3 septembre.

Peut-être le jour qui commence me tient en réserve une épreuve

nouvelle,--à trois heures et demie, j’ai rendez-vous avec le docteur...

Mais, du moins, hier m’a donné une soirée de rêve.

Je l’ai retrouvé, _lui_, à l’extrémité du Cours-la-Reine, comme nous

l’avions convenu. Et une auto nous a emportés, d’une allure de vol, vers

le petit pays peu fréquenté, sur le bord de la Seine, où nous avions

chance de n’être importunés par aucune fâcheuse rencontre. C’était un

peu fou, tout de même... mais tant pis... C’était si bon!...

Comme là-bas, à Saint-Moritz, l’inoubliable jour, le couchant était d’or

empourpré. Mais sa lumière ne ruisselait plus sur la montagne. Elle

errait sur nos douces plaines de l’Ile-de-France, sur l’ondulation

paisible de ses collines que voilait la brume, sur l’eau couleur de

jade.

Et puis surtout, c’était lui près de moi, si follement heureux, que tout

ce qui n’était pas son amour, scrupules, inquiétudes, terreur de demain,

tout s’est évanoui de mon cerveau... Pleinement, j’ai voulu jouir de mon

trésor... Peut-être pour le dernier soir...

Il faisait nuit, quand nous avons pensé à venir croquer le dîner

commandé. Ainsi qu’à la Maloja, nous étions seuls, sur une petite

terrasse où la brise détachait des feuilles jaunies qui tombaient avec

un bruit de soie froissée. Mon ami s’est excusé de l’insuffisance

possible de la cuisine. Je me rappelle que je me suis mise à rire de ses

craintes.

Je suis si peu gourmande!... Et puis, je ne pensais guère à ce qu’il

voulait me faire grignoter... Nous avions tant à dire, depuis quinze

jours que nous étions séparés...

Et, tellement j’étais prise par le sortilège de l’heure présente que,

sans effort, j’oubliais mon mal et son départ si prochain...

Après le dîner, un moment, nous avons marché le long du fleuve. Puis

nous avons pris une route qui montait entre les arbres, vers le haut du

coteau. Mon bras était glissé sous le sien et nous avancions lentement,

très lentement... De me sentir ainsi toute seule dans la nuit avec lui,

la notion du réel m’échappait! J’allais, bercée par les noms qu’il aime

à donner: «Viva chérie... Petite mienne adorée... Mon amour»...

La route a tourné. Nous étions en haut de la côte. Un souffle plus frais

a frôlé ma figure. A nos pieds, dans le creux de la vallée, le sombre

ruban de l’eau fuyait, veiné par des sillons de clarté.

Et par delà, c’était la plaine, les silhouettes d’arbres, le lointain

confus des bois sous un immense ciel, paisible infiniment.

Vague, le souvenir m’a effleurée de la Maloja éblouissante dans la

splendeur de midi. N’était-ce pas meilleur, cette ombre qui nous

rapprochait plus encore?

J’étais serrée contre lui, ma tête sur sa poitrine; ses baisers

caressaient mes cheveux, mes paupières, mais aussi ils brûlaient ma

bouche qui s’entr’ouvrait, devenue avide:

Tout bas, son visage penché sur le mien, je l’ai entendu me murmurer:

--Viva, mon amour, je voudrais t’avoir toute à moi...

Haletante, je suis restée silencieuse. Une bizarre image surgissait

soudain en mon cerveau, montée de quelle mystérieuse profondeur? Robert,

là-bas, au delà de l’Océan... La Danaïde entre ses bras, comme moi dans

ceux de Jacques... Cette femme et moi, toutes deux, nous appartenons, de

fait ou de désir, à l’homme qui nous est cher. Et je la jugeais de si

haut...

--Viva j’ai faim de toi!...

Quelle prière dans l’accent, d’ordinaire si ferme!... Cette voix basse,

brisée, où le désir jette éperdument son appel, je la reconnaissais...

Jadis, tant de fois, je l’ai entendue... et écoutée.

Est-ce pour cela qu’en cette minute quelque chose en moi a dit «Non»...

Quelque chose me retenait qui m’a fait murmurer:

--Oh! pas maintenant!... Pas encore, bien-aimé.

J’ai senti se desserrer l’étreinte qui m’enveloppait; et la voix sourde

a dit:

--Alors, chérie, ne me tentez pas ainsi!... Je vous aime trop pour être

sûr de ma sagesse...

