Peut-être le jour qui commence me tient en réserve une épreuve
nouvelle,--à trois heures et demie, j’ai rendez-vous avec le docteur...
Mais, du moins, hier m’a donné une soirée de rêve.
Je l’ai retrouvé, _lui_, à l’extrémité du Cours-la-Reine, comme nous
l’avions convenu. Et une auto nous a emportés, d’une allure de vol, vers
le petit pays peu fréquenté, sur le bord de la Seine, où nous avions
chance de n’être importunés par aucune fâcheuse rencontre. C’était un
peu fou, tout de même... mais tant pis... C’était si bon!...
Comme là-bas, à Saint-Moritz, l’inoubliable jour, le couchant était d’or
empourpré. Mais sa lumière ne ruisselait plus sur la montagne. Elle
errait sur nos douces plaines de l’Ile-de-France, sur l’ondulation
paisible de ses collines que voilait la brume, sur l’eau couleur de
jade.
Et puis surtout, c’était lui près de moi, si follement heureux, que tout
ce qui n’était pas son amour, scrupules, inquiétudes, terreur de demain,
tout s’est évanoui de mon cerveau... Pleinement, j’ai voulu jouir de mon
trésor... Peut-être pour le dernier soir...
Il faisait nuit, quand nous avons pensé à venir croquer le dîner
commandé. Ainsi qu’à la Maloja, nous étions seuls, sur une petite
terrasse où la brise détachait des feuilles jaunies qui tombaient avec
un bruit de soie froissée. Mon ami s’est excusé de l’insuffisance
possible de la cuisine. Je me rappelle que je me suis mise à rire de ses
craintes.
Je suis si peu gourmande!... Et puis, je ne pensais guère à ce qu’il
voulait me faire grignoter... Nous avions tant à dire, depuis quinze
jours que nous étions séparés...
Et, tellement j’étais prise par le sortilège de l’heure présente que,
sans effort, j’oubliais mon mal et son départ si prochain...
Après le dîner, un moment, nous avons marché le long du fleuve. Puis
nous avons pris une route qui montait entre les arbres, vers le haut du
coteau. Mon bras était glissé sous le sien et nous avancions lentement,
très lentement... De me sentir ainsi toute seule dans la nuit avec lui,
la notion du réel m’échappait! J’allais, bercée par les noms qu’il aime
à donner: «Viva chérie... Petite mienne adorée... Mon amour»...
La route a tourné. Nous étions en haut de la côte. Un souffle plus frais
a frôlé ma figure. A nos pieds, dans le creux de la vallée, le sombre
ruban de l’eau fuyait, veiné par des sillons de clarté.
Et par delà, c’était la plaine, les silhouettes d’arbres, le lointain
confus des bois sous un immense ciel, paisible infiniment.
Vague, le souvenir m’a effleurée de la Maloja éblouissante dans la
splendeur de midi. N’était-ce pas meilleur, cette ombre qui nous
rapprochait plus encore?
J’étais serrée contre lui, ma tête sur sa poitrine; ses baisers
caressaient mes cheveux, mes paupières, mais aussi ils brûlaient ma
bouche qui s’entr’ouvrait, devenue avide:
Tout bas, son visage penché sur le mien, je l’ai entendu me murmurer:
--Viva, mon amour, je voudrais t’avoir toute à moi...
Haletante, je suis restée silencieuse. Une bizarre image surgissait
soudain en mon cerveau, montée de quelle mystérieuse profondeur? Robert,
là-bas, au delà de l’Océan... La Danaïde entre ses bras, comme moi dans
ceux de Jacques... Cette femme et moi, toutes deux, nous appartenons, de
fait ou de désir, à l’homme qui nous est cher. Et je la jugeais de si
haut...
--Viva j’ai faim de toi!...
Quelle prière dans l’accent, d’ordinaire si ferme!... Cette voix basse,
brisée, où le désir jette éperdument son appel, je la reconnaissais...
Jadis, tant de fois, je l’ai entendue... et écoutée.
Est-ce pour cela qu’en cette minute quelque chose en moi a dit «Non»...
Quelque chose me retenait qui m’a fait murmurer:
--Oh! pas maintenant!... Pas encore, bien-aimé.
J’ai senti se desserrer l’étreinte qui m’enveloppait; et la voix sourde
a dit:
--Alors, chérie, ne me tentez pas ainsi!... Je vous aime trop pour être
sûr de ma sagesse...
