3 septembre, 9 heures du soir.

Comme hier, la nuit est d’une merveilleuse sérénité.

Comme hier, je suis une femme aimée, une femme qui aime...

Pourtant, j’ai l’affreuse sensation de me mouvoir dans un cauchemar!...

Je l’ai vu ce docteur; et ce qu’il n’a pas consenti à me révéler, je le

devine à son silence même; et j’en suis écrasée!

A trois heures et demie, comme il était convenu, j’entrais dans le salon

où je devais attendre quelques minutes. Pour fuir l’anxiété qui me

crispait les nerfs, je me suis appliquée à l’examen de cette pièce

étrangère. Elle était souriante sous ses tentures d’été, des voiles de

Gênes qui recouvraient les panneaux. Sur la cheminée, une nymphe de

marbre avait un joli corps très jeune; et à ses pieds, un peu plus loin,

un cadre enserrait un portrait de femme, un portrait de parade, aigrette

dans les cheveux, épaules nues, visage quelconque.

Qu’ai-je encore remarqué en ces instants où tout mon esprit se tendait

vers les choses extérieures?... Un exquis pastel d’enfant que soutenait

un chevalet, sur le piano à queue... Le coloris chaud des glaïeuls qui

dressaient leurs tiges sur une table chargée de journaux et de revues.

Quelques fils brisés dans le filet du coussin où s’appuyait ma main. Les

rayures du store que gonflait la brise brûlante.

Mais, brusquement, j’ai cessé mon étude machinale. Devant moi, une porte

venait de s’ouvrir. Sous la portière soulevée, apparaissait mon juge. Il

avait une longue figure froide, des yeux très clairs qui devaient

impitoyablement démêler la vérité. Leur regard donnait une sensation

d’acier et a éveillé en moi un mouvement rétractile.

Cependant, je me suis levée et j’ai fait quelques pas vers lui, tandis

qu’il me saluait, demandant:

--Madame Doraines?...

--Oui, docteur, c’est moi.

J’ai eu l’intuition d’une surprise en lui, parce que j’étais seule...

C’est vrai, en pareille circonstance, rarement une femme vient seule!

Elle a d’ordinaire, pour l’accompagner, un mari, une mère ou quelque

amie. Je n’y avais pas même songé, habituée maintenant à ne compter que

sur moi.

Sans une parole, d’ailleurs, il a écarté la portière, s’effaçant pour me

laisser passer; et je suis entrée dans son cabinet, austère surtout au

sortir du salon, si gai dans le décor des voiles de Gênes.

Pourtant, dans ce cabinet, la lumière entrait largement, les stores

relevés.

Il m’a indiqué un fauteuil. Ses yeux ont questionné.

Alors, un peu vite d’abord, j’ai dit ce qui m’amenait; et j’entendais ma

voix très ferme, à peine assourdie par l’angoisse qui m’étreignait le

cœur.

Dans les minutes décisives, la sensibilité s’abolit en moi. Je ne suis

plus qu’une créature d’action.

Immobile, les deux mains appuyées sur les bras de son fauteuil, le

docteur écoutait, sans m’interrompre. Mais ses yeux ne quittaient point

mon visage, où je sentais monter une petite flamme, car mon sang courait

vite...

Quand je me suis tue, il m’a simplement répondu:

--Il faut que je vous voie. Voulez-vous, madame, prendre la peine

d’enlever votre corsage?

De nouveau, la sensation rétractile a secoué mes nerfs. Et, de nouveau,

je me suis raidie.

J’ai enlevé mes gants, détaché les agrafes, dénoué les rubans, écarté

les dentelles.

Debout devant son bureau, où il feuilletait des papiers, le docteur

attendait.

Dans un vieux miroir étroit et haut, je me suis aperçue, les épaules

nues comme pour le bal. Leur ligne était souple encore, sans angles, ni

duretés, malgré leur amaigrissement qui m’apparaissait plus évident

encore, sous la clarté crue du grand jour. La chair avait toujours le

même nacré sous le filet des veines...

J’ai appelé...

--Docteur, je suis à vous.

Il s’est rapproché. Il a commencé l’examen...