Mais je ne voulais pas m’éloigner de lui... J’étais si bien dans ses

bras, blottie dans son amour. Et, à mon tour, j’ai supplié:

--Jacques, ne me repoussez pas!... Je suis tellement à vous, mon ami

chéri... Votre petite chose... Ce soir, laissez-moi être seulement votre

enfant... Gardez-moi entre vos bras.

L’étreinte a recommencé forte, douce, tendre. Mes prunelles, alors ont

cherché, à travers la nuit, les siennes qui me contemplaient avec le

regard que toute mon âme appelait... Mes lèvres tremblantes ont murmuré

passionnément:

--Je vous adore, Jacques, mon Jacques!

Des secondes...--ou des minutes...--ont coulé, d’une mortelle douceur.

Immobile sur sa poitrine, son bras serrant mes épaules, sa bouche sur

mon visage, je sentais, insouciante, monter la vague formidable où

sombre toute conscience des êtres, des devoirs, des lois, des choses...

Lointaine, pareille à une lueur qui s’éteint, errait à peine encore dans

mon souvenir, la pensée que le flot allait m’emporter et je

m’abandonnais ainsi... Mais je n’avais plus la force de tenter même

l’ébauche d’un mouvement pour échapper...

Quel sursaut suprême de ma volonté qui défaillait m’a tout à coup

violemment arrachée de ses bras?... Comment?... Pourquoi?... Je ne sais

pas... Mais vite, vite, je me suis enfuie, descendant la route.

J’ai entendu son appel frémissant:

--Viva! Viva! Pourquoi partez-vous?

Je ne me suis pas arrêtée...

Seulement, en quelques minutes, il m’avait rejointe. Ses mains ont saisi

mes poignets d’un geste de maître, vif à me les briser.

--Oh! Viva, Viva, pourquoi vous enfuir ainsi?... Me croyez-vous un

voleur, qui prendrait de force ce qu’on lui refuse?...

Ses yeux étincelaient. Une révolte indignée martelait ses paroles.

Je l’ai regardée avec toute mon âme:

--J’avais peur de _nous_, mon bien-aimé!... Je ne veux pas être votre

maîtresse... Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!...

Sa main a cessé d’être rude sur mes poignets. Il a répété tout bas:

--Non, je ne vous aurais pas prise malgré vous, mon amour... Mais devant

la tentation, vous dites vrai, qui peut être sûr de sa volonté... Je me

croyais très fort... Et je suis aussi faible que le premier venu...

Bien-aimée, pardonnez-moi!

Et de nouveau, j’ai dit:

--Je vous adore, Jacques... C’est pour cela que je me suis enfuie...

Il a caché son visage dans mes mains. Peut-être alors, il a senti

qu’elles brûlaient, tant il les avait serrées. Il a relevé la tête, une

ondée de sang sur sa figure pâlie.

--Je vous ai blessée, chérie. Quelle brute j’ai été!... Venez, allons

vite retrouver le monde, qui nous gardera contre nous-mêmes... Ah! je

vous aime trop!...

Nous sommes redescendus sans un mot de plus, jusqu’au petit hôtel où la

voiture attendait. Et elle nous a ramenés à travers la belle nuit

divinement calme, qui apaisait notre fièvre. Oh! le cher retour, où,

même en nos silences, nous étions unis comme jamais davantage nous ne

pourrons l’être de cœur...; ma main si étroitement dans la sienne que je

sentais le rythme du sang dans ses artères.

Avant d’arriver au Cours-la-Reine, il m’a quittée, avec ce souci de ma

réputation dont je riais, jadis, insouciante de l’opinion du monde et

que je recueille maintenant comme une délicate preuve de son amour.

Il m’avait demandé de lui donner encore mon après-midi tantôt... J’ai

prétexté beaucoup de courses à faire, puisque demain je pars pour

l’Hersandrie, où père m’attend. Il est convenu qu’il viendra me dire

adieu à l’heure du thé.

A cette heure-là, je saurai si je dois, ou non, m’inquiéter de l’avenir

pour ma fragile petite guenille. J’aurai vu le docteur. En rentrant,

hier soir, grisée des heures que je venais de passer, j’ai trouvé la

lettre qui me fixait l’heure du rendez-vous. Ç’a été le brutal

réveil!...

Mon Dieu, je voudrais tant que cet homme me donnât la certitude que je

n’ai rien qui puisse m’inquiéter!...

Et pourquoi non?... Pourquoi cette folle crainte qui me hante?...

La nuit tombe... · 第 61 / 86 题