LA VEDETTE

I

--Mademoiselle Edmée va vous chanter les «Coccinelles!»

Parmi le brouhaha des conversations, le grincement des chaises remuées,

le cliquetis des verres sur le marbre des tables, cette annonce ne

produisit qu’un silence relatif.

Cependant, émergeant du nuage de fumée qui fanait les papillons des becs

de gaz dont s’éclairait la salle, mademoiselle Edmée se hissait déjà sur

la caisse d’emballage retournée, figurant la scène, et les premiers

accords de la romance de Massenet vagissaient sur le clavier du piano

étique accoté à l’estrade.

Et ceci se passait, rue Julien-Lacroix, dans le sous-sol d’une boutique

de marchand de vins, temple lyrique, ce dimanche soir comme tous les

autres dimanches, de la société musicale «La Fauvette de Ménilmontant».

Ce sous-sol était une sorte de carré long, au plafond bas, où l’on

accédait par un escalier en colimaçon, sans cesse encombré par les

montées et les descentes du garçon qui, irrespectueux du grand art, ne

se gênait point pour couper les meilleurs effets des monologues, et les

plus brillants traits des chansons, par des retentissants «une grenadine

au kirsch! ça fait deux!» ou «un litre de blanc! ça fait trois,»

lesquels suivis immanquablement des «chut!» et des «à la porte!»,

vociférés par les auditeurs mélomanes, déchaînaient un charivari plutôt

impropre à la parfaite exécution des chefs-d’œuvre...

Mais, n’est-ce pas? tout le monde ne peut pas louer la salle de l’Opéra,

et les virtuoses de la Fauvette de Ménilmontant, heureux de faire

apprécier leurs belles voix, n’y regardaient pas de si près. Qu’est-ce

que ça faisait, pourvu qu’on chante!

C’étaient pour la plupart des petits employés, des ouvriers, des commis

de magasins; quelques jeunes filles aussi, qui domptaient leurs

timidités et jetaient éperdument à la figure du public tous les chats

qu’elles nichaient dans la gorge.

Les familles de ces demoiselles et les copains de ces messieurs venaient

assister à leurs triomphes, en sirotant des demi-setiers, des canettes

et des liqueurs à l’eau, laissant après leur absorption des petits ronds

poisseux sur les guéridons de fer, jamais nettoyés--ou si peu!...

Mais ce soir, peste! c’était bien une autre paire de manches que les

soirs ordinaires... Des pancartes, suspendues aux colonnes, proclamaient

que le prix des consommations serait, par exception, majoré de dix

centimes et qu’une quête serait faite à la fin du concert. C’était au

bénéfice d’une infortune que la Fauvette, aujourd’hui, donnait de tout

son gosier!

Même, outre les sociétaires habituels, _des artistes des principaux

music-halls de Paris_ avaient consenti à prêter leur concours! On

entendrait, dans leur répertoire, l’incomparable comique Lourbillon et

la délicieuse Blanche Mésange, des _Ambassadeurs_!

Et ce programme n’était pas un leurre! Ces deux illustrations n’avaient

pas fait faux bond. Chacun pouvait les voir, en chair et en os, Blanche

Mésange surtout en chair et Lourbillon plutôt en os, assis, non loin du

piano, à un petit guéridon, et buvant chacun un bock, comme de simples

mortels!

A ne rien céler, l’incomparable comique Lourbillon, depuis longtemps, ne

daignait plus faire à la capitale l’aumône de son prestigieux génie...

et, seuls, les modestes beuglants de province avaient le bonheur et

l’honneur de le posséder sur leurs planches.

Quant à Blanche Mésange, les fauteuils vides et les banquettes désertes

des levers de rideau avaient été jusqu’ici, aux _Ambassadeurs_, son

unique auditoire.

Ce qui, au fond, était injuste, car elle était vraiment jeune, fraîche

et jolie, blonde et grasse, et si elle n’avait point chanté, elle eût

été sans défaut.

Mais allez donc faire comprendre à une femme qui fait «_mal_» du théâtre

qu’elle ferait «_mieux_» du commerce, ou un métier quelconque! jamais

elle ne vous croira! Ce lui semblera impossible de fabriquer de la

lingerie ou des modes, alors qu’il lui paraît si simple de faire la

petite oie sur les planches!

Blanche Mésange et Lourbillon étaient les points de mire de cent regards

admirateurs, et vers eux la reconnaissance de tout un quartier montait

en murmure ému.

Mademoiselle Edmée, une brunisseuse, coiffée d’un canotier de paille

noire, d’une voix suraiguë et d’un geste sans réplique, affirma:

--Les coccinelles sont couché-é-es, et sauta du perchoir du haut duquel

elle avait sévi.

