Boulevard Saint-Denis, presque au coin du faubourg, à deux pas de la
porte Ludovico Magno, c’est le Café de la _Chartreuse_.
Un café? Sans doute! puisque des garçons en tablier blanc y servent,
quand on les leur commande--rarement!--des consommations; puisqu’on y
voit une caisse et une caissière, des tables, des chaises, des
banquettes et un gérant.
Mais surtout, c’est la petite Bourse des cabots, le dock de la
miseloque, la halle aux mentons bleus!
Faces blêmes, aux nez pincés, aux lèvres glabres, bouches molles
grimaçantes, yeux éraillés, pâleurs et maigreurs, angoisse et famine,
odeurs d’estomacs creux et vides, foulards sales cachant du linge usé et
douteux, ce sont les joyeux comiques sans emploi, les rigolos sur le
pavé, les chanteurs, les diseurs et les danseurs excentriques, tous ceux
qui le soir, aux lumières, demain peut-être, en quelque bouiboui,
dispenseront le rire et la joie à un public qui les croit heureux et qui
les envie...! Pitres malades, paillasses moribonds, faites les beaux,
vous aurez du sucre...! Cabriolez sans cesse et recabriolez... c’est
vous la gaîté qui passe!
Et ils viennent là, chaque jour, à la _Chartreuse_, en quête d’un
engagement possible, à l’affût de l’imprésario providentiel qui entre
dans la boîte, en coup de vent, ayant besoin pour Calais, pour Saintes
ou pour Brive-la-Gaillarde, d’un monologuiste, d’un romancier ou d’une
gommeuse.
Car il y a les femmes, aussi.
Pauvres filles!
Livides, dans la cruauté du grand jour, le sourire comme obligatoire,
fugitif ou figé, rougi au raisin, blafardes de poudre de riz à bon
marché, les paupières bleuies, les yeux en lunettes noircies au crayon,
elles attendent, elles aussi, debout sur le trottoir, le bon plaisir du
barnum qui voudra bien utiliser les restes d’une jeunesse qui file et
d’une voix qui s’éteint.
En plein hiver couvertes à peine de maigres corsages ou de chemisettes
claires, au cœur de l’été étouffant sous des manteaux de vieilles
fourrures, souvenirs de jours plus prospères, mais toujours casquées de
chapeaux ronds, à plumes tumultueuses ou à rubans ébouriffants, posés
sur des cheveux sauvagement frisottés et brûlés par le fer; parées d’une
bijouterie puérile et désolante!
Des petits ronds de porcelaine bleue, entourés d’une verroterie blanche,
leur donnent l’illusion d’avoir les oreilles égayées de turquoises et
cerclées de diamants!... Enfantillages!
Toute cette série de flèches, de losanges, de cœurs Lère-Cathelain
s’étale triste et terne sur les poitrines. Les croissants surtout, les
croissants sont en faveur... Pauvres croissants de toutes ces Dianes
revenues bredouilles et désolées de toutes les chasses, dont l’homme est
bien le dernier gibier!
Qu’une extrême et méticuleuse simplicité leur irait mieux que tous ces
faux miroirs auxquels ne se prennent plus les alouettes!...
Leurs teints, couleur de dragée violettement rosée, ne cachent pas sous
les fards les petits sillons creux de leurs soucis, de leur angoisse des
lendemains: leur maquillage, hélas! ne sait tromper personne, il n’est
que la voilette de leurs peines, il n’en est pas le masque.
Et tous ces fiers efforts de dissimulation stigmatisent sur leurs
bouches vermillonnées la pudeur de la souffrance... et c’est pour cette
pudeur-là, qu’il faut les estimer et les aimer, les braves cabots, et ne
point blaguer aigrement leurs naïves vanités, leurs puérils orgueils,
dans lesquels ils se forgent des compensations!
Écoutons-les, sans ironie méchante au coin de la lèvre, sans hochements
de tête et sans haussements d’épaules, raconter, fièvreux, leurs
prouesses, imaginer des conquêtes et des triomphes!
Qu’ils parlent d’eux, qu’ils croient surtout, qu’ils croient longtemps,
longtemps, à leur gloire, à leur talent, et surtout au bonheur
inestimable du succès... Quand ils en auront, ils n’y croiront plus!
