M. Le Coûtre était resté bel et bien près de deux mois absent. S'il eût
annoncé avant son départ l'intention de prolonger ainsi son voyage,
Élise fût partie pour Granville en même temps que lui, à tous risques. A
son retour, il éprouva pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui
rappelait les premiers temps de la liaison et qui eut tôt fait de
replonger Élise dans une complète griserie. Cependant il cachait mal ses
arrière-pensées. Il était soucieux. Élise attribua cela à l'état de ses
affaires. Non, elles allaient relativement bien, malgré la perte de deux
bateaux dans l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux pauvres
hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve? à leurs familles? Nullement.
Il était ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville on jasait...
Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie apprit à Élise que
personne ne parlait plus d'elle ni à monsieur ni à madame de La Hotte...
Elle sentit son estomac se contracter, mais chassa une douloureuse
pensée.
--Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à mes parents et à moi.
Mais toi?
Il sursauta. Il était de petite ville; et il apprit à Élise la peine
qu'un homme peut y souffrir, tout comme une femme, dont les moeurs sont
irrégulières.
On jasait. Tout le monde, à Granville, savait qu'Élise avait fui le
domicile conjugal; quelques personnes n'ignoraient pas qu'elle
fréquentait M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le savaient-elles
pas déjà? En réalité, toutes l'avaient entendu dire, mais beaucoup
estimaient la chose peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas
autrement flatté; il disait à Élise: «Votre réputation n'est sauvée, en
somme, dans la majeure partie des esprits, que parce que vous aimez un
homme qui n'est ni beau ni jeune...»
Cela mettait l'amoureuse en rage:
--Je t'adore, disait-elle; tu es beau, tu es jeune.
Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps à Granville à cause des
racontars qui le poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des
allusions sournoises; sur le port, on lui tapait sur le ventre ou
l'épaule en le nommant «gros paillard». Il le dit à Élise afin qu'elle
ne lui demandât plus: «Qu'est-ce que ça peut te faire?» En effet ces
précisions et cette interprétation, par le vulgaire, d'un amour si
grand, la blessaient.
L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce que, pour lui, désormais,
Granville n'était plus Granville; il n'y sortait plus le nez au vent,
bon garçon connu avantageusement de tous, serrant la main d'un chacun,
croisant d'un regard franc le premier venu, sur la digue, sur le cours,
et sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis quinze ans aux
propositions qu'on lui adressait de se présenter aux suffrages de ses
concitoyens pour les élections municipales. Cette année, on ne lui avait
adressé aucune proposition. Quelques messieurs, d'un oeil malin lui
avaient dit, faisant allusion tout au moins à sa longue absence: «Vous,
vous n'êtes plus d'ici...» Certains l'appelaient «le Parisien» et
d'autres «le citoyen de Babylone!»
Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du centre de ses
affaires, de son atmosphère. Il n'était pas homme à en éprouver de ces
dépits qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent. Il
possédait un épais fonds de bonhomie; il avait simplement du chagrin.
Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou seulement de le supporter
était d'en faire confidence. Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa
maîtresse?
Il le lui confia abondamment; il ne garda rien pour lui; quelle que fût
la difficulté qu'elle eût d'abord à comprendre qu'il pouvait être
sérieusement atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne plus ignorer
que son amant avait perdu ce qu'il tenait pour le plus cher au monde.
La confession était faite si spontanément, avec tant de naturel et
d'innocence, qu'Élise ne put un seul instant le soupçonner de lui faire
grief, à elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi trop aimante
pour penser que l'autre pût l'aimer moins, c'est-à-dire n'être pas
encore heureux, infiniment heureux, malgré les ennuis que l'amour lui
pouvait causer. Les ennuis? est-ce qu'elle n'en avait pas, elle?
Cependant, qu'étaient-ils pour elle en comparaison d'une seule entrevue?
En vérité, tout ce que son amant lui racontait ne l'atteignait pas
elle-même, dans le fond intime de son coeur, et elle croyait sincèrement
que les baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait entre
ses deux bras toujours prêts à l'étreinte valaient bien Granville.