--Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta bouche en présence de ta
mère serait indécent. Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te
chercher.
Alors Élise sursauta:
--Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.
--Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais c'est ton père qui te
l'ordonne!
--Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je suis mariée; c'est vous
qui avez voulu que je me marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis
libre...
--Mariée!... parlons-en! Et tu es libre de nous assassiner? de nous
ravir plus que la vie: l'honneur?
--Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne pense à attenter ni à vos
jours ni à votre dignité. Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans
mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne m'a jamais aimée; je n'ai
jamais aimé mon mari...
Madame de La Hotte l'interrompit:
--Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais adoré cet homme-là! Si
tu l'avais aimé comme il faut, il t'aurait adorée...
--Je me crois bâtie de chair et d'os, maman; mais je n'ai pas pu aimer
cet homme-là.
--Personne ne t'a forcé la main, je suppose!...
--Sans doute!... sans doute... Mais une jeune fille ne sait pas...
--Tu avais des goûts extraordinaires!...
--Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies, dit M. de La Hotte: on
t'a enseigné, je pense, quels étaient tes devoirs!
--Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise; je dis seulement: je n'ai
pas pu demeurer avec un homme antipathique et qui vivait à la fois avec
moi et avec des filles...
--Ce n'était pas une raison pour chercher un autre homme!
--Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne suis pas de ces femmes qui
vont fonder leur conduite sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai
fait, voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus, sauf en ce
qui concerne les ennuis que je peux vous causer.
--Oui, mais ceci est secondaire pour toi.
--Tout simplement, je n'y ai pas pensé... C'est un tort, mais, si
j'avais pensé à cela avant tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire
ce que j'ai fait...
--Que veut-elle dire? firent les deux parents à la fois.
--Je veux dire que, quand on aime vraiment, c'est à ceci qu'on pense et
à rien d'autre...
--Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond de la turpitude? Je te
défends, encore une fois, d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de
La Hotte. Je te renie.
Puis il trouva le moyen de reporter son esprit à la chose qui le
captivait exclusivement d'ordinaire, et il dit avec une certaine
emphase:
--J'entends le bruit d'une branche fracassée qui tombe en traversant
rameaux et rameaux...
Il voyait son arbre généalogique: il entendait dégringoler la branche
représentant Élise.
Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait à la seule idée
qu'évoquait pour elle le mot amour:
--Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?...
Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle comparât cette image de
la beauté idéale avec celle de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié
ces malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux, qui sont si
innocentes par elles-mêmes et qui, pourtant, peuvent introduire le
désordre dans toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme, en ce
pénible moment? Pourquoi était-elle reniée par son père? Pourquoi ses
parents avaient-ils fait treize heures de voyage dont ils semblaient
tout flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un salon où chaque
meuble, chaque objet, la pendule, les tableaux et le lustre, semblaient
voilés de pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise avait un jour
doucement acquiescé au choix que madame de La Hotte lui faisait d'un
mari conforme à son propre penchant pour les Adonis?
Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame de La Hotte
pouvait-elle songer à ce point initial d'une série de faits enchevêtrés?
Nous oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte des motifs de nos
actes!
Madame de La Hotte ne comprit pas ce que signifiait ce sourire. Elle
crut qu'il répondait par une timide affirmative à la question posée par
elle. Elle crut que sa fille, ayant,--ceci était admissible,--à se
plaindre gravement de son mari, avait trouvé _un plus bel homme encore_!
Et, à cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup pour sa fille
une secrète indulgence.
Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main:
--Ton père est sévère, lui dit-elle; mais songe que tu nous fais
beaucoup de chagrin...
--Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de La Hotte, il s'agit d'une
brisure infligée à l'institution de la famille qui est la base de la
société. Vous ne vous souciez guère de ces choses-là, vous autres
femmes; vous en venez toujours à vos petits chagrins, à vos
satisfactions personnelles. Flattez vos instincts, vos goûts ou vos
passionnettes comme vous l'entendez, sapristoche! Mais ne délogez pas un
membre de la famille de la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de
par les actes de l'état civil...
Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni sa fille ne l'écoutèrent
plus. L'une et l'autre pensaient: «Le voilà sur son dada favori.» Et un
imperceptible lien se formait entre la mère et la fille.
Madame de La Hotte était assurément imprégnée des principes qui rendent
auguste l'institution familiale; elle les savait par coeur et les
observait elle-même volontiers, mais c'étaient en elle comme de ces
notions apprises à l'école, ressassées souvent, et qui n'ont jamais
pénétré jusqu'au vif de nous-mêmes; et, dans la pratique, elle
n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si elle était demeurée
fidèlement attachée à son mari, malgré les innombrables manquements de
celui-ci, c'était qu'il était à ses yeux le «bel homme» que nul autre ne
saurait dépasser ni remplacer. Elle était simple, n'avait que quelques
instincts et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui avait
constitué une vertu. Elle était, comme presque tout le monde, incapable
de se transporter jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait de
la complaisance pour sa fille au moment exact où il lui semblait
possible que sa fille eût enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui
étaient les siennes.
M. de La Hotte eût pu introduire dans les coeurs les sages notions qu'il
possédait s'il se fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou s'il
eût eu moins vite un si complet dédain pour les petites cervelles qui
l'environnaient. Faute d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient
vengées en le rapetissant lui-même: de concepts élevés et féconds, il en
était descendu à l'adoption de son humble image d'Épinal: l'arbre
généalogique, d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits
comestibles.
Si madame de La Hotte eut quelques paroles sensées à adresser à sa
fille, ce ne fut pas aux profondes sources de son mari qu'elle les
puisa, mais au réservoir de son expérience personnelle, et peut-être
aussi les dut-elle à cette disposition qu'elle avait à cueillir de la
vie ce que celle-ci pouvait offrir de moins amer:
--Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire, moi, je veux encore
te laisser le temps de penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de
ta famille ni du monde auquel tu appartiens, parce que tu ne les
remplaceras pas. Il nous faut quelqu'un auprès de nous: mieux vaut
encore celui qui nous incommode un peu que celui qui peut à chaque
instant nous quitter.
M. de La Hotte parut approuver ces paroles. Il avait peu envie d'en
ajouter d'autres.
--Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à une conclusion.
Élise sentit les larmes lui venir; elle se jeta au cou de sa mère et lui
dit à l'oreille:
--Maman... Tout ça, c'est très bien, mais je suis amoureuse...
Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle connût ce qui lui était
révélé, elle s'affaissa dans un fauteuil en faisant craquer la housse.
L'attention qu'elle dut porter à la déchirure produite la dispensa de
retrouver ses esprits. Et ses esprits se concentraient autour de cette
idée: «Elle a rencontré un homme _plus beau_ que monsieur Destroyer!...»
A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant la parole, madame
de La Hotte, incitée à la complaisance par l'image qu'elle se faisait
d'une aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée pour elle-même,
laissa tomber ces mots qui clôturèrent l'entretien:
--Cela passera; prenons patience. Tout vaut mieux qu'un divorce.
Alors M. de La Hotte retourna vers la porte, sans mot dire. Élise vit
son père qui s'éloignait d'elle. Madame de La Hotte se leva; elle
s'approcha de sa fille pour lui dire un dernier mot à voix basse, qui
fut:
--Petite sotte! rentre donc chez ton mari _tout de même_...
Élise fit: «Ho!...» regarda sa mère avec stupeur, et s'en alla.