C’était un bienfaisant jour de repos, sans visiteurs, père chassant ces
jours-ci en Sologne. J’avais essayé de faire de la musique, mais la
force m’a vite manqué; et j’ai dû retourner à ma chaise longue, où je me
reposais quand un coup de cloche à la grille m’a fait tressaillir
follement, avec l’absurde pensée que c’était Jacques qui venait me
surprendre.
De loin, à travers les massifs, j’entrevoyais une silhouette masculine.
Mais ce n’était pas la sienne...
Après quelques minutes, un léger heurt à la porte... Puis les tentures
s’écartent; et, devant le domestique qui s’efface, je vois entrer, non
pas mon bien-aimé... mais celui qui de nom est encore mon mari. Oui,
c’est Robert!...
D’un brusque élan je suis debout:
--Comment, vous, Robert! Ici?
--Pourquoi non?... J’arrive après une absence assez longue pour qu’il
soit, je crois, tout naturel que je vienne voir ma femme.
Sa main cherche la mienne qui se lève d’instinct et qu’il porte à ses
lèvres. Je me suis rassise, brisée par l’émotion. Lui, reste debout. Une
seconde, en silence, nous nous regardons. L’océan l’a bronzé, et le
visage est amaigri un peu; sa blessure ou la vie, vie d’amour, vie
d’orgueil. Mais ses traits ont ainsi quelque chose de plus mâle, il est
toujours beau.
Je ne sais quel visage je lui offre; le choc de sa soudaine arrivée a,
sans doute, accentué l’altération de ma figure, car, après m’avoir
contemplée avec une surprise qu’il ne peut dissimuler, il s’exclame:
--Est-ce que vous avez été souffrante depuis mon départ, Viva? Je vous
retrouve si fluette, si blanche!
--Tout bonnement, peut-être, vous êtes maintenant habitué aux beautés
américaines... Non, je n’ai pas été souffrante.
--Alors, vous avez moralement passé un mauvais été?
Il me vient un léger sourire dont il ne peut savoir l’ironie.
--Oh! non, j’ai passé un excellent été; un des plus reposants que j’aie
connus depuis longtemps!
Ironique à son tour, il s’incline un peu.
--Je vous remercie.
--Vous n’avez pas à me remercier. Je vous dis simplement ce qui est...
--Et puis-je, du moins, vous demander ce qui vous a si bien reposée?--en
admettant que vous êtes reposée... Car votre mine dit tout le contraire!
--Ce qui m’a fait du bien? La jouissance de la liberté qui m’a semblée à
ce point bienfaisante que, désormais, je ne saurais plus m’en passer.
Il a un brusque tressaillement. Mais il se domine tout de suite et
s’assoit.
--N’étiez-vous pas libre déjà, autant que femme peut l’être? Qu’est-ce
que toutes ces phrases vaines!
--Des phrases? Oh! non, tout uniment la vérité. N’avez-vous donc pas
reçu la lettre que je vous ai adressée à Paris, avant votre arrivée?
Il incline la tête.
--Je l’ai reçue et... méditée même.
--Alors, je ne comprends pas du tout de quoi vous vous étonnez et
pourquoi vous êtes ici.
Un éclair traverse les yeux de Robert.
--Pourquoi?... Parce que j’ai tenu cette lettre pour ce qu’elle était...
--C’est-à-dire?
--Une boutade à laquelle ni vous ni moi nous ne pouvions attacher
d’importance.
Nos deux regards, soudain, se bravent, avec une force passionnée.
--Vous avez tort, Robert. Ce que je vous ai écrit est ma résolution. Je
vous le répète: je ne reprendrai pas la vie que j’ai menée depuis trois
ans... ni mon ridicule personnage d’épouse trompée... Donc, la
séparation s’impose. Cet été, vous m’avez fourni encore une raison plus
que suffisante pour obtenir mon divorce!
Il a pâli et me regarde aussi stupéfait que si je venais de proférer
soudain des paroles insensées.
--Viva, vous ne parlez pas sérieusement!
--Si... encore une fois... très sérieusement!