--Une autre! une autre! cria-t-on soudain dans un coin.

--La ferme! fut-il répondu d’un antre angle de la salle.

Quelques applaudissements assez maigres et des «chut!» plus énergiques

se croisèrent.

Les bravos partaient surtout d’une table où siégeaient une vieille dame,

qui dégustait une groseille au vin, et un galopin d’une douzaine

d’années qui fouillait dans son nez d’un air pensif. Quant à la personne

qui, impoliment, avait réclamé «la ferme!» c’était une grande bringue en

cheveux, à peu près de l’âge de mademoiselle Edmée, dix-huit ans, et à

qui celle-ci, sans nul doute, avait vendu des pois qui ne voulaient pas

cuire.

Mademoiselle Edmée, d’ailleurs, ne pipa point. Elle se contenta de

grincer entre ses dents un mot que seul, le pianiste put entendre: mot

qui évoquait tout le Sahara...

Puis elle déclara:

--Je ne sais plus rien! et revint s’asseoir sous l’aile de sa mère à

côté de son jeune frère, et tous trois entrèrent en conversation vive et

animée avec des haussements d’épaules méprisants. Fit-elle pas mieux que

de se battre?

Au reste, la guerre évitée en cette partie de l’assistance éclatait

brusquement dans une autre.

--Notre camarade Paquet va nous chanter... avait commencé le régisseur.

--... La peau! c’est pas son tour! hurla tout à coup une voix furieuse.

Et une bagarre eut lieu, au pied de l’estrade, subitement.

Le camarade Paquet, un gigolo aux grâces boutiquières, en veston court,

col droit et cravate Lavallière, venait de se lever à l’appel de son

nom, mais une grosse main s’abattit sur son épaule et l’obligea à se

rasseoir.

--C’est à mon tour, à moi, Florent dit «Bat d’Af»! et, ici, c’est chacun

son tour, comme au guichet de la poste!

Et l’ivrogne--car Florent, dit «Bat d’Af,» était ivre à rouler--se mit à

tonitruer, sans nulle autorisation préalable:

V’là l’Bat d’Af qui passe!

Ohé! ceux d’la classe!

C’était un grand diable de polisseur aux biceps comme des gigots de

mouton. Et c’était en vain que le régisseur tapait sur le bois du piano

pour le faire taire:

Qui qui rigol’ra

Quand la classe,

Quand la classe,

Qui qui rigol’ra

Quand la classe partira!

continuait-il avec entrain et férocité.

Blanche Mésange, très effrayée, s’était dressée, toute prête à prendre

ses jupes et la fuite. Lourbillon n’en menait pas plus large, mais on

est un homme, n’est-ce pas? il conservait sa place; seulement il était

devenu vert.

Cette double attitude illumina d’une inspiration le cerveau affolé du

régisseur. Comme Florent, dit «Bat d’Af», renversait les chaises en la

pantomime échevelée dont il accompagnait son refrain:

--Regarde, Florent! tu fais peur aux dames! Nos invités vont prendre une

drôle d’opinion de la Fauvette.

Ces paroles du régisseur calmèrent soudainement l’ivrogne. Il se tut,

tira sa casquette et s’avançant vers la jeune femme, il bredouilla:

--Respect au sexe! On boucle sa boîte. Seulement, je ne veux pas que

Paquet chante! Si il chante, je le crève!

--Bon! bon, c’est entendu. Paquet ne chantera pas! Assieds-toi!

--Je ne tiens pas à chanter, moi! se soumit le camarade Paquet qui

tentait, mais en vain, de redresser son faux-col écrasé.

--Mesdames et messieurs! dit alors le régisseur, qui s’essuyait le front

avec soulagement,--la parole est à notre camarade Fernand!

Une triple salve de bravos retentit brusquement, à cette annonce.

L’enthousiasme était unanime et Florent, dit «Bat d’Af», lui-même,

rugit:

--Oui, oui! Fernand! Fernand!

Ce fut si spontané, si vif, si emballé que l’incomparable comique

Lourbillon en eut une crispation vexée du menton, et chuchota à Blanche

Mésange:

--Mâtin! c’est une étoile, ce Fernand!

--Il est gentil! répondit Blanche.

Il était gentil, en effet, ce Fernand qui venait d’apparaître sur la

scène minuscule et s’y tenait debout, droit et svelte, sans embarras et

sans pose. Vingt ans, brun, une moustache légère retroussée sur une

bouche saine et bien meublée, l’œil intelligent, le geste aisé, il

n’avait pas encore commencé que déjà tout le monde avait fait silence.

