Cette dernière expression était bien de la fille de M. de La
Hotte-Saint-Pair, le généalogiste. La soeur aînée insultée par sa
cadette, cela constituait une anomalie qui signifiait que l'ordre du
monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées ou tordues par la
tempête les branches de l'arbre. Et la soeur aînée mêlait le dépit d'une
telle constatation au regret de n'avoir pas mené à meilleure fin une
entrevue diplomatique à elle confiée par ses parents «en raison, lui
avait dit M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang et du nom
que tu portes...».
Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et courroucée, retrouver
les malheureux parents, tout de frais débarqués de Granville, après un
voyage accompli au reçu d'un télégramme de M. Destroyer, et installés à
l'étroit dans l'appartement des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur
représenta «sa cadette» comme le monstre de la rébellion et de
l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair, qui avait eu, depuis son mariage,
une douzaine de maîtresses au vu et au su de tout le pays et de sa
femme, fut sincèrement indigné et non moins ingénument stupéfait. Madame
de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps prédit que le fonds
d'indépendance dont était affligée sa fille Élise devait conduire
l'infortunée aux abîmes. Elle rappela tous les soins accordés par elle à
Élise lors de ses maladies de jeunesse: elle insista sur la surveillance
attentive dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse éprouvée lors du
premier penchant de la jeune fille, celui qui avait failli la jeter dans
les bras du lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de M. Destroyer,
qui, par ailleurs, était un homme sérieux et faisant d'excellentes
affaires. «Quand elle a procuré à sa fille un mari de la figure de
celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le droit de dormir sur
les deux oreilles...»
Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer à Élise une entrevue avec
ses parents, ceux-ci se refusant, comme de juste, à aller la joindre
dans son logis de fortune; mais, la fin malencontreuse de l'entretien
lui ayant fait oublier la commission, il fallut écrire à la dévoyée.
Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément à l'heure où Élise
allait d'ordinaire rue Guénégaud. L'amoureuse considéra cette
désobligeante coïncidence comme une catastrophe. Elle annonça à son
amant qu'elle était convoquée par sa famille le lendemain.
--Eh bien? dit Jean-Marie.
--Comment! «eh bien?» Mais c'est demain dans l'après-midi: alors, je ne
te verrai pas.
--C'est vrai.
--... A moins que...
Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait que Jean-Marie lui
proposerait de la voir à une autre heure.
M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui faire entendre qu'il ne
résulterait probablement de cette entrevue avec la famille rien de plus
grave que ce qui était déjà. Elle le regardait, sans le comprendre, et
ses yeux restaient tout humides.
--Mais,... demain? insista-t-elle, demain!...
--Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous verrez vos parents
demain et nous nous verrons après-demain.
Alors Élise fut secouée par les sanglots.
Elle attendait qu'il lui proposât pour demain une autre heure, le soir
par exemple, l'heure du dîner, peut-être!... ou après... ou le matin...
ou la nuit!... Ah! que savait-elle! toute heure eût été bonne. Elle se
fût bien privée de manger et de dormir pour ne pas manquer de voir
Jean-Marie demain!
Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait pas.
Elle le quitta, désolée, comme pour une longue séparation.
Elle baissa sa voilette; elle sentait qu'elle allait pleurer dans la
rue. Lui, il avait souri en l'embrassant dans l'antichambre; il
dodelinait de la tête et il pensait: «Quelle Mimi-Pinson!»
X
Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina vers la rue de Sèvres,
en s'accordant, toutefois, quelques minutes d'illusion un peu gamine: du
quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher la rue Guénégaud pour
gagner le faubourg Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison
habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle allait chez lui.
Mignardises ridicules de la femme qui aime pour la première fois, ou
simplement de la femme qui aime.
Mais, passé la porte cochère, après un regard rapide sur la vieille cour
pavée où jouait un enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour, et
qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait effectivement et
aux êtres qu'elle allait voir, sinon aux choses qu'elle devrait leur
dire, car elle était complètement dépourvue de diplomatie.