Il se lève d’un geste violent, se rapproche et saisit mes deux mains.
--Allons donc! Allons donc!... C’est l’impossible que vous demandez!
Quand on a été les époux... les amants que nous avons été, on ne se
sépare jamais!
Avec tout ce qui me reste de force, je dégage mes mains.
--Le temps dont vous parlez est mort! Je suis maintenant une autre
femme. Si je me souviens de la Viva d’autrefois, c’est seulement pour la
prendre en pitié, pour la plaindre!...
--Vous avez été heureuse pourtant!...
--D’un si misérable bonheur!... J’en jouissais parce que je ne savais
pas alors qu’il en existait d’autre...
--Et maintenant, vous en connaissez un autre?
--Oui... Aujourd’hui, j’ai compris quel bonheur aurait pu être le
mien...
--Qui vous l’a appris?... Votre amant?...
Pour la première fois, depuis que nos vies sont séparées, il articule
pareille accusation. Et j’en suis stupéfaite, à ce point que l’insulte
ne m’atteint pas.
Ah! c’est ma revanche, de pouvoir répondre sans baisser les yeux:
--Je n’ai pas d’amant.
--Mensonge!... Et je puis vous dire le nom de cet homme...
--Dites.
Je le sais, le nom qu’il va prononcer. Père m’a prévenue.
--Tout Paris le connaît. C’est Jacques de Meillane.
Instinctivement, je dresse la tête; et de toute ma hauteur, je prononce:
--M. de Meillane n’est pas mon amant. Ni lui ni un autre. Il ne m’a pas
_plu_ d’avoir un amant. C’est pourquoi je puis dire--et c’est la vérité
absolue...--que vous êtes le seul auquel j’ai appartenu... jusqu’ici!
Je sens que, dominé par mon accent, il ne met pas en doute ma parole.
Mais mon dernier mot le fait bondir. Violemment, je répète:
--Jusqu’ici! Alors vous imaginez que, vous sachant mon bien,
j’accepterai de vous perdre?...
--Je ne suis plus votre bien depuis longtemps!... Mais si vous
prétendiez continuer à me retenir près de vous, il ne fallait pas me
laisser cet été... Il ne fallait pas, là-bas, oublier qu’en France une
femme portait votre nom... Il ne fallait pas afficher le peu de souci
que vous aviez d’elle, en vous battant aux yeux de tous pour votre
maîtresse...
Il se dérobe et martèle avec emportement:
--Et vous prétendez me faire admettre que de telles raisons...
auxquelles si facilement je pourrais répondre, déterminent votre
conduite imprévue à mon égard? Quelle naïveté me croyez-vous, Viva? Vous
si franche, dites donc ce qui est vrai. Vous réclamez le divorce pour
épouser l’homme que vous prétendez, malgré les apparences, n’être pas
votre amant!
De nouveau, je ne bronche pas devant l’insulte qu’il me lance, les dents
serrées par la colère, exaspéré de se heurter à ma résolution qu’il
commence à sentir inflexible.
Mais cette discussion m’épuise; et lentement, la voix assourdie, je
réponds:
--Vous vous trompez encore... Je ne pense pas que, même libre, j’épouse
jamais M. de Meillane.
Soudain calmé, il me jette un coup d’œil effaré; car il ne peut se
méprendre à mon accent.
--Alors, pourquoi un divorce inutile?... Que voulez-vous?
--La séparation de nos deux existences, établie devant tous, pour ne
plus être exposée à des équivoques blessantes...
--Un scandale enfin!
--Oh! non! Vous et moi ferons de notre mieux pour que tout se passe sans
bruit. Les avoués savent très bien arranger ces sortes d’affaires
discrètement, quand les clients y tiennent. Comme tout Paris est au
courant de notre situation respective, la chose n’étonnera personne et
sera sûrement considérée comme toute naturelle.
Il ne me répond pas cette fois. Sa main nerveuse tourmente sa barbe, du
geste que je connais bien. Ainsi qu’il me l’a déclaré en toute candeur,
il avait pris ma décision imprévue pour une boutade, et l’évidence du
contraire le bouleverse.
