18 septembre.

Depuis des mois, des années, je m’habillais pour satisfaire mon propre

goût. Maintenant, c’est pour _lui_ que je cherche ce qui m’est le plus

seyant... De même que je m’applique à faire incomparablement beaux et

doux, autant qu’il est en mon pouvoir, les fugitifs moments qui nous

sont accordés.

Je veux qu’il emporte mon image, élégante, lumineuse, exempte d’une

ombre même de déchéance.

Je veux qu’il ne me voie ni souffrante, ni faible, ni fatiguée même.

Aussi je surveille avec une attention anxieuse l’altération de mes

traits, et j’ai des raffinements de coquetterie pour dissimuler de mon

mieux mon amaigrissement, ma pâleur. Sur mes joues qui devenaient

pareilles à la cire, j’ai mis hier un peu de poudre rose; très peu...

Et il y a été pris, mon ami cher. Une exclamation joyeuse lui est

échappée quand il m’a aperçue ainsi, fraîche sous mon voile, comme

j’arrêtais ma charrette anglaise au rond-point où, déjà, il m’attendait.

--Quelle bonne mine vous avez aujourd’hui, petite chérie! Et cela vous

va si bien!...

J’avais réussi. Mais de le voir si confiant et si heureux, un sanglot

m’a serré la gorge. Et une minute je me suis tue, pendant que, sautée à

terre, je demeurais entre ses bras qui m’enveloppaient étroitement,

comme j’aime! Car ainsi j’ai la stupide illusion d’être défendue par son

étreinte, contre la douleur qui approche de moi.

C’est seulement quand j’ai senti mes yeux redevenus bien secs que j’ai

relevé les paupières où mon émotion s’était abritée... Et j’ai pu

parler...

Oh! être à lui toute! Aller vers l’abîme, les yeux clos, entre ses bras,

sous ses lèvres, et m’anéantir ainsi...

Avec le sentiment que l’adieu approche--si vite!...--une fièvre

s’insinue en nous qui s’avive à chacune de nos rencontres; une fièvre

faite de la soif inapaisée que nous avons de confondre nos deux êtres...

Lui apporte une fierté délicate et généreuse à m’aimer, à m’adorer!...

sans demander rien. Je le sais... Surtout, je le sens!

Et il y a des minutes, maintenant, où je me demande pourquoi lui

refuser, pourquoi me refuser une ivresse qui sera sans lendemain?

Sauvagement, je me prends à appeler la rafale merveilleuse qui emporte

les êtres hors du monde... A vouloir les délices folles où je perdrai

l’épouvante, la notion même de l’avenir, de l’anéantissement possible,

et tout proche peut-être.

Puisque j’ai donné le meilleur de moi, pensée, cœur, à quoi bon garder

farouchement mon corps qui, bientôt, ne sera plus qu’une loque brisée

par le mal, dont lui-même, mon aimé, n’aurait plus le désir? Ma pauvre

petite guenille humaine! combien elle m’inspire de tendresse et de

pitié, quand je songe à l’horrible travail qui s’accomplit obscurément

en elle!

Et cependant, je résiste au désir qui gronde et supplie... Pourquoi?

Quels vieux instincts, à moi légués par ma pure maman, arrêtent l’élan

de mon être qui, affolé par le spectre de la destruction, cherche

éperdument la brûlante source de vie?

Est-ce donc que je subis l’influence de mon éducation première?... que

j’obéis à l’orgueil qui m’impose de partir--si je dois partir--sans

avoir failli, sans être descendue au niveau de l’homme à qui je suis

liée, des femmes qui se sont livrées à lui?

Parce que je redoute le jugement que mon bien-aimé lui-même pourrait

alors porter sur moi?...

Parce que je ne veux pas lui offrir un corps où, peut-être, la mort a

planté ses griffes?...

Ah! que de liens m’emprisonnent, entre lesquels je me débats,

frémissante, révoltée. Et que, pourtant, je ne brise pas!

La nuit tombe... · 第 73 / 86 题