Et tout ce monde, serré à n’y pas laisser tomber une épingle, encombre
le trottoir devant la terrasse du café de la _Chartreuse_. Et ce sont
des rires, des papotages et des histoires!
Car, ni eux ni elles n’avoueraient pour rien au monde leur détresse, et
tel qui n’a pas mangé depuis la veille midi, narre avec force détails un
souper dont il fut, soi-disant, le boute-en-train, hier, cette nuit, à
l’Américain. Avec des femmes! à la roue! Tandis qu’une énorme brune, aux
chairs croulantes, aux yeux ternes, toute la figure abominablement
lassée et triste, raconte, dans un groupe, qu’elle a refusé, pas plus
tard que ce matin, cinq louis à un vieux dégoûtant qui voulait
l’embrasser en pleine rue:
--«Tu comprends! je n’en suis pas encore à cinq louis près,
heureusement!» Et patati et patata...
Mais les conversations ralentissent et tout à coup, une femme crie:
«Tiens! Stellaire qui passe! on répète à l’_Eldorado_!» et toutes de
courir et de regarder, ah! de quels yeux brillants! les heureuses, les
veinardes de la corporation, calées dans leurs victorias, en grand tra
la la de toilette tapageuse, et qui, payées à raison de 40 à 50 fr. par
jour, dépensent 100,000 par an!
...--En a-t-elle, hein? de la chance, cette Stellaire! Avec sa figure
sabrée, au milieu, d’une fente énorme qui lui sert de bouche, ses yeux
fins, longs et étroits d’angora qui guette.--Une tête de jeune chatte
égyptienne qui aurait quitté les gouttières d’Égypte pour celles de
Montmartre!--Une Cléopâtre de bastringue!--Elle a l’air dégringolée
d’une pyramide et de poser «le profil» pour illustrations de
sarcophages! Piges-tu, dans cent ans, quelle momie!--Les quolibets
s’arrêtent là, car si Stellaire a des envieuses, elle n’a pas
d’ennemies, on la sait gentille et bonne camarade.
Seule, la mère Cégain ronchonne, elle pense qu’avec l’argent d’une seule
robe de Stellaire, elle aurait tout une garde-robe propre et à la mode
qui aiderait bigrement à son placement dans une bonne petite boîte... au
lieu de cela, elle se crève dans le jour à ses cartonnages, des boîtes à
coller à vingt-cinq sous la douzaine.
Heureuse encore de les avoir! car, lorsque le carton chôme, les gosses
manquent de tabliers et de bottines; c’est pas ses cachets de 8 à 15
francs qu’elle attrape tous les dimanches dans la banlieue de Paris qui
peuvent faire face à tout! Son mari, petit employé, ne gagne pas 10,000
francs par an... et, dame, elle est bigrement contente de toucher tous
les samedis les 25 ou 30 francs de ses petits cubes.--Le dimanche soir,
après la lessive faite du linge d’eux tous, elle file vers les Asnières,
ou les Raincy, débiter, avec succès ma foi, les chansons mises à la mode
par une paire de gants noirs 6 ¾ chevreau glacé de la Scala. Une vraie
brave femme, cette mère Cégain, bûchant, trimant, élevant ses quatre
gosses avec joie et gaîté, la parole leste et gauloise, une Madame
Sans-Gêne alerte, courageuse et vivante comme le faubourg qu’elle
personnifie de si amusante façon. Ah! la digne et brave petite femme!
Elle attendait ce jour-là un arrangeur de concert qui ne vint pas! Six
heures sonnaient à la bedaine du nègre.
Lourbillon, étendu nonchalamment sur trois chaises,--le derrière sur
l’une, le pied allongé sur l’autre et le bras étreignant amoureusement
le dossier de la troisième,--Lourbillon voyait la vie en rose, à travers
l’absinthe-grenadine de nuance fraise écrasée que le garçon venait de
poser devant lui.
Lourbillon, du reste, était beau. Beau comme un symbole.