Moi aussi, je l’observais, le cerveau vide; ma curiosité même, disparue

dans le sentiment de la certitude proche. De toute ma volonté, je

m’appliquais à dompter les sursauts fous de mon cœur. Je regardais le

visage que l’impassibilité masquait et dont, cependant, mon esprit

surexcité semblait soulever le masque. Étaient-ce mes nerfs tendus à

l’excès qui me donnaient cette prescience?

Enfin! il a relevé la tête et ramené la dentelle sur le sein malade.

--Eh bien? docteur.

Un imperceptible silence que ma pensée a noté.

--Eh bien, madame, il faudrait vous faire enlever ce bobo qui devrait

être déjà opéré.

Une seconde, j’ai eu la sensation que mon cœur cessait de battre. Puis

je me suis prise à rattacher ma blouse.

--Docteur, il y a trois semaines, j’ignorais complètement l’existence de

ce mal.

--Oui, mais maintenant vous savez. Il faut agir... Et agir le plus tôt

possible. Est-il besoin que je vous indique un bon chirurgien?

Toute ma chair a bondi dans une révolte aveugle.

Autour de moi, un cercle de douleur se serrait. Me livrer à une

opération! Perdre les dernières semaines où _il_ va être là!... Pendant

ces semaines, n’être plus qu’une misérable malade!... Cela m’est apparu

monstrueusement impossible...

Ah! si notre rêve ne doit demeurer qu’un rêve, au moins qu’aucune laide

image ne vienne le troubler!

Et tout haut, j’ai articulé, presque agressive, je le sentais:

--Je ne puis m’occuper de ma santé avant un mois d’ici.

Les sourcils se sont un peu contractés, et j’ai vu flamber un éclair

dans le regard d’acier. Cette homme ne doit pas être habitué à entendre

discuter ses jugements. Presque rude, il a riposté:

--Alors, pourquoi êtes-vous venue me consulter aujourd’hui?

--Parce que... je le confie à votre discrétion professionnelle... de

votre arrêt dépend pour moi une grave question d’avenir, une très grave.

Selon que vous m’assurerez, ou non, la guérison, j’agirai dans un sens

ou dans un autre. Et c’est pourquoi je vous demande de me dire, en toute

conscience, la vérité qu’il _faut_ que je connaisse. Je crois que je

suis prête à l’accepter...

Je m’arrête une seconde... Puis je continue:

--D’abord, je désire savoir ceci: ce que j’ai, est-ce sûrement et

simplement un «bobo», comme vous dites... Ou bien, suis-je atteinte

d’une façon sérieuse?

Encore un silence que je perçois par tout mon être. Je sens à n’en

pouvoir douter que cet homme hésite sur ce qu’il va me dire. Mes yeux

doivent l’interroger avec une autorité impérieuse.

--Puisque vous voulez la vérité...

Comment m’étais-je imaginé, bien convaincue, que j’étais prête à tout

entendre? Lorsque la voix froide a prononcé «puisque vous voulez la

vérité», en mon _moi_ le plus secret, un instinct a crié:

--Non! ne me dites rien qui me désespère. Trompez-moi plutôt... par

pitié!

Mais il n’a pas entendu cette supplication de ma pauvre petite bête

humaine et il a continué, me donnant une sensation de scalpel qui

entrerait dans la chair:

--Je ne vous cache pas que toute affection de cette nature pouvant avoir

des conséquences regrettables, mon simple devoir me commande de vous

adresser, sans retard, à un chirurgien.

--Qui me guérira?...

--Qui, sûrement fera tout ce qu’il faudra pour cela...

--Et votre conviction est qu’il peut réussir? Dites... Il faut que je

sache... _Il faut_...

Sévère et brusque, il a répliqué:

--Je ne suis pas chirurgien... Un professionnel jugera mieux que moi

s’il peut vous délivrer radicalement... ou rendre seulement le mal

inoffensif.

--En somme, quel est ce mal?

Encore un imperceptible silence.

--Une sorte de petite tumeur dont, vous le comprenez bien, il faut vous

débarrasser au plus vite pour en éviter le développement, qui amènerait

des désordres dans l’organisme.

