Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils fussent courts.
A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la fin de l'après-midi, et
il ne lui donnait pas sa soirée. Ces conditions avaient paru très dures
à Élise, dans les premiers temps. Puis, par une sorte d'accommodement
miraculeux, comme l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux
heures à peine, s'étaient répandues sur tout le jour. Élise se préparait
dès le matin à les atteindre: ainsi les vivait-elle un peu déjà; et elle
vivait, le soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait jamais le
temps ni désagréable ni long. Elle avait quotidiennement, en
s'éveillant, la vision d'un point fixe autour duquel gravitaient toutes
les heures; sa journée avait un centre, comme un fruit a son noyau; et
cela procurait de la stabilité à chacune de ses pensées, à chacun de ses
actes. Elle ne faisait rien sans but; elle ne pensait jamais dans le
nébuleux ou le vide; il y avait une fin à tout, et cette fin était
l'heure bienheureuse.
La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois avec compassion, sous
le prétexte qu'elle était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en
souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt, elle songeait à
ces fausses compagnies que nous procure la visite de telle personne; on
croit que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être seule, mais en
réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui
vaille. Tout instant du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait
un tressaillement, et elle avait la foi que le reste des choses était
méprisable et nul. Il semblait à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son
for intérieur, elle plaignait sincèrement tout le monde.
Cet état s'exalta durant les mois de vacances. Bien qu'à l'ordinaire
elle ne se laissât guère intimider par la foule, le désencombrement de
Paris lui parut fait exprès pour fournir plus de place à sa marche
glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues sans se soucier de la
poussière ni de la chaleur. L'orage autrefois l'effrayait; maintenant,
non. La pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur de
certaines journées, à laquelle elle avait toujours été sensible, lui
semblait décuplée, et, quand elle se promenait avec son amant, celui-ci
se moquait d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.
Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette eau miroitait, les
péniches parce qu'elles portaient un pot de fleurs ou parce qu'elles
avaient à l'avant un disque de couleur vive, les arbres parce qu'ils
jaunissaient, une petite rue parce qu'elle était déserte, une autre
parce qu'il s'y produisait un embarras de voitures, un enfant parce
qu'il était «si frais!» disait-elle, et un autre parce qu'il était «si
drôle!» étant barbouillé.
Car elle se promenait avec son amant. Elle ne sortait pas tous les jours
avec lui, en vérité; mais cette aubaine lui arrivait depuis que, selon
l'expression de M. Le Coûtre, «il n'y avait plus personne à Paris».
Jean-Marie sortait avec elle depuis que le risque était moindre de
tomber nez à nez avec quelque habitant de Granville, et surtout depuis
que ses amis à lui avaient, pour les vacances, quitté la Taverne de
l'Opéra. Il n'était pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes: la
partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au café et entre hommes;
mais, les partenaires lui manquant, il se trouvait désoeuvré. Élise et
lui suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient pour le
Point-du-Jour ou Saint-Cloud. Elle était enfant, turbulente, éperdument
tendre, et oubliait,--chose invraisemblable,--les notions les plus
élémentaires de la tenue; elle adorait s'asseoir dans les guinguettes,
manger une gibelotte ou simplement des «frites». Jean-Marie lui disait,
en s'étonnant, qu'il y avait en elle de la grisette, car il ignorait
qu'il y en a au fond de toute femme vraiment amoureuse.
Ou bien, quand le temps était menaçant, sans aller si loin, ils se
risquaient au Jardin du Luxembourg, vidé de son public ordinaire. On y
trouvait encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant les joues
et riant de tout son coeur. Des étrangers seuls y erraient. Les
parterres désertés, le grand jet d'eau, les frondaisons roussies,
l'odeur des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage pouvaient
émouvoir à l'extrême une âme prédisposée. Élise demeurait extasiée
auprès de son amant, qui, lui, regrettait «l'air marin» et condescendait
à ne pas le dire.
Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment charmante. Et il
croyait, quant à lui, mettre le comble à la gentillesse dont un homme
est capable, en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse qu'il
endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque, à cause d'elle, il
manquait à ses habitudes de célibataire.