20 septembre.

Aujourd’hui, j’étais seule à l’Hersandrie, avec les enfants--ô

jouissance bien rare!...--la nouvelle série des invités n’arrivant que

demain.

Père, retour de Paris, m’a trouvée allongée dans un _rocking chair_,

sous les sapins, ayant l’air de lire. Je ne puis guère lire

maintenant... J’ai trop à penser...

Je ne l’avais pas entendu venir, tant mon esprit s’était enfui loin,

hors du présent! Et j’ai sursauté, sentant tout à coup sa main sur mes

cheveux.

--Eh bien comment va l’enfant, aujourd’hui?

Mes lèvres ont frôlé la main caressante, ainsi que je faisais quand

j’étais une petite, en adoration devant père.

--L’enfant jouit du calme de cet après-midi.

--Parfait!... repose-toi bien, ma chérie. Tu as raison de ne pas même

lire...

A cette remarque seulement, je me suis aperçue que la revue était tombée

sur mes genoux.

Père s’est assis et aspire l’air tiède, un peu humide, qui sent la

forêt... Un instant ni l’un ni l’autre nous ne parlons. Je suis lasse,

si lasse!... du fardeau que je porte!... Lui, semble réfléchir.

Mais il tourne soudain la tête vers moi qui, distraite, ne surveillais

pas mon attitude pour dissimuler la faiblesse qui m’abat... Et j’ai un

battement de cœur, l’entendant tout à coup me demander:

--Viva, es-tu souffrante?

--Mais non, père.

Et je dis vrai. Ce n’est pas souffrante que je suis...

--Alors, pourquoi parais-tu si fatiguée?... Pourquoi, de jour en jour,

deviens-tu plus fluette?... Si tu continues à t’affiner ainsi, ma Viva,

tu finiras par ressembler tout à fait à une petite ombre. Il faut te

soigner et devenir, coûte que coûte, une grosse dame.

Il plaisante, mais il n’y a pas de gaîté dans son accent. Malgré mes

efforts, le tourment s’est insinué en lui; et ni affaires ni plaisirs ne

l’en peuvent plus distraire, je le devine. J’essaie d’être gaie:

--Père, renonces-y tout de suite, jamais je ne deviendrai la grosse dame

que tu souhaites et que tu n’aimerais pas du tout à me voir, avoue-le...

Tu sais bien que je suis une femme de la petite espèce.

--Oui... oui... évidemment. Mais peut-être aussi as-tu quelque

préoccupation? Le retour de Robert?...

Je hausse les épaules malgré moi.

--J’aimerais certes mieux qu’il ne revînt pas... Mais c’est

l’impossible... Alors j’accepte sa venue comme un mal inévitable.

D’ailleurs, nous nous verrons si peu à l’avenir!

Je m’arrête. A quoi bon, déjà, parler d’un divorce que... les

circonstances rendront peut-être inutile?

Le regard perspicace de père a cherché le mien qui erre sur les belles

pelouses veloutées. Je sens qu’il scrute mon visage.

Après un silence, il reprend:

--Il m’a semblé, Viva, t’apercevoir hier, à Paris, avec Meillane?

--C’est possible... Je suis, en effet, sortie avec lui...

Père ne répond pas et mordille sa moustache.

Immobile dans mon fauteuil, la tête renversée sur le dossier, j’attends,

indifférente, des paroles que je pressens. Tout m’est si égal, de ce

qu’on peut penser et dire! Dans quelques semaines, je serai hors du

monde.

Je ne tourne même pas la tête quand la voix de père s’élève de nouveau:

--Écoute, Viva, tu sais, par expérience, combien je respecte ta liberté

d’action. Mais je dois cependant te dire quelque chose... Tu

m’inquiètes, ma petite fille chérie.

--En quoi, père?

--Parce que... parce que je crains que tu ne te laisses, en ce moment,

entraîner dans une aventure sans issue... du moins, sans issue

satisfaisante... Et si le mal n’est déjà fait, je te crie:

«Casse-cou!...»

--Père, parle franchement, et je te répondrai de même.

Il se lève, fait quelques pas de long en large, la tête penchée... Puis

il se rapproche de mon fauteuil. Sa main, impérieuse un peu, comme celle

de Jacques, se pose sur mon front.