J’ai incliné la tête sans répondre. Il me semblait qu’un poids terrible

s’abattait sur moi, m’écrasant. En cette seconde, dans mon souvenir,

j’ai vu se dresser le brun visage qui m’est devenu si cher... A cette

heure, si mon ami pensait à moi, il me voyait absorbée par des courses,

arpentant les galeries poudreuses de quelque magasin...

S’il avait su!... Mais il ne saura pas. Personne ne saura que moi; du

moins, tant qu’il sera en France... Après... Oh! après, qu’est-ce que

cela me fait ce qui m’arrivera!...

Je ne sais quel visage j’avais, à réfléchir ainsi... Brusquement, j’ai

été arrachée à moi-même par la voix brève du docteur:

--A quoi songez-vous? madame. J’espère que vous prenez la sage

résolution d’écouter mon avis et de vous en aller, bien vite, vous faire

soigner, comme il convient.

J’ai secoué la tête:

--Docteur, seule, la _certitude_ de la guérison obtenue en me faisant

traiter tout de suite pourrait me décider au sacrifice des quelques

semaines...--peut-être les dernières!--de vie heureuse qui me seront

accordées. Cette certitude, pouvez-vous me la donner?

Il n’a pas répondu aussitôt. L’ombre d’une hésitation voilait ses yeux.

Sa main, d’un geste impatient, tourmentait une revue ouverte sur son

bureau.

--Vous me demandez l’impossible, madame, le secret de la nature, le

secret de Dieu! Je ne puis, moi, vous apporter qu’une espérance

réalisable, si vous agissez comme la plus élémentaire raison l’exige.

La raison! Un geste d’indifférence m’a échappé. Dans ses yeux alors,

j’ai vu luire, de nouveau, l’éclair impatient:

--Il n’y a donc personne près de vous qui ait qualité pour vous obliger

à vous soigner... ainsi qu’il est nécessaire? Vous êtes mariée, n’est-ce

pas? Je vous demande pardon de cette question. Mais vous le savez, les

médecins sont des confesseurs.

--Oui, je suis mariée. Vous auriez voulu parler à mon mari?

--Je l’aurais prié d’user de son influence, ou de son autorité, pour

vous déterminer à vous soigner tout de suite.

«L’autorité, l’influence» de mon mari!

Je ne sais ce qu’a pu trahir ma physionomie. Le docteur n’a pas insisté

et m’a seulement demandé:

--Avez-vous des enfants?

--Non, je suis libre de toute attache... qui compte. Ma vie n’appartient

qu’à moi. Je peux en disposer comme il me convient.

Presque sévèrement, il m’a interrompue:

--Mais vous ne tenez pas, j’imagine, à l’abréger?

Était-ce donc si grave ce que j’avais?... J’ai regardé le docteur avec

des yeux qui devaient être, en cette minute, aussi pénétrants que les

siens.

--Comprenez-moi, docteur. Je ne suis pas une enfant, ni une femme

déraisonnable, comme vous semblez le croire. Je ferai tout ce qu’il

faut, si je suis certaine que... que mes jours ne sont pas comptés, par

suite de ce mal imprévu... Sinon, ainsi que je vous l’ai dit, je ne

sacrifierai pas les dernières semaines qui me soient laissées pour vivre

à ma guise... Cette certitude, docteur, je vous le répète, pouvez-vous

me la donner?

Mes yeux ne quittaient pas les siens. Vraiment, de toute ma volonté,

j’exigeais une réponse.

Il a dû le sentir. Après une seconde de silence, avec une autorité

lente, il a prononcé:

--En conscience, madame...

Encore un imperceptible arrêt. Puis, il répète:

--En conscience, je ne puis vous donner la certitude que vous

souhaitez... puisque je ne suis pas absolument compétent. Je rappelle

votre attention sur ce point, afin de ne vous tromper ni dans un sens,

ni dans un autre.

