7 septembre, 1 heure du matin.

Je le savais bien!... Sa présence a accompli le miracle. J’ai pu être

gaie! Même, je l’ai été sincèrement! Il y a eu des instants, assez

nombreux, où j’oubliais... Tous autour de moi, étaient de si joyeuse

humeur, dans l’atmosphère accueillante du vaste hall somptueusement

éclairé et fleuri, que leur entrain soulevait mon fardeau. Une griserie

bienfaisante m’envahissait, en retrouvant les vives conversations

coutumières; les paradoxes de Voulemont; les emballements de Rouvray;

l’humour à froid de Francis Alcott et l’humour à chaud, très à chaud, de

sa femme; l’ironie spirituelle et sceptique, vite mordante, de père qui,

dans son personnage d’hôte, avait tout à fait une allure de fermier

général du temps jadis.

En mon cœur, c’était un délice de voir, à toute minute, le cher visage

dont les yeux ne me quittaient guère!

Avec quel soin, pour lui, je m’étais appliquée à ressusciter la Viva des

meilleurs jours,--visage et toilette...--Et vraiment, j’avais dû

réussir, si j’en crois le coup d’œil de père, sévère connaisseur,

certaine exclamation de Marinette, jolie à souhait, les sourires de mes

amies, les regards des hommes...

_Lui_ m’a murmuré, dans une brève seconde d’aparté, avec un sourire qui

m’a jeté au cœur une bouffée de joie:

--Mon amour, c’est exquis... et terrible... de vous voir si jolie... Et

d’être contraint de demeurer un monsieur correct!

Taquine, comme aux jours joyeux, j’ai riposté:

--Heureusement!...

Et puis, Voulemont se rapprochant, nous avons parlé de Saint-Moritz.

Au commencement, cela me semblait presque comique de l’entendre

m’appeler solennellement «madame». Mais, peu à peu, je sentais un

énervement monter en moi, de jouir si peu et si mal de sa présence, lui,

à un bout du hall, mot occupée de tous les hôtes de père.

Ce que nous étions corrects! J’en suis encore dans l’admiration!

Toujours l’influence du miracle, j’ai chanté comme tous me le

demandaient. Mais j’ai chanté pour lui seul. J’ai pu le lui dire quand

il s’est rapproché, sous prétexte de m’aider à chercher une partition.

Alors il a pris sa place favorite, debout près du piano, appuyé au mur,

devant moi... Et j’ai chanté tout ce qu’il préfère. Ma voix, par

bonheur, est faite d’un métal si solide que même les émotions de ces

derniers jours ne l’ont pas sensiblement altérée. Et puis, c’était

surtout avec mon âme que je chantais, avec tout ce qu’elle enferme à

cette heure, de passion, d’inquiétude, de douleur, de regrets fous.

Il le sentait bien, ses yeux rivés sur moi, aussi pâle que je devais

l’être moi-même.

Quand je me suis tue, épuisée, Marinette s’est jetée à mon cou:

--Viva, que tu as donc bien chanté! Tu ne te doutes pas à quel point tu

viens d’être «Nuit d’amour»!

Ah! si, je m’en doute...

Jacques avait entendu. Il s’est penché un peu et m’a murmuré:

--Merci, Mienne adorée.

Cette chasse est odieuse, qui, demain, va l’emmener toute la journée. Et

impossible de s’y dérober!

La nuit tombe... · 第 66 / 86 题