Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier à Jean-Marie le
chagrin éprouvé par lui à Granville. Ce chagrin n'était que le résultat
d'une impression éphémère dans un milieu hostile à toute liaison. Quoi
d'étonnant qu'une nature précisément honnête en eût été influencée?
Élise, incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas diriger les
sentiments de son amant? Elle y songea et elle trouva d'instinct, dans
ses réserves de femme, les moyens d'arriver à une telle fin. Ainsi,
cette femme dotée de la meilleure éducation et destinée plus qu'aucune à
la vie régulière, était poussée--une fois engagée dans l'amour--à
employer les procédés d'action propres aux créatures dont le métier est
de séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si élevée que semblât
à son esprit la passion dont elle environnait Jean-Marie, dès l'instant
qu'elle était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul et aux
particulières exigences du tyran qu'elle sacrifiait; et elle en adoptait
toutes les moeurs, en les improvisant à son insu, avec une touchante
inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait sans pitié et sans nulle
considération, sous les plus beaux prétextes, un homme à la voie tracée
aussi à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes
prolongées, et par ce goût de la vie civique qui s'empare de bon nombre
d'entre nous à un certain âge.
Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené jusqu'à le préciser; mais
aussitôt hors de vue de la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents
du large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du port, dans sa
barque de pêche, parmi les matelots au milieu desquels il aimait à
s'attabler, et à ses îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui
semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour, il lui suffit de
quelques jours pour se soumettre à l'emprise de sa jolie maîtresse; il
s'étonna même d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille
tendresse; il se reprocha d'avoir durement négligé Élise; il voulut
faire quelque chose pour elle; et, comme, après tout, la plupart de ses
amis de café n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable
amoureuse quelques soirées par semaine. Ils dînaient ensemble; ils
passaient ensemble les heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne
s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de ces heures.
Grave concession qu'il devait être difficile de retirer, même après le
retour des amis. C'était le fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait
plus étroitement la porte. Danger des réactions: on décide de se libérer
et l'on redevient prisonnier davantage.
Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de la fuite à Granville,
et, en amante, par définition insouciante du lendemain, elle s'abandonna
à sa joie.
Ce furent ses beaux moments, son triomphe. L'automne fut radieux pour
elle. Et quand l'hiver revint et que revinrent aussi les amis de
Jean-Marie, elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir celui-ci
près d'elle: il avait eu le temps de contracter des habitudes. Il
faisait sa partie de dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise,
qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café qu'il n'en trouvait
en aucun endroit de Paris, et des breuvages dont elle avait autrefois
appris la recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer la liqueur
de cassis et les cerises à l'eau-de-vie de telle manière qu'elle était
parfois jalouse de son oeuvre, se demandant si c'était par la
gourmandise ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à elle tous les jours
un peu plus.
Sa personne physique se modifia beaucoup à cette époque. Comme un arbre
favorisé par la saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait eu ce
résultat que le bonheur présent se trouvait plus précieux et plus grand.
Celui qu'elle avait goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été
qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires; il avait eu
le caractère et le charme d'une surprise; elle y était demeurée dans
l'étourdissement. Dorénavant, elle était à même d'apprécier et la face
de son bonheur et son revers possible. Cela communiquait une maturité à
son ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de l'affolement, mais
commençait à se laisser considérer de près, analyser, mesurer à sa juste
valeur: et loin d'y perdre, il gagnait.