Il ajoutait cela... par compassion. Une terrible intuition me

l’affirmait, à mesure qu’il parlait. J’étais certaine qu’il _savait_ et

ne voulait pas me dire... Je n’ai pas bougé. Toute ma sensibilité

semblait morte. Et j’ai seulement articulé une dernière question:

--Soit, docteur, il vous est impossible de me répondre nettement comme

je l’aurais désiré. Mais dites-moi ceci, et avec la même conscience:

estimez-vous que je compromets l’avenir en attendant un mois pour me

soumettre à l’opération que vous jugez indispensable?

Il a passé la main sur son front; puis cette main s’est abattue sur le

bras de son fauteuil. Il réfléchissait:

--Ce retard que vous réclamez si... impérieusement, a-t-il pour vous une

importance... capitale?

--Oui!... Oh oui!...

Je me suis arrêtée court, sentant que mon cœur avait crié ce «oui». Et

une flamme a couru sur ma pâleur. Le regard aigu du docteur

m’enveloppait. Aussi clairement que s’il avait parlé, j’ai deviné qu’il

pensait: «Cette petite femme, qui tient son mari pour un étranger, doit

avoir un amant; et elle veut profiter avec lui d’un mois de liberté...»

Mais que me faisait son jugement?

J’attendais l’arrêt qui se précisait derrière ce front impénétrable:

--Eh bien? docteur...

--Eh bien, madame, si vous le souhaitez... par-dessus tout!...

attendez... Mais souvenez-vous que c’est à vos risques et périls, et

contre mon avis radical.

Mes épaules ont eu un geste d’insouciance.

--Je le sais... Vous m’avez bien avertie! Donc si j’attends, il n’en

sera sans doute rien de plus pour l’avenir?

Avec une espèce de gravité, il a prononcé:

--Je ne le pense pas...

--C’est bien. Je vous remercie, docteur.

Je me suis levée. Je n’avais plus rien à demander. Plus rien! A quoi

bon? Il ne m’aurait pas éclairée davantage. Au plus profond de moi-même,

une évidence s’imposait: cet homme, qui ne voulait pas me tromper, ne

m’avait apporté aucune affirmation réconfortante pour l’avenir.

Mes yeux ont erré sur la pièce austère où j’avais l’impression que je

venais de subir une condamnation. J’ai interrogé:

--Dois-je revenir? docteur.

--Ce serait inutile, quant à présent. Demain, dans huit jours, je vous

dirais ce que je vous ai dit aujourd’hui: si vous n’avez pas, je vous le

répète encore une dernière fois, en insistant, si vous n’avez pas, pour

attendre, une de ces raisons qui priment les exigences de la raison,

voyez tout de suite le chirurgien qui vous soignera comme vous devez

l’être...

J’ai incliné lentement la tête. Nos yeux se croisaient, interrogateurs

et attentifs.

--Merci encore, docteur. Je vais réfléchir... Et je ferai ce qui me

paraîtra le meilleur.

Il a entr’ouvert la bouche, comme pour ajouter quelque chose. Mais il

s’est tu, et m’accompagnant au seuil de son cabinet, il a soulevé la

portière. Alors--d’un accent singulier, où dominait une sorte de bonté

autoritaire, il m’a dit:

--Adieu, madame. Soyez sage... autant que vous êtes vaillante.

Je suis sortie; comme sort une dame en visite. Sur le seuil, nos yeux se

sont encore rencontrés. Qu’y avait-il, au fond des miens?... Un

désespoir glacé, sans pleurs ni cris. Dans les siens,--était-ce une

aberration de mon esprit surmené?--il m’a semblé trouver une espèce de

sympathie compatissante. Peut-être, après tout, si habitué fût-il à voir

souffrir, il avait pitié de la pauvre chose, fragile et menacée, que je

sais être maintenant.

Mais ni l’un ni l’autre, nous n’avons rien dit de plus. Ce que nos

bouches n’articulaient pas, nos pensées, silencieusement, se l’avouaient

en cette dernière minute. Ah! il y a des intuitions qui ne trompent pas!

J’ai descendu l’escalier lentement. Oh! oui, lentement... Mes pieds,

d’ordinaire si légers, semblaient devenus lourds infiniment; c’est

qu’ils soutenaient une créature écrasée. Tout bas, je murmurais: «Mon

amour, mon pauvre amour, vous m’êtes cher plus que ma vie...»

