Marinette est arrivée ce matin, avec les petits et Agnès, devançant son
mari qui ne viendra que ce soir, avec le gros des invités.
Plus que jamais, elle avait un éclat de rayon de soleil. Elle était si
rieuse, si fraîche, si incroyablement jeune, qu’elle semblait la sœur
aînée de ses poussins.
Après le déjeuner, tandis que père s’affairait avec ses gardes-chasses
elle est apparue sous les arbres, où ma lassitude se reposait, les deux
petits trottant à sa suite, toute mince en robe et souliers blancs,
portant avec soin deux cages, une minuscule et une très grande, qu’elle
a posées sur la table près de moi, reculant mes livres d’un geste
preste.
J’ai demandé, intriguée:
--Qu’est-ce que tu vas faire avec ces cages. Il me semble que ce matin,
déjà, en descendant de voiture, tu avais cette petite cage en main, toi,
la chic Marinette!
Elle a eu son rire de fillette.
--Cette maison abrite un ménage de _Capucins_ que j’ai acheté hier, en
traversant Paris. Ils m’ont tentée au passage! Seulement ces amours
étaient si à l’étroit dans leur cage que, ce matin, à Saint-Léger, je
leur ai acheté une plus vaste demeure. Maintenant, il faut que je les y
installe. Guy, donne-moi le grain.
Il lui tend le sac, très intéressé. Hélène, aussi, regarde sage dans la
crainte d’être renvoyée à Agnès, ses menottes dans les poches de son
tablier, sa petite bouche ouverte par l’attention.
Et Marinette s’agite avec des exclamations diverses, plaisir, agacement,
inquiétude, devant le vol effaré des oiseaux que sa main affole.
Enfin l’installation est accomplie. Les enfants ont été renvoyés près
d’Agnès.
Pour la première fois, depuis l’arrivée de Marinette, nous sommes
seules... Et, tout à coup, je me souviens de ses retours d’autrefois, au
temps où elle était, pour moi, une enfant caressante, dont la chaude
tendresse me donnait l’illusion d’être une mère... Aujourd’hui, elle ne
devine certes rien de ma soif stupide de recevoir d’elle l’affection qui
bercerait ma détresse qu’elle ne pressent guère. Ce matin, avec son
baiser d’arrivée, elle s’est exclamée:
--Comment vas-tu, chérie, un peu fatiguée? Tu n’as pas si bonne mine
qu’à Saint-Moritz!
Mais elle n’a d’ailleurs pas attendu ma réponse quelconque, car elle
surveillait la descente de sa caisse à chapeaux. Maintenant, très
attentive, elle contemple ses oiseaux et leur prodigue des appellations
câlines. Ils l’absorbent bien plus que sa grande sœur!...
Je demande:
--Et ton amie?... Que devient-elle?... As-tu été contente de votre
séjour à Lugano?
--Oh! oui... oh! oui... Du moins, en général!
Instantanément, Marinette se détourne de ses oiseaux et vient se camper
sur un pliant bas, près de moi. Elle appuie ses mains croisées sur mes
genoux; et, fidèle à sa douce confiance, entame les récits que j’écoute
avec une complaisance de mère, amusée et indulgente. A travers le même
prisme, elle contemple l’idole qui apporte, à se laisser adorer, une
grâce condescendante un brin, provoquant chez sa bénévole petite
admiratrice des alternatives d’allégresse ou de déception; selon que,
très absorbée par sa vie mondaine, elle répond plus ou moins, au culte
qui lui est voué, qui la charme mais ne doit point entraver sa liberté
d’action. Tout de même, elle sera déçue le jour où Marinette blasée
cessera de voleter autour d’elle.
Je persiste à croire que, pour le bien de Paul, il est à souhaiter que
notre oiselet continue à chanter pour Mme Valprince... Ce qui ne nuit en
rien à son plaisir d’opérer des ravages dans le monde masculin. Tout est
dans l’ordre...