A cette heure, c’est lui qui est parti!
Obstinément, j’avais espéré que sa mère reviendrait à Paris, pour ses
derniers jours en France. Ainsi, nous n’aurions pas perdu une parcelle
du temps qui nous est mesuré.
Mais elle a été souffrante, et des difficultés matérielles l’ont retenue
en Dauphiné.
Il est parti et j’ai tressailli de joie et de souffrance à pénétrer ce
qu’était, pour cet énergique, le regret de me laisser. C’est divin
d’être ainsi aimée! Mais que ce bonheur se paye! Le premier départ de
mon ami m’a fait mesurer ce qu’allait être l’autre, le vrai!
Quand il reviendra, à peine nous aurons encore quelques jours, car il
s’embarque le 17. En me disant adieu, il m’a murmuré, de ce ton
suppliant qui me bouleverse, si différent de son accent ordinaire, ferme
et vif:
--Mienne chérie, laissez-moi rester en France, près de vous!
--C’est impossible, mon Jacques, vous le savez bien!... Pour le moment,
il faut nous séparer...
Alors, il se tait. La nécessité que j’évoque, il la reconnaît comme
moi;--non pour les mêmes raisons! Lui pense que son éloignement vaut
mieux tandis que se prépare mon divorce. Moi je songe que je suis à bout
de force et ne pourrai plus longtemps dissimuler que je suis broyée.
Déjà il me devient difficile de tromper l’inquiétude que je vois
s’aviver en lui, malgré mon effort pour lui persuader que toutes les
émotions de ces dernières semaines, le souci de l’avenir, causent
l’altération, devenue trop évidente, de ma santé.
Pendant la semaine qu’il va passer en Dauphiné, au dernier moment, je
verrai enfin le chirurgien. Avant qu’il me quitte, il faut que je sache.
Ah! si j’allais recevoir l’assurance que mes craintes étaient folles,
que je vais me remettre vite de mon mal insignifiant!...
Après tout, c’est bien possible. Pourquoi alors, au plus profond de mon
âme, suis-je hantée par une impitoyable crainte qu’aucun raisonnement ne
peut vaincre? J’ai, si forte, l’impression que la nuit vient pour moi...
Et désespérément, je me débats, épouvantée devant l’ombre qui va me
saisir... Ah! que je suis loin de prononcer les mots que demandait le
prêtre: «Mon Dieu, que votre volonté soit faite! Mieux que votre
créature, vous savez ce qui est son bien...»
Jacques voulait parler à sa mère de notre cher secret. Je l’ai supplié
de le lui taire encore. A quoi bon la préoccuper par la perspective d’un
mariage qui ne se fera, sans doute, jamais?
Et c’est atroce, cette impression de voir fuir le bonheur qui était tout
proche!
J’ai dit à Jacques:
--Ne troublez pas les derniers jours que vous avez à passer avec votre
mère, puisque je ne suis pas libre encore. Songez à ce qu’elle
éprouvera, vous voyant désireux d’épouser une femme divorcée...
--Ma Viva chérie, elle vous aimera et elle comprendra...
Et dans sa voix, il y avait une telle certitude, forte et tendre, qu’une
seconde, sa foi m’a fait oublier tout, et je lui ai murmuré:
--Jacques, si vous jugez mieux que votre mère sache dès maintenant,
parlez-lui. Faites comme vous préférez, mon bien-aimé.