Mais je ne voulais pas m’éloigner de lui... J’étais si bien dans ses
bras, blottie dans son amour. Et, à mon tour, j’ai supplié:
--Jacques, ne me repoussez pas!... Je suis tellement à vous, mon ami
chéri... Votre petite chose... Ce soir, laissez-moi être seulement votre
enfant... Gardez-moi entre vos bras.
L’étreinte a recommencé forte, douce, tendre. Mes prunelles, alors ont
cherché, à travers la nuit, les siennes qui me contemplaient avec le
regard que toute mon âme appelait... Mes lèvres tremblantes ont murmuré
passionnément:
--Je vous adore, Jacques, mon Jacques!
Des secondes...--ou des minutes...--ont coulé, d’une mortelle douceur.
Immobile sur sa poitrine, son bras serrant mes épaules, sa bouche sur
mon visage, je sentais, insouciante, monter la vague formidable où
sombre toute conscience des êtres, des devoirs, des lois, des choses...
Lointaine, pareille à une lueur qui s’éteint, errait à peine encore dans
mon souvenir, la pensée que le flot allait m’emporter et je
m’abandonnais ainsi... Mais je n’avais plus la force de tenter même
l’ébauche d’un mouvement pour échapper...
Quel sursaut suprême de ma volonté qui défaillait m’a tout à coup
violemment arrachée de ses bras?... Comment?... Pourquoi?... Je ne sais
pas... Mais vite, vite, je me suis enfuie, descendant la route.
J’ai entendu son appel frémissant:
--Viva! Viva! Pourquoi partez-vous?
Je ne me suis pas arrêtée...
Seulement, en quelques minutes, il m’avait rejointe. Ses mains ont saisi
mes poignets d’un geste de maître, vif à me les briser.
--Oh! Viva, Viva, pourquoi vous enfuir ainsi?... Me croyez-vous un
voleur, qui prendrait de force ce qu’on lui refuse?...
Ses yeux étincelaient. Une révolte indignée martelait ses paroles.
Je l’ai regardée avec toute mon âme:
--J’avais peur de _nous_, mon bien-aimé!... Je ne veux pas être votre
maîtresse... Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!...
Sa main a cessé d’être rude sur mes poignets. Il a répété tout bas:
--Non, je ne vous aurais pas prise malgré vous, mon amour... Mais devant
la tentation, vous dites vrai, qui peut être sûr de sa volonté... Je me
croyais très fort... Et je suis aussi faible que le premier venu...
Bien-aimée, pardonnez-moi!
Et de nouveau, j’ai dit:
--Je vous adore, Jacques... C’est pour cela que je me suis enfuie...
Il a caché son visage dans mes mains. Peut-être alors, il a senti
qu’elles brûlaient, tant il les avait serrées. Il a relevé la tête, une
ondée de sang sur sa figure pâlie.
--Je vous ai blessée, chérie. Quelle brute j’ai été!... Venez, allons
vite retrouver le monde, qui nous gardera contre nous-mêmes... Ah! je
vous aime trop!...
Nous sommes redescendus sans un mot de plus, jusqu’au petit hôtel où la
voiture attendait. Et elle nous a ramenés à travers la belle nuit
divinement calme, qui apaisait notre fièvre. Oh! le cher retour, où,
même en nos silences, nous étions unis comme jamais davantage nous ne
pourrons l’être de cœur...; ma main si étroitement dans la sienne que je
sentais le rythme du sang dans ses artères.
Avant d’arriver au Cours-la-Reine, il m’a quittée, avec ce souci de ma
réputation dont je riais, jadis, insouciante de l’opinion du monde et
que je recueille maintenant comme une délicate preuve de son amour.
Il m’avait demandé de lui donner encore mon après-midi tantôt... J’ai
prétexté beaucoup de courses à faire, puisque demain je pars pour
l’Hersandrie, où père m’attend. Il est convenu qu’il viendra me dire
adieu à l’heure du thé.
A cette heure-là, je saurai si je dois, ou non, m’inquiéter de l’avenir
pour ma fragile petite guenille. J’aurai vu le docteur. En rentrant,
hier soir, grisée des heures que je venais de passer, j’ai trouvé la
lettre qui me fixait l’heure du rendez-vous. Ç’a été le brutal
réveil!...
Mon Dieu, je voudrais tant que cet homme me donnât la certitude que je
n’ai rien qui puisse m’inquiéter!...
Et pourquoi non?... Pourquoi cette folle crainte qui me hante?...