Elle avait été fréquemment chez madame de Vamiraud du temps qu'elle
menait, comme elle disait elle-même en souriant: «la vie d'une femme
comme il faut». Ce n'étaient pas des réunions très plaisantes. Madame de
Vamiraud, qui s'entourait de quelques dames titrées du faubourg,
abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait invariablement
répéter un rôle où l'on eût aimé que quelque metteur en scène invisible
l'interrompît d'un juron: «De l'aisance! de l'aisance! N. de D...,
vicomtesse!...» Le mari, on ne le voyait jamais: il était à son cercle,
disait-on; en réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu, car on
n'était pas riche. Élise ne gardait de ces thés qu'un souvenir d'ennui
morne ou de propos drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à M.
Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement la saveur, n'ayant pas le
moindre esprit d'observation ni d'ironie.
Élise fut introduite par un valet de chambre qui ne leva les yeux sur
elle qu'à la dérobée, ce qui, à tort ou à raison, lui donna à penser que
son cas était connu dans la maison et avait peut-être été discuté à
table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en accusée; elle eut la vision
du tribunal, de la cour d'assises... C'était un commencement! On allait
sans doute la livrer un jour ou l'autre aux hommes d'affaires, aux
avoués, aux avocats...
Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir, elle se trouva assise, non
pas dans le petit salon intime, non pas dans une pièce quelconque où
l'on reçoit une soeur, mais dans le grand salon. Tout était prémédité,
ici. On la recevait avec cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au
moins, car les meubles étaient recouverts de housses. C'étaient les
vacances; on n'était point censé habiter Paris. Et il fallait marquer,
en outre, que la soeur aînée et les vieux parents étaient venus là à
cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise, et nulle autre cause, obligeait à
se mouvoir tous ces personnages esclaves d'habitudes et de gestes
arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée. Dans son extase
amoureuse, elle ne s'était pas représenté que tout un monde gravitait
autour d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait autrui, elle
déplaçait des individus nombreux, elle entraînait dans son orbite
déréglée toute sa famille!... Qui pense à cela quand il aime?
N'aurait-on donc point de vie personnelle?
Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait, à l'étage supérieur,
des pas qui faisaient tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle
songea à son père et à sa mère qui allaient paraître. Ses juges!... Elle
eut un frisson. Elle n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer,
parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient jamais fait de scène. Sa
mère, il est vrai, élevait la voix assez facilement, mais cela ne tirait
guère à conséquence; quant à son père, il se mêlait de peu de choses,
et, avec ses enfants, n'avait jamais été qu'un répétiteur d'histoire et
un homme bon. Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle avait
peur. Le caractère insolite de la circonstance lui en imposait.
Tout à coup, ils entrèrent.
Madame de La Hotte parut d'abord, regardant la coupable bien en face. M.
de La Hotte venait derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans
doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager le feu.
Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et l'autre blanchi. Leur
teint était mauvais. Elle eut honte. Et, d'un coup, elle se jugea
perdue. Non, elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient,
au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle allait se jeter à leurs
pieds, leur demander pardon, les accompagner à Granville par le premier
train, afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer leur domicile
qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup de mal à quitter!
Madame de La Hotte dit, de loin:
--Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de chemin de fer... avec
les retards. Nous avons failli dérailler à Folligny... Et nous voilà
ici, à Paris, à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne. Tout
Granville doit se demander si nous sommes devenus fous! Que dire, en
effet, pour expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir, comme
prétexte, de mauvaises nouvelles reçues de toi. Que dirons-nous
lorsqu'il faudra s'expliquer sur ces mauvaises nouvelles?
--Nous voilà... dit le pauvre M. de La Hotte, après avoir enfin lâché la
porte.
Élise se sentit émue.
--Papa!... Maman!... dit-elle, et sa voix fut étranglée.
--Ta conduite est une honte, lui dit son père. Quelle figure allons-nous
faire à présent devant la famille?
Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première phrase, à son entrée,
et y avait, à son insu, inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors,
elle s'adonna à la passion. Elle murmura:
--Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je n'ai pas donné le jour à un
monstre...