12 septembre.

Cet après-midi, à Paris, où j’étais venue, pour _lui_, j’ai rencontré ma

petite amie de Saint-Moritz, Marie-Reine Derieux.

L’auto m’amenait chez moi, un peu avant l’heure où j’attendais Jacques,

quand, descendant de voiture, je l’ai aperçue qui arrivait de son pas

vif, si joliment rythmé, seule, en vertu de l’indépendance que lui

accorde la confiance de sa mère.

Me reconnaissant, elle s’est arrêtée court, l’air si ravie que, sans

réfléchir, après les paroles de bienvenue, j’ai dit:

--Si vous n’êtes pas trop pressée, voulez-vous monter un instant me

faire une petite visite, en fermant les yeux sur un appartement en

toilette d’été?

Elle a accepté aussitôt, avec son aisance de fille du vrai monde, à qui

beaucoup d’initiative a été laissée.

Jacques ne pouvait venir qu’après quatre heures; et la demie de trois

heures n’avait pas encore sonné. J’avais un moment pour cette enfant

dont la jeunesse m’était une clarté de soleil. Elle arrivait de

Florence, où elle a séjourné près de trois semaines, après une quinzaine

à Venise. Elle connaissait les coins de ville, les paysages, les

tableaux que j’ai aimés. Ame et cerveau, elle était encore toute

vibrante d’admirations, de sympathies, et aussi d’antipathies, dont j’ai

beaucoup éprouvé; et, tour à tour, ardente et humoriste toujours sincère

en ses impressions, elle me les confiait avec un abandon jeune qui me la

révélait bien telle que je l’avais entrevue à Saint-Moritz: exquise

petite Ève, très pure, vraie fille de notre temps par sa culture

intellectuelle et par le regard bien ouvert qu’elle pose sur la vie.

Nous bavardions comme de «vieilles amies». Un coup de timbre nous a

interrompues. Et Jacques est apparu.

Sur le seuil du petit salon, il s’est arrêté, saisi à la vue de cette

visiteuse inconnue. Car je ne crois pas qu’il ait jamais aperçu

Marie-Reine à Saint-Moritz, d’où elle est partie peu de jours après son

arrivée.

J’ai présenté. Jacques avait tout de suite repris son grand air de

diplomate, déçu, je le sentais, par cette visite étrangère qui nous

enlevait quelques-uns de nos pauvres instants.

Mon regard les a enveloppés d’un même coup d’œil, debout l’un près de

l’autre, très jeunes tous les deux... Lui, mon Dieu!... autant

qu’elle... C’était bien là le couple, qu’une fois ma pensée avait

entrevu; la même allure discrètement élégante de gens d’une éducation

raffinée; des êtres de même race morale, vrais, dont la volonté est

droite et sûre, l’intelligence large, l’âme trop généreuse pour faiblir

jamais dans la laideur ou la lâcheté.

Ainsi que dans une lueur d’éclair, j’ai eu conscience de ces choses, et

la conclusion en a jailli: «Voilà la femme qu’il lui faudrait!»

Une fibre très douloureuse s’est crispée en moi... Et, cependant, parce

que ma petite amie s’apprêtait à prendre congé, je l’ai arrêtée:

--Attendez encore un instant. Vous allez goûter avec moi. Le thé est

apporté tout de suite. Monsieur de Meillane, voulez-vous sonner pour le

demander?

Il a obéi, ne comprenant plus rien à ma conduite, je le voyais.

Et nous avons goûté tous les trois, très «gentiment»; car mon ami, bon

gré, mal gré, subissait le charme de cette enfant délicieuse dont la

jeune personnalité l’étonnait.

J’ai surpris dans ses yeux une sympathie approbative quand, à sa demande

sur ses distractions dans le petit pays du Finistère où elle part pour

six semaines, elle m’a répliqué, rieuse:

--Mes distractions?... Oh! madame, elles sont si variées que les

journées me paraissent trop brèves... A Saint-Jean-du-Doigt, où père a

sa maison, je trouve une vraie famille de «petits», à peu près tous ceux

du pays. Je fais la classe, je joue, je pouponne... C’est déjà très

occupant!... Puis j’ai la musique; je «commets» force aquarelles; nous

lisons beaucoup; je monte à cheval, je vais en mer; je relaie maman

comme secrétaire pour mon père. Vous ne trouvez pas, madame, que c’est

exquis une pareille existence?... Je suis sûre que vous l’adoreriez!

--Je le crois aussi! Quel dommage que je ne puisse en essayer...

--Madame, venez un peu à Saint-Jean-du-Doigt...

--Il est trop tard, petite amie.

Elle se levait. Je l’ai reconduite... Quand je suis rentrée, Jacques

était debout dans le salon. Il m’a tendu les bras, avec un «Enfin, vous

voilà seule!...» tel que mon cœur en a bondi de bonheur.

Il m’a attirée sur le canapé qui est notre place favorite et m’a

murmuré, tendre et fâché un peu:

--Méchante! qui invite des amies quand je dois la venir voir...

--Je ne l’ai pas invitée... C’est le hasard qui a tout fait.

--Le hasard qui l’a retenue à goûter, n’est-ce pas, madame?

--Non... Là, le hasard n’était pour rien!... Non... Jacques chéri,

savez-vous ce que je pensais, voyant Marie-Reine près de vous?... Que

c’était une fiancée comme celle-là qui devrait être la vôtre!

Il a sursauté et a plongé ses yeux dans les miens, cherchant si je

plaisantais.

--Bon Dieu! Est-ce que c’était une présentation, ce thé soi-disant

improvisé?... Petite chérie, ne savez-vous pas que je suis pourvu? Que

personne au monde ne vaut la fiancée qui s’est promise à moi?...

--Mais... mais si cette fiancée vous manquait, mon Jacques, il faudrait

la remplacer... la remplacer par une autre... que j’aimerais ressemblant

à ma petite amie Marie-Reine.

J’ai vu luire un éclair dans son regard qui m’a interrogée, attentif.

--Qu’est-ce que ces réflexions folles... madame? Alors, vous ignorez

encore que personne... vous entendez Mienne... personne ne pourrait vous

remplacer. Dans ma vie, vous serez l’Unique...

Et il y avait tant de force dans son accent, devenu grave soudain, que,

de nouveau, la joie poignante m’a fait tressaillir, que j’ai appris à

connaître par lui... C’est doux divinement, d’être ainsi aimée, et

gâtée...--surtout quand on a subi les affres de la solitude...

Aussi, lui présent, j’oublie que je marche peut-être vers le gouffre.

J’oublie qu’il va partir... Je suis toute dans les minutes précieuses

qui m’appartiennent encore.

Il accomplit ce prodige de ressusciter l’espoir. Il me rend le goût des

causeries toutes frémissantes de pensées remuées, mon ancienne avidité

pour les choses de l’esprit, l’amour que j’ai eu pour la musique. Près

de lui, même, je peux encore être gaie!

La nuit tombe... · 第 70 / 86 题