Mal rasé, en sorte que sa barbe, assez forte, lui sortait de tous les
coins du visage en petites pointes bleues et offensives, la face remuée
et plissée incessamment d’une infinie quantité de tics, qui donnaient à
son masque la perpétuelle agitation d’une figure de singe, il était
chaussé d’espadrilles, et coiffé d’un chapeau haut de forme à bords
plats, cavalièrement incliné sur l’oreille.
Une énorme cravate écossaise égayait follement son complet beige à
grands damiers. Et, de moment en moment, il laissait de son avaloire
édentée tomber quelques récits et apophtegmes que recueillaient d’autres
privilégiés, mais de moindre importance apparemment, installés dans ses
environs.
--Monsieur!--proférait-il, en s’adressant à un vieux personnage tout
décrépit, qui se trouvait à sa droite et qui, d’ailleurs, semblait
sourd, car il écoutait béatement sans manifester la moindre approbation
ni la plus petite opposition,--monsieur! quand je chante! c’est un
silence: en entendrait pousser le gazon!
--Tenez! un soir, à Tours, des jeunes gens,--mon Dieu! je ne leur en
veux pas à ces gamins, ils avaient peut-être bu, et puis, sans doute,
ils ne savaient pas que c’était moi qui chantais...--Bref! des jeunes
gens avaient fait quelque bruit pendant que j’étais en scène. Monsieur,
on a voulu les jeter à la Loire!
Il fit une pause et ajouta:
--C’est comme cela que se font les révolutions!
Mais, tout à coup, cette fois sans s’arrêter à considérer quel effet son
récit avait pu produire sur l’apathique vieillard, Lourbillon se dressa
sur ses espadrilles et d’un moulinet double de ses deux grands bras, il
imita le télégraphe optique, à l’adresse d’un jeune homme, qui, à ce
moment, passait sur le boulevard.
--Eh! Fernand! Monsieur Fernand! hurlait-il, en même temps, de cette
criarde voix, dont, à l’entendre, il eût entraîné le peuple à des
destinées meilleures.
Le jeune homme se retourna à ce fracas, reconnut Lourbillon, sourit, et
se dirigea vers le café. C’était bien le Fernand de la Fauvette de
Ménilmontant.
Toujours svelte, élégant, avec sa fine tête brune. Seulement, il portait
le bras droit en écharpe.
--Qu’es à co? s’enquit Lourbillon en lui faisant une place à son côté.
--Peuh! rien! expliqua Fernand, un bras démis, ça n’est pas grave!
--Mais, cher ami, vous ne pouvez pas travailler avec ça!
--C’est justement ce qui m’embête, car ce sera encore long à se
remettre, m’a dit le médecin. Et dame! vous pensez, mon patron n’a pas
attendu au lendemain pour me rendre à ma belle liberté! Quand un outil
est cassé, on le jette, pas vrai? Je suis jeté! Et voilà!
Fernand parlait avec amertume. Il poursuivit:
--Vous avez de la chance, vous autres! Un bras démis n’empêche pas de
chanter! Moi, c’est la dèche d’ici quelques jours! Et la noire, vous
savez! Allez donc tenir les ciseaux de la main gauche!
Lourbillon l’interrompit:
--Avant de vous désespérer, il faudrait voir à voir, jeune homme! Il n’y
a pas que les ciseaux dans le monde, que diable! Vous rappelez-vous ce
que nous disions, Mésange et moi, le mois dernier, à la soirée de la
Fauvette, là-bas, à Ménilmontant?
Au nom de la chanteuse, Fernand avait légèrement tressailli... Il
frisotta, de sa main libre, sa moustache, comme pour cacher un sourire
involontaire, et répondit:
--Bah! c’était une plaisanterie!
Mais Lourbillon s’emballait:
--Une plaisanterie? Du tout, mon petit! Une voix comme la vôtre, ça ne
se trouve pas facilement! Et tenez! je vais vous faire un aveu. Moi,
Lourbillon! quand je vous ai entendu, j’ai été jaloux de vous! Ah! ça
vous la coupe, ça!
Et il mit ses pouces dans les entournures de son gilet. Il est certain
que l’argument était décisif! Car on n’en ramassait pas à la pelle, des
artistes dignes d’exciter, ne fût-ce qu’une minute, la jalousie de
Lourbillon!
