Cet après-midi, à Paris, où j’étais venue, pour _lui_, j’ai rencontré ma
petite amie de Saint-Moritz, Marie-Reine Derieux.
L’auto m’amenait chez moi, un peu avant l’heure où j’attendais Jacques,
quand, descendant de voiture, je l’ai aperçue qui arrivait de son pas
vif, si joliment rythmé, seule, en vertu de l’indépendance que lui
accorde la confiance de sa mère.
Me reconnaissant, elle s’est arrêtée court, l’air si ravie que, sans
réfléchir, après les paroles de bienvenue, j’ai dit:
--Si vous n’êtes pas trop pressée, voulez-vous monter un instant me
faire une petite visite, en fermant les yeux sur un appartement en
toilette d’été?
Elle a accepté aussitôt, avec son aisance de fille du vrai monde, à qui
beaucoup d’initiative a été laissée.
Jacques ne pouvait venir qu’après quatre heures; et la demie de trois
heures n’avait pas encore sonné. J’avais un moment pour cette enfant
dont la jeunesse m’était une clarté de soleil. Elle arrivait de
Florence, où elle a séjourné près de trois semaines, après une quinzaine
à Venise. Elle connaissait les coins de ville, les paysages, les
tableaux que j’ai aimés. Ame et cerveau, elle était encore toute
vibrante d’admirations, de sympathies, et aussi d’antipathies, dont j’ai
beaucoup éprouvé; et, tour à tour, ardente et humoriste toujours sincère
en ses impressions, elle me les confiait avec un abandon jeune qui me la
révélait bien telle que je l’avais entrevue à Saint-Moritz: exquise
petite Ève, très pure, vraie fille de notre temps par sa culture
intellectuelle et par le regard bien ouvert qu’elle pose sur la vie.
Nous bavardions comme de «vieilles amies». Un coup de timbre nous a
interrompues. Et Jacques est apparu.
Sur le seuil du petit salon, il s’est arrêté, saisi à la vue de cette
visiteuse inconnue. Car je ne crois pas qu’il ait jamais aperçu
Marie-Reine à Saint-Moritz, d’où elle est partie peu de jours après son
arrivée.
J’ai présenté. Jacques avait tout de suite repris son grand air de
diplomate, déçu, je le sentais, par cette visite étrangère qui nous
enlevait quelques-uns de nos pauvres instants.
Mon regard les a enveloppés d’un même coup d’œil, debout l’un près de
l’autre, très jeunes tous les deux... Lui, mon Dieu!... autant
qu’elle... C’était bien là le couple, qu’une fois ma pensée avait
entrevu; la même allure discrètement élégante de gens d’une éducation
raffinée; des êtres de même race morale, vrais, dont la volonté est
droite et sûre, l’intelligence large, l’âme trop généreuse pour faiblir
jamais dans la laideur ou la lâcheté.
Ainsi que dans une lueur d’éclair, j’ai eu conscience de ces choses, et
la conclusion en a jailli: «Voilà la femme qu’il lui faudrait!»
Une fibre très douloureuse s’est crispée en moi... Et, cependant, parce
que ma petite amie s’apprêtait à prendre congé, je l’ai arrêtée:
--Attendez encore un instant. Vous allez goûter avec moi. Le thé est
apporté tout de suite. Monsieur de Meillane, voulez-vous sonner pour le
demander?
Il a obéi, ne comprenant plus rien à ma conduite, je le voyais.
Et nous avons goûté tous les trois, très «gentiment»; car mon ami, bon
gré, mal gré, subissait le charme de cette enfant délicieuse dont la
jeune personnalité l’étonnait.
J’ai surpris dans ses yeux une sympathie approbative quand, à sa demande
sur ses distractions dans le petit pays du Finistère où elle part pour
six semaines, elle m’a répliqué, rieuse:
--Mes distractions?... Oh! madame, elles sont si variées que les
journées me paraissent trop brèves... A Saint-Jean-du-Doigt, où père a
sa maison, je trouve une vraie famille de «petits», à peu près tous ceux
du pays. Je fais la classe, je joue, je pouponne... C’est déjà très
occupant!... Puis j’ai la musique; je «commets» force aquarelles; nous
lisons beaucoup; je monte à cheval, je vais en mer; je relaie maman
comme secrétaire pour mon père. Vous ne trouvez pas, madame, que c’est
exquis une pareille existence?... Je suis sûre que vous l’adoreriez!
--Je le crois aussi! Quel dommage que je ne puisse en essayer...
--Madame, venez un peu à Saint-Jean-du-Doigt...
--Il est trop tard, petite amie.
Elle se levait. Je l’ai reconduite... Quand je suis rentrée, Jacques
était debout dans le salon. Il m’a tendu les bras, avec un «Enfin, vous
voilà seule!...» tel que mon cœur en a bondi de bonheur.
Il m’a attirée sur le canapé qui est notre place favorite et m’a
murmuré, tendre et fâché un peu:
--Méchante! qui invite des amies quand je dois la venir voir...
--Je ne l’ai pas invitée... C’est le hasard qui a tout fait.
--Le hasard qui l’a retenue à goûter, n’est-ce pas, madame?
--Non... Là, le hasard n’était pour rien!... Non... Jacques chéri,
savez-vous ce que je pensais, voyant Marie-Reine près de vous?... Que
c’était une fiancée comme celle-là qui devrait être la vôtre!
Il a sursauté et a plongé ses yeux dans les miens, cherchant si je
plaisantais.
--Bon Dieu! Est-ce que c’était une présentation, ce thé soi-disant
improvisé?... Petite chérie, ne savez-vous pas que je suis pourvu? Que
personne au monde ne vaut la fiancée qui s’est promise à moi?...
--Mais... mais si cette fiancée vous manquait, mon Jacques, il faudrait
la remplacer... la remplacer par une autre... que j’aimerais ressemblant
à ma petite amie Marie-Reine.
J’ai vu luire un éclair dans son regard qui m’a interrogée, attentif.
--Qu’est-ce que ces réflexions folles... madame? Alors, vous ignorez
encore que personne... vous entendez Mienne... personne ne pourrait vous
remplacer. Dans ma vie, vous serez l’Unique...
Et il y avait tant de force dans son accent, devenu grave soudain, que,
de nouveau, la joie poignante m’a fait tressaillir, que j’ai appris à
connaître par lui... C’est doux divinement, d’être ainsi aimée, et
gâtée...--surtout quand on a subi les affres de la solitude...
Aussi, lui présent, j’oublie que je marche peut-être vers le gouffre.
J’oublie qu’il va partir... Je suis toute dans les minutes précieuses
qui m’appartiennent encore.
Il accomplit ce prodige de ressusciter l’espoir. Il me rend le goût des
causeries toutes frémissantes de pensées remuées, mon ancienne avidité
pour les choses de l’esprit, l’amour que j’ai eu pour la musique. Près
de lui, même, je peux encore être gaie!