Il n’y avait pas à dire, c’était la coqueluche du patelin! Le garçon

lui-même, arrêtant ses clameurs barbares, attendait, bouche bée, et sa

serviette sous le bras, au bas de l’escalier.

Ce qu’il fut tout de suite impossible de nier à Lourbillon, c’est que

cet amateur chantait avec une méthode instinctive et une justesse

d’organe naturelle, que lui eussent enviées et que lui enviaient déjà,

là, à l’instant même, des «artistes professionnels». L’incomparable

comique, au reste, ne cacha pas son impression à sa compagne:

--Il nous jette de la grille, ce crapaud-là! ronchonna-t-il.

Blanche Mésange lui fit signe de se taire:

--Laisse-moi écouter!

Le fait est que c’était un charme d’écouter ce Fernand.

Ce qu’il chantait? des machines quelconques, _Petits Pavés_, _Petits

Chagrins_, et autres balançoires vibrant, au sortir de ses lèvres, d’une

émotion fine et contagieuse.--Sa voix tendre et prenante enrichissait de

tous les trésors de l’expression la mollasserie des rimes et l’anémie

des mélodies. Quand il eut terminé sa première romance, les

applaudissements claquèrent, et Lourbillon, en personne, élevant très

haut dans les airs ses deux mains compétentes, les choqua l’une contre

l’autre, ostensiblement.

L’ovation ne fit que grandir, de morceau en morceau; Lourbillon élevait

chaque fois ses mains, mais, à la vérité, il ne produisait pas un

effrayant vacarme en les rapprochant... et ce n’était pas elles qu’on

entendait le mieux: son geste faisait «semblant» de rapporter quelque

chose... il avait le bravo feutré... Les plus grands hommes ont de ces

petitesses!

Blanche Mésange, elle, prise dans l’enthousiasme universel, criait

franchement «bravo!» et «bis!» et comme Lourbillon, à un moment,

esquissait une moue de supériorité et sifflait:

--Tout de-même, dix chansons, cela commence à compter!

Elle lui rétorqua, toute rose d’indignation et tressautante de

conviction:

--Mon vieux, j’aimerais mieux l’entendre toute la nuit que toi un quart

d’heure!

Ah! mais!...

C’était la meilleure des bonnes filles, cette Mésange. Et la plus

honnête! Qu’on n’entende point, par là, cette honnêteté physique dont se

targuent maintes femmes, qui, du reste, n’ont que celle-là: vieilles

filles moisies dans le célibat, à qui leur virginité coriace confère,

croient-elles, le droit d’être méchantes, improbes, criminelles au

besoin; mégères apprivoisées dont la fierté est de n’avoir aimé personne

et de haïr tout le monde.

De ces femmes dont les âmes sont si vulgaires qu’elles ne considèrent

l’acte d’amour que comme une obscénité, et dont les cerveaux sont d’une

impureté telle, que leur pudeur n’est continuellement mise en éveil que

pour les indécences qu’elles imaginent dans les gestes les plus

bellement humains!

De ces pauvres femmes honnêtes, fidèles scrupuleusement à leurs maris,

non par tendresse amoureuse où par devoir et conscience, mais à cause de

l’horreur, du dégoût, ou de l’ignorance (et cela est encore pis!) d’une

volupté qu’elles ne ressentent et ne partagent point... Chattes

échaudées craignant l’eau chaude...

Non, Blanche Mésange n’était pas honnête de cette façon-là, mais elle

était loyale, fidèle et bonne, et si sûre en amitié!

Et gobeuse!

Certes, elle aurait plutôt pu aspirer au prix Montyon qu’à la blanche

couronne des rosières; mais, exerçant un métier où la fleur d’oranger

n’est pas de rigueur, elle était de celles dont on dit: «Elle aime avec

Un Tel. Rien à faire.»

Et il n’y avait rien à faire, en effet. Très largement aidée par «un

ami», le comte Du Puy, sénateur par hasard et marié idem, elle ne

trompait jamais cet heureux législateur, plus généreux d’ailleurs

qu’exigeant.

Et puis, s’il faut tout dire, tant de vertu n’impliquait pas chez elle

un grand mérite. Grasse, à vingt ans, comme une grosse caille, elle

était paresseuse avec délices, et les béguins, c’est si fatigant! C’est

des tas de tracas, de préoccupations, de pas et de démarches, de

précautions à prendre, de lettres à écrire! Non, décidément, le jeu n’en

valait pas la chandelle. Et Blanche Mésange était très sage.--Pourtant,

en applaudissant le jeune Fernand, quand celui-ci se décida, enfin, à

quitter le tréteau, elle le considéra avec des yeux de sommeil... ou

d’amour; si lourds de Qui sait!... et de Peut-être... et où il y avait

un peu moins de sagesse que d’ordinaire.