Fernand, toutefois, demeurait sceptique. Il avait de la modestie. Et ses
triomphes d’amateur ne lui avaient pas monté la tête.
Devant trois pelées et six tondus, oui, il pouvait briller, mais devant
un public nombreux, sur une vraie scène, dans une grande salle
illuminée, du haut jusqu’en bas, il sentait bien qu’il perdrait tous ses
moyens. On le chuterait, on le sifflerait, et alors, il ne répondait
plus de lui, il avait le crâne près du bonnet, ça ferait du vilain!
C’est ce qu’il expliqua tout à trac à l’incomparable comique, avec
beaucoup de franchise.
--Des bêtises!... riposta celui-ci. Les sifflets qui vous siffleront ne
sont pas encore fondus, cher ami! Eh! mais, en croirai-je mes yeux!
s’interrompit Lourbillon, en se dressant, le chapeau au bout du bras,
agité comme un pavillon.
Une urbaine aux roues caoutchoutées, drelin-drelinant du grelot de son
cheval, venait de halter devant la Chartreuse, et il en descendait,
empanachée d’un chapeau mirobolant et gaînée de soie claire sous un
collet fanfreluché de dentelles, mademoiselle Blanche Mésange, des
_Ambassadeurs_.
La jeune femme, qui n’avait encore regardé ni à droite, ni à gauche,
traversa vivement avec des «pardon, monsieur!» et des «pardon,
madame!»--qui provoquèrent d’ailleurs quelques réflexions désobligeantes
(soyez donc polie!)--la foule des pauvres cabots qui vont à pied, et
aborda, comme jadis au palais de Salomon la reine de Saba, au seuil de
la terrasse.
Alors seulement, elle aperçut le chapeau de Lourbillon et Lourbillon
lui-même, et très vite, sans prêter attention au compagnon de son vieux
camarade:
--Tu n’as pas vu Garrigou, le compositeur?
--Garrigou? Non. Il est peut-être à l’intérieur!
--Je viens lui demander de faire la musique d’une chanson qu’on m’a
apportée. Je vais voir s’il est là!
Légère, elle pénétra dans le café, eut un bref colloque avec la
caissière et revint:
--Il n’est pas arrivé, cet idiot-là! J’ai soif, mon petit Lourbillon. Je
boirais bien quelque chose.
Et elle s’assit, en tapant sur le guéridon du pommeau d’or de son
ombrelle.
--Dis donc, Blanche... fit alors Lourbillon, en clignant les yeux, ce
qui, croyait-il, lui donnait l’air particulièrement malicieux.
--Quoi!
--Tu ne dis pas bonjour à monsieur!
--Quel monsieur? Ah! pardon, monsieur!... monsieur Fernand! s’empressa
la chanteuse qui devint toute rose. Et elle tendit la main au jeune
homme.
--Mademoiselle! balbutia celui-ci charmé. Et ils n’en dirent pas plus
long ni l’un ni l’autre.
L’astucieux Lourbillon savoura un instant ce silence bébête et joli.
Puis il dit:
--Tu ne sais pas ce que j’étais en train de conseiller à notre jeune
ami?
Blanche haussa doucement les épaules en signe d’ignorance et regardant
Fernand qui la regardait.
--Oh! vous êtes blessé? s’enquit-elle avec vivacité.
--Justement! poursuivit Lourbillon. Il a le bras démis. Son patron l’a
scié. Il va connaître les joies amères de la purée noire et je
m’exterminais le tempérament à lui persuader de lâcher son sale truc
pour le nôtre!
--Oh, oui! Monsieur Fernand, dites! s’écria Blanche Mésange en sautant
sur sa chaise et en tapant des mains. Et, vibrante d’enthousiasme:
--Ce serait si gentil! Vous les mettrez dans votre poche, vous verrez!
--Mademoiselle, vous me tentez!
La résistance de Fernand mollissait en effet sous le feu des grands yeux
bleus amusés et suppliants.
--Ah! si... s’exclama-t-il; mais il s’arrêta dans sa phrase en plein
élan.
