Afin de sauvegarder toutes les apparences,--à cause de père...--je
reçois, de même que Jacques, mais pas le même jour!... les amis
masculins qui, à Paris, étaient des familiers.
Ainsi, aujourd’hui, Voulemont a surgi en auto, à l’heure du thé. Je me
suis appliquée à deviser avec lui sur le ton habituel de nos causeries.
Mais il me connaît trop bien pour que, en tête à tête, je puisse le
tromper...
Tout à coup, notre thé fini, après un silence, dont je n’avais même pas
eu conscience, il a interrogé, plantant dans mon regard ses terribles
yeux d’observateur:
--Ma petite amie, qu’est-ce que vous avez!... Est-ce l’amour?... Est-ce
le chagrin? Il y a des deux dans votre regard! Et vous commencez à
inquiéter très fort ma vieille affection...
Son accent était si sincère qu’une subite émotion m’a étreinte une
seconde, et le cri de tout mon être m’est venu aux lèvres:
--Tout simplement, mon bon ami, je suis une femme dont la vie
s’achève... Et ce n’est pas un moment... gai!...
Aussitôt, j’ai regretté mes paroles imprudentes. Mais il ne pouvait en
pénétrer le sens obscur et a haussé les épaules:
--Quelle absurdité vous dites là, madame Viva! Le jour où vous le
voudrez, vous recommencerez votre existence, vous le savez bien!
--Oui... mais je ne le veux... ni ne le pourrais... dans le sens où vous
me l’offrez!
Il dardait toujours sur moi ses yeux noirs qui ont appris à déchiffrer
les visages de femme... Et je l’ai entendu marmotter sous sa moustache:
--Qu’est-ce qu’elle a?... Mais qu’a-t-elle donc?...
Puis, tout haut, il s’exclame:
--Est-ce que par hasard, vous seriez devenue, cet été, une
neurasthénique, dégoûtée de la vie?
--Parce qu’elle a fait mon lot bien décevant? Oh! non!... Jamais, vous
entendez bien, Voulemont, jamais! je ne l’ai plus... sauvagement
aimée!... je n’ai plus désiré l’étreindre, en être enveloppée, sentir
ses battements fort, fort, fort!
--Alors... alors... Je ne comprends plus...
--C’est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Dites-vous, tout
simplement, que je traverse une crise dont je sortirai... d’une façon ou
d’une autre!... Et merci de votre sympathie.
Il se lève, vient à moi, prend mes deux mains dans les siennes.
--Vous savez, n’est-ce pas, petite amie, à quel point elle est chaude,
et profonde, et dévouée, ma sympathie! Si je puis quelque chose pour
vous, usez de moi, je vous en serai bien reconnaissant!
--Ah! Voulemont, je voudrais bien pouvoir user de votre amitié! Mais ni
vous, ni personne, ni moi, nous ne pouvons rien en ce moment à ce qui
est... Il me faut tâcher de m’accommoder en brave du présent. Lui seul
m’appartient!
Je me tais. Lui aussi songe; pensif, il m’observe. Que m’importe?... Je
sais maintenant que je ne trahirai pas mon secret malgré la misérable
tentation qui me torture quelquefois de crier ma détresse à une âme
humaine. Mais le sceau crispe mes lèvres l’une contre l’autre.
Silencieuse, je contemple le parc embrumé par une pluie fine, douce
comme le ciel mélancolique.
Et une soudaine question me vient brusquement:
--Est-ce qu’il vous est arrivé quelquefois, aux heures... vous savez, où
l’on se juge?... de penser qu’il est triste d’avoir passé, dans
l’existence, à la façon d’un bibelot de luxe...--je parle pour
moi!...--si inutile, que le bibelot brisé, à personne, il ne fera
défaut...
--Quelle misanthropie!... Mais, petite madame, vous oubliez que les
bibelots de luxe donnent de la joie à ceux qui en admirent la beauté, et
les regrettent très fort, je vous assure, si le mauvais sort les
brise...
--Jouissance égoïste!... Par conséquent de mince valeur. Jamais, comme
maintenant, je n’ai compris quel viatique ce doit être, quand on regarde
derrière soi, de pouvoir se dire: «J’ai rempli la bonne tâche, envers
les autres et envers moi-même.» Vous n’imaginez pas de quelle humilité
je me sens envahie quand je constate combien j’ai vécu pour moi!
--Nous en sommes tous là, ô censeur austère!
--Mais non... mais non... pas tous. Il y en a qui savent sortir
d’eux-mêmes par le cœur, par le cerveau... qui, tout entiers, se donnent
à une œuvre.
Flegmatique et taquin, Voulemont continue:
--Par exemple, les anarchistes, acharnés à la destruction de
l’abominable société.
Du même ton, je riposte:
--Des victimes de l’idée fausse, ceux-là! Mais à cette idée, ils
n’hésitent pas à se sacrifier. Et c’est pourquoi en fin de compte, ils
ont plus de valeur que nous, les futiles joueurs de flûte.
--Eh! Eh! petite amie, comme vous y allez!... Évidemment, votre point de
vue peut se soutenir; pour le scandale des braves gens et la joie des
amateurs du paradoxe. Mais je suis, avec trop de plaisir, «joueur de
flûte», pour condamner ces pauvres gens, aujourd’hui traités par vous
avec tant de dédain!
--Pas aujourd’hui, seulement, Voulemont! Plus je vieillis et plus je
nous trouve... mesquins, nous autres qui, privés de la lutte pour notre
subsistance, nous contentons, tout platement, du souci de nos plaisirs,
de nos intrigues, de nos ambitions, de nos amours... que sais-je! de
tout ce qui constitue le tissu piteux dont nous faisons notre existence.
Quelles pauvres petites choses nous sommes! mon ami.
--Des «petites choses» qui sont tout de même des roseaux pensants, comme
a dit ce Pascal que vous aimez tant à lire!
Je hausse les épaules:
--Des roseaux qui pensent presque toujours en jouisseurs égoïstes...
--Madame Viva, on pense comme on peut! Ne soyez pas misanthrope!... Je
vous assure que j’aperçois, dans mon tissu piteux--et dans celui de mes
frères en mesquinerie,--de jolies arabesques..., des broderies
délicates... voire même, de-ci, de-là, quelques perles...
Je me mets à rire de la drôlerie de son accent:
--Heureux homme! Je vous félicite. Mais laissons ces graves problèmes et
faites-moi de la musique, voulez-vous, monsieur le joueur de flûte.
Et ainsi nous passons un très bon moment qui me repose un peu.