Le vrai, c’est que leurs regards, à tous deux, s’étaient rencontrés, et

qu’elle ressentait tout à coup comme un vif picotement dans le creux du

dos, et qu’elle rougit...

C’était d’ailleurs à elle de chanter. Elle escalada l’estrade, et envoya

quelques-unes de ses gaudrioles ordinaires: _La Puce; Dis-moi où ça

m’démange_, et obtint un immense remerciement de politesse. On la

rappela, on la redemanda, et elle fut ravie! car, parfaite cabotine,

malgré une certaine intelligence et toutes ses qualités, elle croyait

fermement en son talent de cantatrice et de comédienne et en attendait

la Gloire! O naïve bonne petite Mésange aveugle!

En fait, elle avait assez de vinaigre dans la voix pour assaisonner les

salades de toute une saison, et articulait à la façon ingénue du phoque.

Mais elle était des _Ambassadeurs_ (vous pensez!) et avait bien voulu se

déranger pour la Fauvette de Ménilmontant! La Fauvette de Ménilmontant

fit un gros succès à son bon cœur et à sa jolie figure.

C’était au tour de Lourbillon. L’incomparable comique, encore que tout

ulcéré par le souvenir gênant de son jeune émule, voulut montrer à ce

public ignorant la différence qu’il y a entre un blanc-bec et un maître!

Et, ma foi, comme il avait du métier, et qu’aucune ficelle ne lui était

étrangère, depuis les années et les années qu’il promenait son bâton de

rouge et son blanc gras de Carpentras à Lille et de Brest à Nancy, il

décrocha, avec son menton bleu, sa bouche sinueuse et lippue, ses

grimaces traditionnelles, la timbale, lui aussi, et _enleva_, dans la

gaîté, un triomphe égal à celui que Fernand avait remporté dans le

sentiment.

Acclamations, fous rires, trépignements, toute la série des symptômes

nerveux, observés, les jours d’orage, à Bicêtre, à Charenton, et autres

asiles de louphoquerie humaine.

Et les cuillères choquées contre les verres! et les soucoupes heurtées

en cadence! Ah! bon Dieu! «M’as-tu vu à Ménilmontant?»

Et comme Lourbillon avait l’âme grande, dès cet instant, il pardonna en

son cœur à Fernand!

Bien plus! il lui vint la fantaisie de le connaître, et, comme la salle

se vidait petit à petit, le concert étant fini (car, naturellement,

n’est-ce pas? c’était lui, Lourbillon, dernier numéro, qui l’avait

clôturé), comme les sociétaires de la Fauvette fermaient le piano,

roulaient leur musique et réglaient leurs consommations, l’incomparable

comique avisa le jeune amateur qui, demeuré assis dans un coin, semblait

le contempler de tous ses yeux.

Lourbillon prit pour lui cette contemplation qui, de vrai, s’adressait à

Blanche Mésange, en train de mettre son collet devant la glace du fond,

et flatté:

--Eh bien, monsieur Fernand! tous mes compliments, vous savez! lui

cria-t-il, avec un signe de la main plein d’une auguste cordialité! Et

il ajouta:

--Montez donc prendre un verre avec nous. On étouffe ici!

Dans ce sous-sol où vingt pipes, et combien de mauvais cigares, sans

compter les cigarettes, avaient fait rage, l’atmosphère était d’une

épaisseur redoutable. Le garçon, d’ailleurs, éteignait les becs de gaz.

--Volontiers! acquiesça Fernand, en se levant.

Tous trois s’engagèrent dans l’escalier en colimaçon.

--Quelle jolie voix vous avez, monsieur! dit Blanche Mésange qui montait

la première, en se retournant vers Fernand qui la suivait. Les cheveux

blonds mousseux, la bouche rose aux lèvres grasses bien ourlées sur les

dents claires et les grands yeux bleus, très doux, caressèrent de leur

grâce vivante la pensée du jeune homme, vision rapide dans la pénombre

de cette ascension tournante.

Trois bocks servis, l’instant d’après:

--Et, avec une voix pareille, qu’est-ce que vous faites dans la vie,

jeune homme? interrogea Lourbillon affable.

--Sûr! que vous réussiriez au concert! et même au théâtre! appuya

Blanche Mésange avec âme.