--Si quoi?
--Si je pouvais être engagé dans le même établissement que vous!
--Là! cria Lourbillon triomphant en se frappant violemment sur les
genoux, le voilà poussé, le fin pépin! qu’est-ce que je disais?
--Est-il bête, hein? monsieur Fernand? minauda Blanche qui n’en pensait
pas un mot.
--Je veux dire... se troubla Fernand qui cherchait à rattraper son
audace.
Du coup, Lourbillon le tutoya. Il sentait la partie gagnée. L’amour,
petit dieu malin, a eu raison de bien d’autres obstacles que la faible
volonté d’un homme. Et il déclama majestueusement:
--Tu veux dire ce que tu as dit et ce que nous avons tous compris! Et
puis, en voilà assez! Enlevez, c’est pesé! Enfant, tu es des nôtres!
Garçon! à boire!
Fernand put s’assurer d’un coup d’œil, pendant que l’on remplissait les
verres, que sa franchise ne déplaisait point.
Blanche Mésange ne parlait plus, et demeurait pensive, la tête un peu
baissée sous son grand chapeau fleuri. Un dernier rayon de soleil
attardé vint caresser un instant la blondeur de sa nuque inclinée, et
Fernand sentit que le sort en était jeté, et qu’il devenait «artiste
lyrique»!
Pourtant, quelques objections pratiques se présentaient encore à son
esprit. Il confia à Lourbillon:
--C’est que, cher ami, je n’ai pas d’habit pour débuter, si je débute.
Je possède ce costume-ci et un vieux! Et je n’ai pas d’argent! plus un
rond!
--Si ce n’est que cela, moi, je... interjeta passionnément Blanche, dans
un sursaut adorable d’offrande. Elle avait relevé le front et, sous ses
cheveux dorés, ses yeux brillaient, heureux. Mais elle n’insista pas et
se mordit les lèvres, très confuse, car Fernand, avec un recul de
protestation, s’effarouchait:
--Non, mademoiselle, je vous en prie. Pas cela!
--Poire! professa Lourbillon qui ajouta:
--Ce détail n’a aucune importance. Si tu es engagé quelque part, ce qui
est inévitable, tu trouveras tout de suite le crédit nécessaire pour te
nipper comme un prince du sang, si c’est ta fantaisie. Ainsi, c’est
entendu, demain...
Tous trois se levaient, l’heure du repas sonnait au Nègre.
Les miseloqueux s’étaient peu à peu clairsemés, le boulevard redevenait
praticable devant la _Chartreuse_.
Blanche Mésange, le bout d’une bottine sur le marche-pied de sa voiture,
s’attardait à serrer la main de Fernand... Ah! le devoir avant tout!
mais le devoir a des tristesses, il fallait se quitter.
Et Lourbillon poursuivit:
--Demain, rendez-vous ici, à trois heures de relevée. Tu ne chantes pas
le même genre que moi. Il s’ensuit que l’intérêt personnel n’entrave en
rien mon admiration pour toi, et que je veux être ton parrain dans la
noble carrière des arts!
--Quel bavard! soupira Blanche. Mais elle ne se plaignait pas trop, car,
durant tout ce discours, elle tenait la main de Fernand dans la sienne.
Une petite femme si raisonnable! Fiez-vous donc aux antécédents!
--Je te mènerai--poursuivait Lourbillon--chez un agent lyrique de ma
connaissance, Premierdi, faubourg Saint-Martin, à qui tu en boucheras un
coin en lui donnant une audition et qui te fera subito, j’en mettrais
mes dix doigts au feu, engager dans un endroit chic!
Blanche s’était enfin résignée à monter dans sa victoria caoutchoutée.
Le cocher rendit la main à sa bête. Drelindrelin, fit le grelot.
--Tâche que ce soit aux _Ambassadeurs_! insista Fernand, prenant congé.
--Oui! tâche! cria, de loin déjà, Blanche Mésange emportée--drelin,
drelin--au trot de sa belle situation.
Et Lourbillon, abandonné sur le rebord du trottoir, bon vieux cabot
indulgent, revenu de tant de choses, rigola complaisamment:
--Ah! les petites canailles!