2 octobre.

Et les jours passent, les jours fuient, les jours me dévorent.

Jacques, que nous nous voyons peu!... Que nous nous voyons mal, l’un et

l’autre garrottés par les entraves que nous essayons de ne pas briser

afin que nulle éclaboussure n’atteigne notre amour!

Il part chez sa mère pour une grande semaine... Et après... Après, ce

sera l’adieu.

Hier, comme il allait me quitter, je n’ai pas su arrêter un cri

d’angoisse:

--Oh! Jacques, il me semble que je ne pourrai me résigner à vous laisser

partir!

Il a attiré ma tête entre ses deux mains, ses yeux dans les miens.

--Voulez-vous que je reste, mon amour? Si vous saviez quelle tentation

j’ai de me libérer, même par une démission, pour demeurer près de vous!

Je me suis ressaisie:

--Ah! ne faites pas cela!... Ne faites pas cela, surtout! je vous en

supplie...

S’il restait... il saurait! Il faut bien que je le laisse partir...

Impérieusement, il réplique:

--Pourquoi ne le ferais-je pas?

--Ce serait insensé... Jamais... nous n’arriverions... à rester sages

autant qu’il le faut... Et...

Je parviens à sourire et achève, plaisantant:

--Et quel gâchis!...

--Merci bien! fait-il si drôlement que je me mets à rire pour de bon.

Est-il possible qu’il y ait encore des minutes où je puisse rire!

Ce soudain éclat de gaîté lui cause un évident plaisir. Il riposte avec

la vivacité joyeuse qui lui était familière quand je l’ai connu et qui

devient rare, depuis plusieurs semaines:

--Si vous vous moquez de moi, madame, gare à vous! Pour me venger, je

vous emporte, envers et contre tous, au Canada, sans rien attendre!

--Et puis quand nous débarquerons, on nous déclarera _undesirable_ et on

me renverra en France! Vous savez, les autorités du Canada ne badinent

pas avec les amoureux! Il vaut mieux, Jacques chéri, que je recouvre

d’abord toute seule ma liberté... Ensuite, vous viendrez me chercher.

Je m’arrête, car ma voix s’altère.

Une seconde de silence et j’arrive à me dominer pour finir:

--D’ailleurs, si je ne trouve pas le courage de supporter votre absence,

je vous l’écrirai... Et, charitablement, vous viendrez à mon secours,

n’est-ce pas?... Ou encore j’irai vous faire une petite visite... bien

correcte...

Il se penche et m’étreint d’un geste jaloux.

--C’est cela, vous viendrez, mon amour chéri. Mais vous ne repartirez

pas! Quand je vous tiendrai... je vous garderai!...

La nuit tombe... · 第 80 / 86 题