6 septembre.

La maison de mon enfance! Avec quelle ivresse poignante je l’ai

retrouvée!... Aujourd’hui, j’y suis seule. Père est allé à Paris. Il

devait rentrer à la fin de l’après-midi. Mais une dépêche est arrivée,

m’annonçant qu’il était retenu et ne reviendrait que demain, dans la

matinée. Le soir, apparaîtront pour dîner tous les invités.

Faut-il que l’épreuve de mercredi m’ait bouleversée! J’en suis, en ce

moment, à désirer la venue de ces visiteurs qui m’aideront à fuir la

hantise de l’avenir dont je n’arrive pas à me délivrer. Aujourd’hui,

pourtant, je ne suis pas trop mal parvenue à ne pas penser, grâce à de

prosaïques occupations de maîtresse de maison. Car dès que je suis à

l’Hersandrie, père se décharge sur moi de tous les soins d’organisation.

Je me suis donc appliquée à être la parfaite ménagère qui prépare

l’installation de ses hôtes. Ah! il y a une chambre surtout que j’ai

soignée! où demain, moi-même, je porterai les fleurs...

Ce matin, pour m’aider à être vaillante, est venue la chère lettre

quotidienne. J’ai eu l’enfantillage de la glisser dans mon corsage même,

pour qu’elle frôle l’endroit maudit, dans ma poitrine. Et je l’ai lue et

relue pendant la course que j’ai voulu faire à travers les belles allées

de la forêt où l’herbe pousse drue entre les bruyères pourprées. Là,

j’ai retrouvé des lambeaux de ma vie, accrochés aux fougères roussies

par l’été, errant dans la senteur des sapins, de la mousse fraîche, dans

les lointains pâles sur lesquels, tant de fois, mes yeux se sont posés.

Même jour, 10 heures du soir.

Quand j’ai eu bien trotté tout l’après-midi, d’un bout à l’autre de

notre vaste demeure, je me suis aperçue que j’étais très lasse. Alors,

je me suis laissée tomber sur une chaise basse, devant ma fenêtre grande

ouverte, aspirant, avide, l’odeur de la forêt que le vent m’apportait.

C’est ainsi que m’a découverte, en venant chercher un ordre, notre

vieille Françoise, la fidèle femme de chambre de père, qui m’a vue toute

petite, me traite comme si j’étais son nourrisson, me morigène et

m’adore à sa manière, un peu bougonne.

Elle m’a trouvée oisive, les yeux agrandis par un cerne, et s’est

exclamée:

--Madame Viva, vous vous êtes trop fatiguée! Monsieur ne serait pas

content...

--Je me repose maintenant, Françoise.

--Il est bien temps, ma chère fille. Vous avez une figure pâlotte... Ah!

comme vous ressemblez à votre maman, ainsi... Vous ne vous la rappelez

pas, la pauvre madame.

--Oh! si, Françoise, très bien.

Ma voix est lente. Mes yeux errent sur l’horizon velouté de la forêt que

dore le couchant. Oh! oui, j’ai toujours, vivant en mon souvenir, le

mince visage couleur d’ivoire, les grands yeux mélancoliques... Et je

demande, obéissant à un obscur instinct:

--Françoise, quelle était donc la maladie qui a emporté maman? J’étais

très jeune alors... On ne me l’a pas dit...

C’est vrai pourtant, jamais je n’ai su... Jamais je n’avais pensé à

m’informer.

--Sa maladie? Ma chère fille, je ne pourrais pas vous en dire le nom.

Elle avait toujours été délicate depuis votre naissance. Les médecins

racontaient qu’elle avait un mal intérieur. Ils ont voulu lui faire une

opération et elle y est restée, la pauvre madame!

Françoise s’arrête un peu. Tout en parlant, elle range le plateau du

thé, pour l’emporter.

--C’est vrai qu’aussi, le mal était peut-être dans la famille... On

disait, comme ça, que sa sœur plus jeune avait eu la même maladie...

Mais je ne sais pas... Je n’étais pas encore au service de Madame dans

ce temps-là.

Et Françoise s’interrompt parce qu’elle entend le valet de chambre qui a

besoin de ses ordres.

Je la laisse sortir et je demeure immobile devant la fenêtre ouverte;

mes yeux qui ne voient pas errent sur le lointain bleu de la forêt dont

la ligne ondule à l’horizon. Je cherche dans mes souvenirs... Je fouille

dans le passé avec un regard qui interroge un abîme.

Ah! cette phrase: «Le mal est dans la famille... sa plus jeune sœur

aussi a eu la même maladie...» Voici que, tout à coup, elle ressuscite

en ma mémoire un vieux, vieux souvenir, bien oublié... Je suis une très

petite fille à qui l’on ne prend pas garde; j’ai l’air absorbé par une

poupée que je berce... et j’écoute ma jeune tante dire à maman d’une

voix basse qui sanglote:

--J’ai arraché la vérité au docteur, je suis perdue. L’opération me

prolongera mais ne me sauvera pas...

Mon Dieu, pourquoi est-ce que je me souviens de cela?... Ah! je ne veux

plus penser, ni chercher, ni craindre... Je veux seulement sentir que je

suis encore vivante... Que mon visage, mes yeux, mes lèvres peuvent

encore appeler l’amour... Que mon corps est encore désirable, en dépit

de la morsure du mal... Que mon cœur si longtemps glacé a retrouvé la

flamme et veut aimer jusqu’à s’y consumer...

Ah! demain, quand lui sera ici, j’arriverai bien à oublier.

La nuit tombe... · 第 64 / 86 题