8 septembre.

Tandis que les chasseurs arpentaient la forêt depuis l’aube, les

voitures ont transporté le clan féminin--qui en était désireux...--à

Saint-Léger, le village le plus voisin de l’Hersandrie, pour la messe

dominicale.

Soumise au devoir d’exemple dont j’ai souci, à l’égard des enfants et

des simples,--j’appelle ainsi le petit peuple qui vit autour de moi, en

ce pays,--je suis du nombre des fidèles. Et vrai! j’y ai un brin de

mérite, car ce m’est un supplice d’entendre l’office clamé par les

braves chantres du cru. Plus facilement encore, je supportais les

sermons ou lectures du vieux curé. Il est mort au printemps et je ne

connais pas son successeur. Pour la première fois, je l’aperçois. Un

homme d’une quarantaine d’années; une figure d’ascète, des yeux limpides

dans un maigre visage de paysan, dont les lignes sévères se sont

adoucies quand il a commencé à parler, l’obligation du prône lui faisant

quitter l’autel pour la chaire.

Je suppose que, depuis quelques dimanches, il paraphrase le _Pater_,

car, aujourd’hui, il en prend pour texte une parole qui semble amenée

par de précédentes instructions: _Que votre volonté soit faite._

Et, appuyé sur ce texte, il prétend nous amener à reconnaître qu’à tous,

des sacrifices étant demandés, un jour ou l’autre, seul, un généreux

_fiat_ peut nous en adoucir l’amertume ou la souffrance...

Ah! que ces choses semblent adressées à la désespérée que je suis!

Aussi, j’écoute sans que mon esprit ait tentation d’aller vagabonder au

loin. Ce prêtre de campagne n’est pas un orateur, la voix est sourde,

l’expression un peu gauche. Mais quelle sincérité, quelle conviction,

quelle sérénité compatissante dans l’accent!

Pourtant, sa théorie de la soumission volontaire fait bondir mon cœur.

Est-ce qu’il me serait possible d’accepter l’horrible sacrifice qui se

présente? Est-ce que je puis m’incliner, docilement, devant l’épreuve

qui vient me prendre, sinon ma vie, du moins le bonheur ressuscité pour

moi?...

Je ne suis pas une créature passive, glacée dans l’obéissance à

d’incompréhensibles décrets... Je ne suis pas une sainte éprise de la

souffrance. Je ne suis qu’une pauvre femme dont les trente ans veulent

encore la vie... veulent la revanche des jours mauvais... veulent de

nouveau l’enchantement de l’amour dont la flamme l’illumine,

éblouissante.

Consentir à disparaître ainsi, toute jeune,--comme tant d’autres

disparaissent, c’est vrai!...--ayant au cerveau, au cœur, aux lèvres, la

soif inapaisée de sentir et de connaître, d’épuiser le fruit de la vie

dont j’ai retrouvé la saveur!... C’est insensé, c’est hors nature de

demander cela!

Et tandis que j’écoute, très correcte, les mains serrées sur mes genoux,

je voudrais fuir l’inexorable voix qui, avec tant de ferveur, prêche le

sacrifice, l’acceptation...

Jamais, je n’ai accepté la souffrance ni la peine. Je les ai subies,

comme on subit l’Inévitable, après l’aveugle rébellion de la première

heure,--frémissante, avec l’orgueil de ne pas me plaindre Tout ce que je

pouvais, c’était de me raidir et de chercher l’oubli...

Mais dire, comme peut-être des croyants parmi les meilleurs le disent,

dans la sincérité de leur âme: «Que votre volonté soit faite! Je veux ce

que vous voulez, ô Dieu qui m’avez donné les jours et me les reprenez,

sans qu’il me soit possible de comprendre pourquoi j’ai reçu le don...,

pourquoi il m’est enlevé...»

Je suis incapable d’un pareil sacrifice...

Fait à qui?... Au Dieu pur esprit que m’a révélé le catéchisme, appris

jadis quand j’étais petite fille... Souverain mystérieux, que chacun

conçoit selon son idéal... Car nulle créature humaine ne peut dire ce

qu’il est.

Pas plus que nous, ils ne savent,--quel que soit leur culte,--ceux qui

s’appellent ses prêtres, enseignent en son nom, nous demandent le

sacrifice en son nom, nous bercent en son nom de merveilleuses

promesses...

Et c’est horrible, cet inconnu!

Pourtant, certains ont une foi absolue en ces promesses. Ils en vivent.

Ils adorent l’invisible Maître--qu’ils appellent leur Père. Là-bas, au

Carmel, l’exquise grande amie de ma jeunesse est divinement heureuse du

renoncement accepté par amour de ce Dieu intangible qui, pour elle, est

une réalité vivante.

Moi, je me débats dans la nuit, pour avoir voulu âprement le bonheur

terrestre... Pour en avoir fait mon univers quand j’ai cru le posséder.

Pour m’être absorbée dans ma souffrance de le perdre. Pour m’être

follement jetée vers lui, quand, une fois encore, il m’a versé son

philtre. Le mystérieux Consolateur dont, autrefois, on me promettait

l’appui qui jamais ne manque... je ne le trouve pas!

Machinalement, tandis que j’écoute, j’ouvre le petit livre de prières

qui m’est un souvenir de mère, une _Imitation_. Et mes yeux, distraits,

tombent sur ces mots: _La grâce ne fructifie point en ceux qui ont le

goût des choses de la terre_...

«Les choses de la terre...» Oui, c’est vrai, aux choses de la terre,

j’ai surtout appartenu. En dehors des créatures, j’ai passionnément aimé

l’art, la belle nature, insensible et vivante, les fêtes de l’esprit...

Ce n’était pas suffisant.

Il fallait voir, chercher plus haut, sortir de soi... Se dépenser--un

peu tout au moins--pour le bien des êtres, indifférents, étrangers même.

Avoir le désir de valoir moralement... L’essayer, en s’élevant d’abord

au-dessus des petites misères, des tentations, des blessures de

l’existence quotidienne...

N’être l’esclave ni du bonheur ni de la souffrance... Monter vers la

mystérieuse source vive...

Depuis combien d’années je l’ai oublié, ce souci de la valeur morale que

j’ai connu autrefois quand près de moi, rayonnait l’âme de ma grande

amie... Qu’il est loin ce temps!

Si profonde est mon étrange et soudaine méditation que le prêtre

descendu de la chaire, retourné à l’autel, je n’ai même pas entendu les

odieux chantres recommencer leurs prières tonitruantes. Une sonnerie me

fait tressaillir. C’est l’_Élévation_. Je regarde autour de moi. Je vois

Marinette qui s’agenouille en arrangeant un pli de son voile; et Guy qui

se lève, enchanté de remuer, sa petite figure dressée vers les vitraux

dont les images le distraient.

La clochette tinte encore. Comme les fidèles, je courbe la tête; et mon

âme troublée se prend à supplier: «O Dieu que je ne connais plus, ayez

pitié de moi, venez à moi qui souffre seule!...»

La nuit tombe... · 第 67 / 86 题