Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait. Elle avait l'esprit
bien fait, quoiqu'elle n'eût pas beaucoup réfléchi; peut-être à cause de
cela... Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un entretien
si important avec ses parents, d'un entretien qui avait motivé de leur
part un déplacement extraordinaire, d'un entretien dont les plus graves
choses semblaient dépendre, tant pour la morale publique que pour les
intérêts privés. Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari: «On
a réuni le Conseil d'administration.--Ah, et qu'est-ce qu'il en est
résulté?--Rien. On a parlé...»
Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il? Rien. On avait parlé.
C'était une formalité accomplie. Les parents allaient s'en retourner à
Granville, refaire treize heures de chemin de fer, avec les retards...
et peut-être dérailler encore à Folligny... Qu'avaient-ils appris de
leur fille? Rien qu'ils ne connussent précédemment. Que lui avaient-ils
enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà. Quelles considérations pouvaient
tenir devant cette formule: «Je suis amoureuse»?... Cette formule,
exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de l'entretien confus.
Madame de La Hotte, avec ses treize heures de chemin de fer, son
déraillement, et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée de
cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été, elle, par les quelques mots de
sagesse ou de bon sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La
Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore Élise
ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa mère écrasée sur son
fauteuil. Sa mère, qui venait tout exprès pour la tirer d'un malheur
personnel et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa mère ne
pouvait se défendre d'être envieuse, oui, rétrospectivement envieuse,
pour son compte, du fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées
de madame de La Hotte étaient mises en déroute par ce seul fait: que sa
fille avait pu rencontrer un plus bel homme que M. Destroyer!
Pour le reste, Élise pensait: «Oui, il y a des choses qu'on dit, des
principes qu'on agite au grand air comme s'ils étaient inscrits sur des
banderoles, et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence, et tout
cela est le fruit de l'expérience de nombreuses générations et doit
correspondre à des conclusions raisonnables et de première nécessité; et
puis, en fait, chacun à part soi se conduit à peu près à sa guise, les
uns inconsciemment, les autres en pleine connaissance de cause, les uns
avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie. L'arbre généalogique
de papa? Oui, ça fait un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction
des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs illustres: un évêque
qui fut un saint, dit-on, plusieurs généraux, et des receveurs de
finances dont on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité
d'honnêtes gens, en somme, et nombre de femmes vertueuses d'autrefois
qui passèrent leur jeunesse et quelquefois leur vie à porter des enfants
et à les mettre au monde. Cependant, je me souviens des histoires que
l'on racontait, quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces chers
parents dont les noms sont si bien calligraphiés dans des médaillons! ce
n'étaient pas des histoires pour les enfants, on se cachait de nous,
mais on riait avec indulgence en s'en communiquant les péripéties: tous
les hommes sont secoués par le démon de l'amour et refusent d'en
convenir parce que l'amour est comme un grand vent qui dérange les
étiquettes et menace de les faire tomber de l'arbre. Les grands vents
règnent parmi les arbres généalogiques comme sur les forêts. Il y a
partout du grabuge, et cela fait de la matière pour les narrateurs
d'anecdotes qui divertiront un jour les réunions de familles... sans
cela un peu mornes...»
Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne rentrait de coutume, et
n'ayant pas vu ce jour-là son amant, elle fut saisie d'une crise de
tendresse, mais de tendresse pour qui?... Pour ses parents!
Elle fut tout à coup au désespoir en songeant à la peine qu'ils devaient
éprouver d'une entrevue si mal terminée. Elle se souvint de son enfance,
de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du Cours, madame de La
Hotte à la fenêtre, en bigoudis, le matin; M. de La Hotte si calme, un
peu original, mais bon homme et vraiment peu gênant. Elle le retrouvait
en pensée le soir, à la fin du marché, allant chercher des friandises
dont toute la maisonnée profitait; et l'odeur du marché finissant lui
montait aux narines... Alors, elle pleura. Tout en pleurant, elle se
demandait: «Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je remonte, je
n'étais pas heureuse, je n'avais aucun bonheur...» Elle s'étonnait de
pleurer; mais il n'en était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé
et qu'elle était liée indissolublement à ces figures d'autrefois.
