Tandis que les chasseurs arpentaient la forêt depuis l’aube, les
voitures ont transporté le clan féminin--qui en était désireux...--à
Saint-Léger, le village le plus voisin de l’Hersandrie, pour la messe
dominicale.
Soumise au devoir d’exemple dont j’ai souci, à l’égard des enfants et
des simples,--j’appelle ainsi le petit peuple qui vit autour de moi, en
ce pays,--je suis du nombre des fidèles. Et vrai! j’y ai un brin de
mérite, car ce m’est un supplice d’entendre l’office clamé par les
braves chantres du cru. Plus facilement encore, je supportais les
sermons ou lectures du vieux curé. Il est mort au printemps et je ne
connais pas son successeur. Pour la première fois, je l’aperçois. Un
homme d’une quarantaine d’années; une figure d’ascète, des yeux limpides
dans un maigre visage de paysan, dont les lignes sévères se sont
adoucies quand il a commencé à parler, l’obligation du prône lui faisant
quitter l’autel pour la chaire.
Je suppose que, depuis quelques dimanches, il paraphrase le _Pater_,
car, aujourd’hui, il en prend pour texte une parole qui semble amenée
par de précédentes instructions: _Que votre volonté soit faite._
Et, appuyé sur ce texte, il prétend nous amener à reconnaître qu’à tous,
des sacrifices étant demandés, un jour ou l’autre, seul, un généreux
_fiat_ peut nous en adoucir l’amertume ou la souffrance...
Ah! que ces choses semblent adressées à la désespérée que je suis!
Aussi, j’écoute sans que mon esprit ait tentation d’aller vagabonder au
loin. Ce prêtre de campagne n’est pas un orateur, la voix est sourde,
l’expression un peu gauche. Mais quelle sincérité, quelle conviction,
quelle sérénité compatissante dans l’accent!
Pourtant, sa théorie de la soumission volontaire fait bondir mon cœur.
Est-ce qu’il me serait possible d’accepter l’horrible sacrifice qui se
présente? Est-ce que je puis m’incliner, docilement, devant l’épreuve
qui vient me prendre, sinon ma vie, du moins le bonheur ressuscité pour
moi?...
Je ne suis pas une créature passive, glacée dans l’obéissance à
d’incompréhensibles décrets... Je ne suis pas une sainte éprise de la
souffrance. Je ne suis qu’une pauvre femme dont les trente ans veulent
encore la vie... veulent la revanche des jours mauvais... veulent de
nouveau l’enchantement de l’amour dont la flamme l’illumine,
éblouissante.
Consentir à disparaître ainsi, toute jeune,--comme tant d’autres
disparaissent, c’est vrai!...--ayant au cerveau, au cœur, aux lèvres, la
soif inapaisée de sentir et de connaître, d’épuiser le fruit de la vie
dont j’ai retrouvé la saveur!... C’est insensé, c’est hors nature de
demander cela!
Et tandis que j’écoute, très correcte, les mains serrées sur mes genoux,
je voudrais fuir l’inexorable voix qui, avec tant de ferveur, prêche le
sacrifice, l’acceptation...
Jamais, je n’ai accepté la souffrance ni la peine. Je les ai subies,
comme on subit l’Inévitable, après l’aveugle rébellion de la première
heure,--frémissante, avec l’orgueil de ne pas me plaindre Tout ce que je
pouvais, c’était de me raidir et de chercher l’oubli...
Mais dire, comme peut-être des croyants parmi les meilleurs le disent,
dans la sincérité de leur âme: «Que votre volonté soit faite! Je veux ce
que vous voulez, ô Dieu qui m’avez donné les jours et me les reprenez,
sans qu’il me soit possible de comprendre pourquoi j’ai reçu le don...,
pourquoi il m’est enlevé...»
Je suis incapable d’un pareil sacrifice...
Fait à qui?... Au Dieu pur esprit que m’a révélé le catéchisme, appris
jadis quand j’étais petite fille... Souverain mystérieux, que chacun
conçoit selon son idéal... Car nulle créature humaine ne peut dire ce
qu’il est.
Pas plus que nous, ils ne savent,--quel que soit leur culte,--ceux qui
s’appellent ses prêtres, enseignent en son nom, nous demandent le
sacrifice en son nom, nous bercent en son nom de merveilleuses
promesses...
Et c’est horrible, cet inconnu!
Pourtant, certains ont une foi absolue en ces promesses. Ils en vivent.
Ils adorent l’invisible Maître--qu’ils appellent leur Père. Là-bas, au
Carmel, l’exquise grande amie de ma jeunesse est divinement heureuse du
renoncement accepté par amour de ce Dieu intangible qui, pour elle, est
une réalité vivante.
Moi, je me débats dans la nuit, pour avoir voulu âprement le bonheur
terrestre... Pour en avoir fait mon univers quand j’ai cru le posséder.
Pour m’être absorbée dans ma souffrance de le perdre. Pour m’être
follement jetée vers lui, quand, une fois encore, il m’a versé son
philtre. Le mystérieux Consolateur dont, autrefois, on me promettait
l’appui qui jamais ne manque... je ne le trouve pas!
Machinalement, tandis que j’écoute, j’ouvre le petit livre de prières
qui m’est un souvenir de mère, une _Imitation_. Et mes yeux, distraits,
tombent sur ces mots: _La grâce ne fructifie point en ceux qui ont le
goût des choses de la terre_...
«Les choses de la terre...» Oui, c’est vrai, aux choses de la terre,
j’ai surtout appartenu. En dehors des créatures, j’ai passionnément aimé
l’art, la belle nature, insensible et vivante, les fêtes de l’esprit...
Ce n’était pas suffisant.
Il fallait voir, chercher plus haut, sortir de soi... Se dépenser--un
peu tout au moins--pour le bien des êtres, indifférents, étrangers même.
Avoir le désir de valoir moralement... L’essayer, en s’élevant d’abord
au-dessus des petites misères, des tentations, des blessures de
l’existence quotidienne...
N’être l’esclave ni du bonheur ni de la souffrance... Monter vers la
mystérieuse source vive...
Depuis combien d’années je l’ai oublié, ce souci de la valeur morale que
j’ai connu autrefois quand près de moi, rayonnait l’âme de ma grande
amie... Qu’il est loin ce temps!
Si profonde est mon étrange et soudaine méditation que le prêtre
descendu de la chaire, retourné à l’autel, je n’ai même pas entendu les
odieux chantres recommencer leurs prières tonitruantes. Une sonnerie me
fait tressaillir. C’est l’_Élévation_. Je regarde autour de moi. Je vois
Marinette qui s’agenouille en arrangeant un pli de son voile; et Guy qui
se lève, enchanté de remuer, sa petite figure dressée vers les vitraux
dont les images le distraient.
La clochette tinte encore. Comme les fidèles, je courbe la tête; et mon
âme troublée se prend à supplier: «O Dieu que je ne connais plus, ayez
pitié de moi, venez à moi qui souffre seule!...»