans votre poche, vous verrez!

--Mademoiselle, vous me tentez!

La résistance de Fernand mollissait en effet sous le feu des grands yeux

bleus amusés et suppliants.

--Ah! si... s’exclama-t-il; mais il s’arrêta dans sa phrase en plein

élan.

--Si quoi?

--Si je pouvais être engagé dans le même établissement que vous!

--Là! cria Lourbillon triomphant en se frappant violemment sur les

genoux, le voilà poussé, le fin pépin! qu’est-ce que je disais?

--Est-il bête, hein? monsieur Fernand? minauda Blanche qui n’en pensait

pas un mot.

--Je veux dire... se troubla Fernand qui cherchait à rattraper son

audace.

Du coup, Lourbillon le tutoya. Il sentait la partie gagnée. L’amour,

petit dieu malin, a eu raison de bien d’autres obstacles que la faible

volonté d’un homme. Et il déclama majestueusement:

--Tu veux dire ce que tu as dit et ce que nous avons tous compris! Et

puis, en voilà assez! Enlevez, c’est pesé! Enfant, tu es des nôtres!

Garçon! à boire!

Fernand put s’assurer d’un coup d’œil, pendant que l’on remplissait les

verres, que sa franchise ne déplaisait point.

Blanche Mésange ne parlait plus, et demeurait pensive, la tête un peu

baissée sous son grand chapeau fleuri. Un dernier rayon de soleil

attardé vint caresser un instant la blondeur de sa nuque inclinée, et

Fernand sentit que le sort en était jeté, et qu’il devenait «artiste

lyrique»!

Pourtant, quelques objections pratiques se présentaient encore à son

esprit. Il confia à Lourbillon:

--C’est que, cher ami, je n’ai pas d’habit pour débuter, si je débute.

Je possède ce costume-ci et un vieux! Et je n’ai pas d’argent! plus un

rond!

--Si ce n’est que cela, moi, je... interjeta passionnément Blanche, dans

un sursaut adorable d’offrande. Elle avait relevé le front et, sous ses

cheveux dorés, ses yeux brillaient, heureux. Mais elle n’insista pas et

se mordit les lèvres, très confuse, car Fernand, avec un recul de

protestation, s’effarouchait:

--Non, mademoiselle, je vous en prie. Pas cela!

--Poire! professa Lourbillon qui ajouta:

--Ce détail n’a aucune importance. Si tu es engagé quelque part, ce qui

est inévitable, tu trouveras tout de suite le crédit nécessaire pour te

nipper comme un prince du sang, si c’est ta fantaisie. Ainsi, c’est

entendu, demain...

Tous trois se levaient, l’heure du repas sonnait au Nègre.

Les miseloqueux s’étaient peu à peu clairsemés, le boulevard redevenait

praticable devant la _Chartreuse_.

Blanche Mésange, le bout d’une bottine sur le marche-pied de sa voiture,

s’attardait à serrer la main de Fernand... Ah! le devoir avant tout!

mais le devoir a des tristesses, il fallait se quitter.

Et Lourbillon poursuivit:

--Demain, rendez-vous ici, à trois heures de relevée. Tu ne chantes pas

le même genre que moi. Il s’ensuit que l’intérêt personnel n’entrave en

rien mon admiration pour toi, et que je veux être ton parrain dans la

noble carrière des arts!

--Quel bavard! soupira Blanche. Mais elle ne se plaignait pas trop, car,

durant tout ce discours, elle tenait la main de Fernand dans la sienne.

Une petite femme si raisonnable! Fiez-vous donc aux antécédents!

--Je te mènerai--poursuivait Lourbillon--chez un agent lyrique de ma

connaissance, Premierdi, faubourg Saint-Martin, à qui tu en boucheras un

coin en lui donnant une audition et qui te fera subito, j’en mettrais

mes dix doigts au feu, engager dans un endroit chic!

Blanche s’était enfin résignée à monter dans sa victoria caoutchoutée.

Le cocher rendit la main à sa bête. Drelindrelin, fit le grelot.

--Tâche que ce soit aux _Ambassadeurs_! insista Fernand, prenant congé.

--Oui! tâche! cria, de loin déjà, Blanche Mésange emportée--drelin,

drelin--au trot de sa belle situation.

Et Lourbillon, abandonné sur le rebord du trottoir, bon vieux cabot

indulgent, revenu de tant de choses, rigola complaisamment:

--Ah! les petites canailles!

La Vedette · 第 8 / 52 题