17 septembre.

Afin de sauvegarder toutes les apparences,--à cause de père...--je

reçois, de même que Jacques, mais pas le même jour!... les amis

masculins qui, à Paris, étaient des familiers.

Ainsi, aujourd’hui, Voulemont a surgi en auto, à l’heure du thé. Je me

suis appliquée à deviser avec lui sur le ton habituel de nos causeries.

Mais il me connaît trop bien pour que, en tête à tête, je puisse le

tromper...

Tout à coup, notre thé fini, après un silence, dont je n’avais même pas

eu conscience, il a interrogé, plantant dans mon regard ses terribles

yeux d’observateur:

--Ma petite amie, qu’est-ce que vous avez!... Est-ce l’amour?... Est-ce

le chagrin? Il y a des deux dans votre regard! Et vous commencez à

inquiéter très fort ma vieille affection...

Son accent était si sincère qu’une subite émotion m’a étreinte une

seconde, et le cri de tout mon être m’est venu aux lèvres:

--Tout simplement, mon bon ami, je suis une femme dont la vie

s’achève... Et ce n’est pas un moment... gai!...

Aussitôt, j’ai regretté mes paroles imprudentes. Mais il ne pouvait en

pénétrer le sens obscur et a haussé les épaules:

--Quelle absurdité vous dites là, madame Viva! Le jour où vous le

voudrez, vous recommencerez votre existence, vous le savez bien!

--Oui... mais je ne le veux... ni ne le pourrais... dans le sens où vous

me l’offrez!

Il dardait toujours sur moi ses yeux noirs qui ont appris à déchiffrer

les visages de femme... Et je l’ai entendu marmotter sous sa moustache:

--Qu’est-ce qu’elle a?... Mais qu’a-t-elle donc?...

Puis, tout haut, il s’exclame:

--Est-ce que par hasard, vous seriez devenue, cet été, une

neurasthénique, dégoûtée de la vie?

--Parce qu’elle a fait mon lot bien décevant? Oh! non!... Jamais, vous

entendez bien, Voulemont, jamais! je ne l’ai plus... sauvagement

aimée!... je n’ai plus désiré l’étreindre, en être enveloppée, sentir

ses battements fort, fort, fort!

--Alors... alors... Je ne comprends plus...

--C’est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Dites-vous, tout

simplement, que je traverse une crise dont je sortirai... d’une façon ou

d’une autre!... Et merci de votre sympathie.

Il se lève, vient à moi, prend mes deux mains dans les siennes.

--Vous savez, n’est-ce pas, petite amie, à quel point elle est chaude,

et profonde, et dévouée, ma sympathie! Si je puis quelque chose pour

vous, usez de moi, je vous en serai bien reconnaissant!

--Ah! Voulemont, je voudrais bien pouvoir user de votre amitié! Mais ni

vous, ni personne, ni moi, nous ne pouvons rien en ce moment à ce qui

est... Il me faut tâcher de m’accommoder en brave du présent. Lui seul

m’appartient!

Je me tais. Lui aussi songe; pensif, il m’observe. Que m’importe?... Je

sais maintenant que je ne trahirai pas mon secret malgré la misérable

tentation qui me torture quelquefois de crier ma détresse à une âme

humaine. Mais le sceau crispe mes lèvres l’une contre l’autre.

Silencieuse, je contemple le parc embrumé par une pluie fine, douce

comme le ciel mélancolique.

Et une soudaine question me vient brusquement:

--Est-ce qu’il vous est arrivé quelquefois, aux heures... vous savez, où

l’on se juge?... de penser qu’il est triste d’avoir passé, dans

l’existence, à la façon d’un bibelot de luxe...--je parle pour

moi!...--si inutile, que le bibelot brisé, à personne, il ne fera

défaut...

--Quelle misanthropie!... Mais, petite madame, vous oubliez que les

bibelots de luxe donnent de la joie à ceux qui en admirent la beauté, et

les regrettent très fort, je vous assure, si le mauvais sort les

brise...

--Jouissance égoïste!... Par conséquent de mince valeur. Jamais, comme

maintenant, je n’ai compris quel viatique ce doit être, quand on regarde

derrière soi, de pouvoir se dire: «J’ai rempli la bonne tâche, envers

les autres et envers moi-même.» Vous n’imaginez pas de quelle humilité

je me sens envahie quand je constate combien j’ai vécu pour moi!

--Nous en sommes tous là, ô censeur austère!

--Mais non... mais non... pas tous. Il y en a qui savent sortir

d’eux-mêmes par le cœur, par le cerveau... qui, tout entiers, se donnent

à une œuvre.

Flegmatique et taquin, Voulemont continue:

--Par exemple, les anarchistes, acharnés à la destruction de

l’abominable société.

Du même ton, je riposte:

--Des victimes de l’idée fausse, ceux-là! Mais à cette idée, ils

n’hésitent pas à se sacrifier. Et c’est pourquoi en fin de compte, ils

ont plus de valeur que nous, les futiles joueurs de flûte.

--Eh! Eh! petite amie, comme vous y allez!... Évidemment, votre point de

vue peut se soutenir; pour le scandale des braves gens et la joie des

amateurs du paradoxe. Mais je suis, avec trop de plaisir, «joueur de

flûte», pour condamner ces pauvres gens, aujourd’hui traités par vous

avec tant de dédain!

--Pas aujourd’hui, seulement, Voulemont! Plus je vieillis et plus je

nous trouve... mesquins, nous autres qui, privés de la lutte pour notre

subsistance, nous contentons, tout platement, du souci de nos plaisirs,

de nos intrigues, de nos ambitions, de nos amours... que sais-je! de

tout ce qui constitue le tissu piteux dont nous faisons notre existence.

Quelles pauvres petites choses nous sommes! mon ami.

--Des «petites choses» qui sont tout de même des roseaux pensants, comme

a dit ce Pascal que vous aimez tant à lire!

Je hausse les épaules:

--Des roseaux qui pensent presque toujours en jouisseurs égoïstes...

--Madame Viva, on pense comme on peut! Ne soyez pas misanthrope!... Je

vous assure que j’aperçois, dans mon tissu piteux--et dans celui de mes

frères en mesquinerie,--de jolies arabesques..., des broderies

délicates... voire même, de-ci, de-là, quelques perles...

Je me mets à rire de la drôlerie de son accent:

--Heureux homme! Je vous félicite. Mais laissons ces graves problèmes et

faites-moi de la musique, voulez-vous, monsieur le joueur de flûte.

Et ainsi nous passons un très bon moment qui me repose un peu.

La nuit tombe... · 第 72 / 86 题