Peut-être était-elle incitée à songer à cela non seulement parce qu'elle
avait vu ses parents, mais parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent de
Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la nostalgie de Granville. Il
n'y allait plus qu'autant exactement que ses affaires l'exigeaient;
mais, s'il n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne
consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait mine de vouloir
s'absenter un seul jour, elle manifestait un tel désespoir qu'il en
demeurait paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés et plus
encore à ses affaires. Mais comme il était en même temps de forme rude,
il commettait de grandes maladresses en ses façons d'accéder aux désirs
de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer trop forte peine, mais il
le lui faisait payer quelquefois cher, involontairement. Il savait, par
exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait que ses affaires
souffraient de son inertie. Élise, quoique élevée au milieu de gens
économes et ayant appris toute la valeur de l'argent, était devenue
totalement indifférente à des questions de cette sorte. On lui avait
enseigné à vivre non pour aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et
elle ne voyait plus rien hors des limites de l'heure présente, pourvu
qu'elle la passât près de son amant. Et elle enjambait avec insouciance
et mépris les heures qui la devaient séparer de l'heure pareille, de
l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger pour demain, toujours
pour demain au plus tard.
M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux et insipide à Paris; il
rappelait à chaque instant des choses de là-bas. Il respirait tout à
coup avec ivresse:
--Que sens-tu? lui demandait Élise.
--L'air du port!...
Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage: «La morue!» Il
sentait la morue déchargée de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs
du marché finissant, les légumes piétinés, le thym, la ciboule, les
melons et les fraises plus délectables encore,... comme chacun sent son
passé, sa jeunesse.
Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à Granville cette année.
Pourquoi Élise n'eût-elle pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue
en ville, au casino, comme autrefois.
Un tel projet avait causé à Élise la première grande douleur éprouvée en
son idylle. Aller à Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer
avec son amant entre quatre murs, comme elle le faisait ici? Est-ce
qu'il lui eût été possible même de lui parler? «On s'arrangera!...
répondait Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas se perdre de
vue!...» «Comment! c'est beaucoup?» Il appelait cela «beaucoup»! Elle en
avait cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et l'oubli
quotidien de tout, oui, de tout, même du mauvais, entre les bras du
bien-aimé, pour que fussent effacées les traces de cette alerte.
Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il fût, était lourd, disait
encore: «Ne pas aller, moi, à Granville, pour la première fois de ma
vie, alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la première fois,
n'est-ce pas leur envoyer à tous nos deux photographies unies sur une
même carte?--Et cela ne me déplairait pas,» disait Élise. Il en
demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.
Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était, par sa passion, plongée
dans un tel état d'ébriété qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste
bonheur produisît une irritation funeste chez son amant.
Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire à l'amour en privant
son amant d'aller aspirer l'air marin dont il vivait depuis quarante
ans. Elle n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où celui qui
aime davantage devient un calculateur et un diplomate, un avisé
conservateur de son bien et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires
plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de famille trop riche,
qui dissipe sa fortune sans aucun souci du lendemain. L'heure du
rendez-vous, la chambre vulgaire, autrement dit: l'instant incomparable,
le lieu du monde le plus magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de
rien d'autre.
Un double fait contribua à entretenir en elle cet aveuglement, c'est
d'abord que M. Le Coûtre se soumit, timide encore devant sa maîtresse ou
touché de son ardeur extrême, et c'est, en second lieu, qu'Élise se
trouva libérée de ce qui lui avait causé une appréhension relative: la
visite de son mari, la visite de ses parents. Il s'écoula un temps assez
long, pendant lequel elle n'entendit plus parler de rien ni de personne.
Elle n'entendit pas parler de requêtes, pas parler d'avoués, pas parler
de son mari, pas même de ses malheureux parents. Son attendrissement
pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier rendez-vous d'amour.
Elle put, durant deux bons mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous
d'amour.