Fernand sourit à la chanteuse. Il haussa légèrement les épaules et

répondit:

--A la vôtre! Oui, peut-être, si j’étais plus jeune et que j’aie le

temps d’apprendre. Ça m’aurait plu vraiment! Il est trop tard à présent!

Chacun son métier!

--Et quel est le vôtre, sans indiscrétion?

--Oh! il n’a rien d’artistique, mon boulot! Je suis tailleur, ouvrier

tailleur, pour être plus exact. Je coupe des culottes, des redingotes et

des jaquettes. A votre service, si vous avez besoin d’un veston, cher

monsieur.

Blanche Mésange fit la lippe, oh! une mignonne lippe d’enfant boudeur,

et elle murmura, en tapotant des doigts une valse vague sur le marbre de

la table:

--C’est dommage!

--Pourquoi?

--Pour rien! si vous êtes heureux comme cela...

--Heureux! sursauta Fernand qui s’enflamma tout d’un coup: je ne dis pas

que je suis heureux! Est-ce que nous autres, les travailleurs à gages,

nous pouvons être heureux? Toujours à la merci de la sottise des patrons

qui nous font payer leurs gaffes commerciales et rognent sur nos

salaires quand, par leur faute, leur clientèle diminue! Heureux! Est-ce

qu’on peut être heureux dans une société où l’injustice règne et où les

petits sont éternellement mangés par les gros!

Il s’animait en parlant, le sentimental «romancier» de tout à l’heure.

Ses yeux noirs s’aiguisaient de pensée, et sa moustache frémissait sur

la ciselure délicate de sa lèvre supérieure.

--Jeune homme! prononça Lourbillon avec autorité, vous faites de la

politique!

--Ah! ouiche, j’en ai fait, mais ça m’a passé, et ça n’est pas près de

me reprendre!

Il donna un coup de poing sur le guéridon.

--Les hommes sont trop bêtes, aussi! Vous savez... non, vous ne savez

pas, mais enfin vous pourriez savoir qu’il y a eu, voici huit mois à peu

près, une grève des ouvriers tailleurs. A la fin, ces exploités se

révoltaient. Ils demandaient une garantie, leurs places assurées, un

minimum de travail et l’abolition du marchandage! Je peux dire que j’ai

été l’organisateur du mouvement et le porte-parole de tous mes

camarades. Ah! bien, oui! ils m’ont tous lâché au bon moment! et c’est à

grand peine que j’ai pu trouver à me caser, après! Aussi, ni, ni, c’est

fini! J’ai soupé de l’apostolat!

Blanche Mésange ouvrait sur l’orateur des yeux bleus énormes. C’est

qu’il était épatant, ce garçon-là!

--Madame, messieurs, il est l’heure. On ferme! vint annoncer le garçon

rompant le charme.

--Bon, bon! on s’en va! Laissez! fit Fernand, en arrêtant la main de

l’incomparable comique qui se préparait à payer. Il continua:

--Je suis trop content de ne pas vous avoir trop ennuyé avec mes

chansons pour ne pas vous demander de me laisser en plus le plaisir de

vous offrir quelque chose!

Sur le pas de la porte, Fernand serra les mains de Lourbillon et de

Blanche. Un fiacre passait à vide. La jeune femme l’arrêta.

--Au revoir, monsieur Fernand! jeta-t-elle en montant en voiture. Mais

rappelez-vous ce que je vous prédis. Vous serez peut-être un jour notre

camarade à nous! Où veux-tu que je te dépose, toi, Lourbillon? Allons!

grimpe! Au revoir, monsieur;... et les yeux accrochés sur le sourire

éclairé des trente-deux dents blanches de Fernand, Mésange prit dans sa

menotte dodue et lisse la main souple et fine du jeune homme qui

tressaillit au contact de cette gaîne de chair moite et chaude.

Fernand resté seul regagna vite son logement. Il était une heure du

matin, sapristi! et il lui fallait se lever à six heures.

Dans le fiacre qui emportait les deux «principaux artistes de

music-hall,» Lourbillon, goguenard, glissa à Blanche Mésange, en

allumant sa cigarette:

--Hé! hé! dis donc! est-ce que ce ne serait pas le fin pépin qui

pousse... tu l’as beaucoup regardé, ce Fernand?

--Tu es fou! protesta Blanche. Moi? Tu sais bien qu’il n’y a rien à

faire pour personne!

--Il ne faut pas dire: «Fontaine...»

--Tiens, tu m’assommes. Tais-toi. Je dors!

Elle se rencoigna, en effet, dans le fond du coupé. Mais elle ne dormit

pas. Elle rêva.

La Vedette · 第 7 / 52 题