Une idée m’est venue cette nuit, tandis que, les yeux larges ouverts, je
songeais... comme je songe désespérément des heures entières, sans
pouvoir trouver l’oubli du sommeil. Telle que je me montre à lui... et
je suis comme je sens... je l’attache à moi, chaque jour davantage. Je
lui laisse espérer un avenir auquel je ne crois plus...
Alors, c’est misérablement égoïste d’aviver un sentiment qui sera pour
lui une source de souffrance..., s’il lui faut me regretter, un jour
plus ou moins prochain... Puisque je l’aide,--j’ai déjà pensé cela à
Saint-Moritz...--je devrais le détacher de moi...
Et je ne _peux_ pas consentir à un pareil sacrifice!... Il est au-dessus
de mes forces!
C’est vrai, pour lui, en ce moment,--avec sa mère,--j’emplis le monde.
Mais les hommes oublient, même les meilleurs, même les plus épris...
Pourquoi troubler la fragile ivresse de notre présent qui meurt?...
Là-bas, loin de moi, dans un milieu nouveau, distrait par cette vie de
la pensée, si intense chez lui; par ses curiosités de voyageur, par la
société de femmes d’une autre race, parmi lesquelles, sûrement,
certaines seront aussi séduisantes que moi et lui offriront peut-être le
lien que je n’ai pas voulu nouer entre nous,--le plus fort de tous...
alors, sa jeunesse d’homme subira l’action dissolvante de l’éloignement,
soit que je... disparaisse tout à coup, ou demeure seulement une
créature dont l’échéance est plus ou moins proche,--fatalement.
Mon bien-aimé, quelle indignation--et vous auriez peut-être raison!--si
vous soupçonniez que je pense ces choses!
Mais un tel détachement m’envahit, depuis que j’ai l’impression, qui
m’enserre comme un cilice, d’être une condamnée, séparée déjà des
vivants qui ont l’avenir!
J’ai beau essayer de me raisonner, en me prouvant que le docteur Vigan,
en somme, ne m’a rien dit qui justifie absolument la crainte entrée en
moi; et qui est amenée par quoi?... Par le souvenir du diagnostic porté
sur une inconnue par le docteur Valprince?... Parce que je ne puis
oublier la destinée de ma jeune tante et de ma mère?... Rien ne prouve
que ce qui a été pour les autres, soit aussi pour moi... Par ma
faiblesse grandissante?
Peut-être déjà j’irais mieux si j’avais obéi à ce médecin et m’étais
soignée tout de suite? Mais alors, c’était renoncer à mes derniers jours
de joie...
Il y a des minutes où je me dis que c’est fou, ce que j’ai fait là!
Pourtant, puisque le docteur Vigan m’a affirmé que mon retard ne
modifierait pas l’avenir... Bientôt, d’ailleurs, j’aurai tout loisir
pour me soigner!
Ce soir, dans le salon, après le dîner, la causerie était très animée
entre les hôtes de père, juste assez nombreux pour que chacun puisse, à
son gré, trouver son plaisir.
Mais il n’y avait pas là celui dont la force me soutient par l’influence
de quelque fluide magnétique.
Aussi, je les écoutais tous, muette au fond de ma bergère, essayant de
ne pas paraître trop détachée de tous les propos qui voletaient autour
de moi. Car je redoute la perspicacité aimante du regard de père. Très
souvent, depuis que je suis à l’Hersandrie, je le rencontre, ou le
devine, ce regard que traverse une surprise inquiète. Père soupçonne
qu’en moi il y a quelque chose de changé. Quoi?... Trop discret pour
m’interroger, puisque je demeure silencieuse, il cherche, m’observant
avec une tendresse qui se révèle par ses gâteries, par la sollicitude de
quelques questions brèves sur ma santé.
Pour l’en remercier, je redeviens caressante avec lui comme aux jours de
ma toute jeunesse; j’essaie d’être encore, un moment, «sa petite Joie»,
ainsi qu’il m’appelait autrefois. Je m’applique à faire à ses hôtes une
souriante figure, heureuse que Marinette m’aide, en devenant d’instinct
le centre attractif. Hélas! lundi, elle me quitte pour aller trouver son
amie chère.
Mais ce soir, encore, elle était là et distillait son grisant parfum.
Elle était amusante à regarder, campée sur le bras d’un fauteuil, ses
pieds fins allongés sur le tapis, toutes les lignes de son corps souple
trahies par la robe étroite; son profil à la Greuze, levé vers Rouvray,
très allumé ainsi que les autres hommes campés autour d’elle...
Quelle insouciance heureuse émanait d’elle qui ignore l’épreuve...
Tout à coup, je l’ai enviée... Et je me suis sentie loin, si loin
d’elle, ma «petite», à qui j’avais trop livré de mon cœur pour ne pas
être déçue. C’était imprudent. Il faut très peu demander aux êtres que
nous aimons.
Marinette, la pauvre petite, me donne vraiment, aujourd’hui, tout ce
qu’elle est capable de m’offrir; et, restée seule, je regretterai bien
fort l’animation de sa jeune vie, les câlineries de son affection, la
drôlerie et l’abandon de ses confidences, ses saillies qui me
distrayaient de mon tourment, qu’elle partira sans avoir soupçonné...
Quand elle saura,--surtout si je disparais,--elle me pleurera
éperdument. Et puis, elle se fera consoler par l’amie nouvelle que son
imagination pare de toutes les grâces.
Tant mieux, après tout. Pourquoi ce désir égoïste de laisser de la
tristesse derrière soi?... C’est si peu, un être de moins...
Je regardais Marinette, je les regardais tous autour de moi... Et il me
semblait les voir, comme on aperçoit les gens se mouvoir et parler, à
travers une glace sans tain, qui en sépare. Tous se révélaient si
confiants dans leur foi en l’avenir...
Que mon pressentiment se réalise, ceux qui étaient là, parleront
quelques jours, au plus, de moi pour me plaindre. De même, dans le
monde, les hommes qui m’ont désirée parce que j’étais seule, les femmes
qui m’ont recherchée, jalousée, ou même méprisée parce que je n’avais
pas gardé mon brillant époux. Robert, après le premier moment de stupeur
devant le dénouement imprévu, savourera sa liberté... Père et Jacques,
eux, souffriront... Et puis, le temps leur apportera l’apaisement. Non
pas l’oubli. Pour eux, je resterai un précieux petit fantôme enseveli
dans leur cœur.
Je songeais, si loin de tous, que j’ai tressailli à une question de
Rouvray:
--N’est-ce pas, madame, que vous voudrez bien poser, dans le tableau que
je prépare en vue d’arracher les classiques à leur torpeur?
Sans réfléchir, j’ai dit:
--Peut-être, alors, serai-je partie pour quelque grand voyage.
Tous se sont exclamés, curieux. Et Marinette, se penchant, avec un
baiser, m’a jeté:
--Viva chérie, tu ne parlerais pas autrement, si tu étais en partance
pour un monde meilleur!...
Je n’ai pas répondu, et me suis levée pour organiser une table de
bridge.