Inconscient toujours, il s’approche, suppliant, la voix caressante:
--Vous ne sentez donc pas, Viva, combien je revenais avide de vous
retrouver?... Pas une femme n’est dans ma vie ce que vous êtes!...
Est-ce que jamais je pourrais me passer de votre présence?
Et il est sincère!...
--Vous vous en passiez bien en Amérique, pourtant.
--Là-bas... j’étais en voyage, distrait, occupé de mille soucis... Et
puis, je savais que je vous retrouverais... m’attendant...
Entre mes lèvres closes, je marmotte involontairement, si peu que j’aie
envie de rire:
--Comme Pénélope!
Il est trop absorbé par sa propre pensée pour prendre garde à mon
interruption, et poursuit, avec une sorte d’emportement:
--Ne plus vous avoir près de moi! vous laisser partir! consentir au mal
que vous voulez me faire ainsi... C’est fou, la supposition même que je
me prêterais à un pareil caprice...
--Vous n’avez cependant pas la prétention de me garder de force?
Il a un sursaut, me regarde; puis, sourdement:
--Ah! comme vous m’en voulez, Viva!... Et comme vous avez bien trouvé
votre vengeance!...
Je secoue la tête:
--Ma vengeance?... Ah! je ne songe guère à me venger!... Une dernière
fois, écoutez... Votre absence m’a rendue à moi-même; et je ne pourrais
plus supporter la vie mensongère que nous avons eue l’un près de
l’autre, pendant trois années. Ce qui est faux ne peut jamais durer,
Robert. Pour vous, comme pour moi, il est plus digne que notre
séparation soit nettement établie. Non, je ne vous en veux pas... Avec
les années, j’ai appris qu’il fallait accepter les êtres tels qu’ils
sont. Maintenant, je ne m’irrite même plus contre vous... Nous sommes
trop loin l’un de l’autre...
Ma voix est tombée si calme et si grave que j’en suis saisie. Quelque
chose de définitif a passé entre nous.
Si léger soit-il, Robert doit en avoir l’intuition, car il n’insiste
plus. Presque tout bas, il articule:
--Vous êtes dure, Viva! Mais en somme... c’est la justice... Vous avez
raison... Et vous êtes dans votre droit.
Un silence lourd de tant de choses qu’il est inutile de dire!... Ah!
c’est bien vrai, je ne lui en veux pas... Même plus, devant son
désarroi, j’éprouve l’espèce de regret que l’on ressent d’avoir troublé
l’insouciance d’un enfant.
Et par certains côtés, ce maître illustre est un enfant... Un cruel
enfant gâté!
Il regarde, assombri, vers la forêt lointaine que, sûrement, il ne voit
pas. Des minutes passent où je sens grandir le désir douloureux que cet
entretien soit fini! Mais je me tais; et c’est lui qui reprend:
--Votre résolution inattendue m’est trop pénible, Viva, pour que je
puisse l’accepter ainsi. Je vous supplie de... de réfléchir encore...
--J’ai bien réfléchi, Robert.
--Et votre père vous approuve?
--Père ne sait rien encore.
Je vois s’éclairer les yeux de Robert et je devine que l’espoir lui
revient. Jamais je n’aurais soupçonné qu’il pût lutter ainsi pour me
retenir. Il lutte... pour lui? pour le monde?...
Peu m’importe.
En cette minute, père lui apparaît comme un allié naturel.
Et je ne lui enlève pas son illusion. Qui sait quand et comment nous
nous reverrons! je lui ai dit ce qu’il devait connaître.
Alors il est mieux de ne pas nous séparer en ennemis...
N’a-t-il pas été la folie de mes vingt ans?
Et je rattache le masque qui m’a rendu possible notre vie commune
pendant les trois dernières années. Il suit aussitôt mon exemple. Et
sans plus d’allusions au grave sujet, revenus au ton habituel de nos
conversations, ainsi que des étrangers courtois, nous causons, un moment
encore, des souvenirs artistiques qu’il rapporte de son séjour
outre-mer.