--Ma petite fille, prends garde, tu vas faire jaser... tu fais déjà

peut-être jaser sur toi, à propos de Meillane.

--Parce que je sors avec lui, comme je suis sortie maintes fois avec

tant d’autres?... Jamais alors, père, tu n’en as pris souci!

--Ceux dont tu parles ne ressemblaient pas à Meillane et tu ne les

prisais pas... comme lui.

--C’est vrai, je l’estime infiniment. Et, c’est vrai aussi, je ne m’en

cache pas.

--Oui, pas assez, mon enfant.

--Pourquoi m’en cacherais-je? Il n’y a rien là que je ne puisse

avouer... Pour éviter des bavardages oiseux?... Cela m’est si étranger,

ce que les gens peuvent dire ou supposer! Je pense, d’ailleurs, que j’ai

tout droit d’agir avec autant d’indépendance que mon mari.

--Oui, humainement parlant, selon la stricte justice, tu en as le

droit... C’est très exact! Mais ce droit, Viva, j’avoue qu’il me serait

très... pénible de te voir en user... malgré mon ardent désir de te

savoir heureuse! D’ailleurs, telle que je te connais, tu ne pourrais pas

être longtemps heureuse, obligée de dissimuler ton bonheur.

--Père, écoute-moi et crois-moi... Je n’ai rien... entends-tu?... rien à

cacher.

Cette fois, je le regarde en face. Je vois alors passer dans ses yeux un

tel éclair de joie que j’en suis saisie. Une seconde, il a semblé un

être qui vient d’échapper à un abîme. Jamais je n’aurais imaginé que

père pût, à ce point, redouter de me trouver pareille à tant d’autres

qu’il n’a jamais condamnées, même plus, qu’il a approuvées plus d’une

fois. Ah! quel mystère dans nos jugements!

Et je continue:

--Jacques de Meillane n’a été pour moi qu’un ami... mais un ami comme

jamais je n’aurais imaginé en pouvoir rencontrer. Et pour cela, je

l’aime... Oh! de toute mon âme, avec ce qu’elle enferme de meilleur!...

Ah! enfin, enfin! il y a quelqu’un devant qui je peux proclamer l’amour

qui aura été ma suprême joie!

Père me contemple avec une sorte d’effroi:

--Tu aimes Meillane!... Toi si désabusée?...

--Sait-on jamais comment un miracle se fait?... Oui, père, je l’aime...

Si bien des... obstacles ne nous séparaient, à cette heure, je

deviendrais sa femme. Et ce serait pour moi le paradis même!... Mais je

ne serai pas sa maîtresse.

Entre les dents, père murmure:

--Quelle femme peut être sûre de cela, quand elle aime!

--Dans quelques semaines, père, il sera parti. Si j’avais voulu être à

lui, bien facilement et bien souvent, j’en aurais eu l’occasion cet

été... Mais je ne le voulais pas... Je ne le veux pas.

Père ne peut pas deviner ce qui me donne, si forte, la certitude de ne

pas faillir...

De nouveau, à pas lents, il s’est repris à marcher devant moi. Tout à

coup, il se rapproche et son regard, d’ordinaire vif et un peu dur, se

pose sur moi, plein d’une pitié tendre:

--Ma pauvre petite fille, tu n’avais pas besoin de cette épreuve-là

encore! Je ne m’étonne plus maintenant que tu deviennes l’ombre de

toi-même!

--Une épreuve... d’être aimée comme je le suis par un homme comme

celui-là? Oh! non, ce n’est pas une épreuve! C’est un bonheur que je

n’aurais pas même osé rêver!... Père, tu es le seul être au monde qui

connaît maintenant mon cher secret. Laisse-moi, sans crainte, jouir des

derniers jours qui nous restent... Et fie-toi à nous!...

Malgré ma volonté, ma voix tremble, tant j’ai d’angoisse dans le cœur.

Père se penche et prend ma tête entre ses deux mains:

--Ma pauvre chérie, sois pleinement heureuse comme tu l’entends...

Et il me laisse, préoccupé par notre conversation, je le devine.

Je le regarde s’éloigner; puis, songeuse, je demeure immobile, les yeux

perdus dans l’infini de ce ciel de septembre, gris sous la brume. Et je

tressaille soudain, sentant des larmes mouiller mes mains allongées sur

mes genoux...

La nuit tombe... · 第 74 / 86 题