Et mon cœur était broyé par une douleur que jamais encore je n’avais

connue.

Sous la grand’porte, je me suis arrêtée, éblouie. Une nappe de soleil

ruisselait sur la chaussée poudreuse. Au-dessus de ma tête, le ciel

était de ce bleu ardoisé des jours d’orage. Des voitures, des passants,

circulaient. Devant moi, coulait le torrent de la vie... Et je le

regardais, me demandant combien de temps encore il allait m’emporter!

La question est montée à mon cerveau du plus profond de mon être... Et

je ne sais quelle horrible conviction m’a étreinte que, pour moi, la vie

était close. Pas une fois, le docteur ne m’avait dit: «Soyez sans

inquiétude, vous n’avez rien à craindre.» Au contraire, il avait apporté

une insistance obstinée, lourde de sous-entendus, à me recommander un

traitement immédiat...

Et tandis que je songeais ainsi, ouvrant d’un geste machinal mon

ombrelle, pour m’aventurer dans la rue sans ombre, un souvenir, tout à

coup, a surgi des brumes de ma mémoire. L’anecdote racontée chez

Marinette, par le docteur Valprince. La fraîche jeune femme venue pour

le consulter, nullement inquiète et que, tout de suite, il avait

reconnue atteinte d’un mal qu’on ne guérit pas.

Un frisson m’a secouée. Oh! Dieu, pourquoi est-ce que je me rappelais

cela? Avais-je là cette réponse inutilement demandée au docteur

Vigan?... Une épouvante me saisissait. Dans cette rue ensoleillée, je me

sentais aussi perdue qu’au milieu des ténèbres. Alors, vite, je suis

partie pour regagner ma maison. Ainsi une bête blessée va se cacher dans

son trou. J’ai traversé mon appartement désert, où les volets étaient

clos, les meubles et les tentures disparus sous les voiles d’été, où mon

pas heurtait les parquets sans tapis. J’ai gagné ma chambre, moins

inhospitalière, là, il y avait des fleurs, des livres, mes bibelots

familiers. J’ai écarté les persiennes; il me semblait que j’étouffais.

Le soleil avait disparu; et les nuées d’orage plombaient le ciel

obscurci. J’ai rejeté mon chapeau, mes gants, et je me suis abattue dans

une bergère, les mains serrées, broyée par l’angoisse. Et déjà pourtant,

essayant d’instinct, tant il y a de ressort dans mon être, de remonter

la pente de l’abîme, vers lequel je me voyais précipitée...

Mais en même temps; je sentais que je ne pouvais pas lutter... que je

voulais l’impossible. Mon esprit se débattait dans le vide avec sa

coutumière force de résistance... A quoi se fût-il rattaché? Mon

impression était plus forte que tout raisonnement. Et puis, c’était

horrible, ce dégoût de mon propre corps, qui m’envahissait, à l’idée du

mal vivant en moi comme un animal méchant, agrippé sur une proie.

Un coup à ma porte m’a arrachée au cauchemar.

La voix de Céline a annoncé:

--M. de Meillane.

--C’est bien. J’y vais.

J’avais dit: «J’y vais.» Et je ne bougeais pas, cependant, effrayée de

le voir, lui, mon bien-aimé, à qui je ne veux dire rien.

Mon orgueil et mon amour se refusent à lui avouer ma déchéance. En ce

moment, je ne supporterais pas de l’en voir instruit. Mes dernières

semaines de bonheur avec lui, je les veux! Après, quand il sera parti,

je subirai toutes les horreurs que l’on m’imposera... Mais il ne faut

pas qu’il sache!

Je me suis levée, toute ma volonté tendue pour me dominer. J’ai lissé

mes cheveux, mis un peu de poudre sur ma figure décomposée.

Et je suis entrée dans le petit salon où nous avons passé des heures si

douces...

--Viva chérie, je vous dérange, j’arrive trop tôt! Mais je me suis

trouvé libre de meilleure heure que je ne pensais; et j’avais tellement

besoin de vous voir que...

Il s’est interrompu. Tous mes efforts étaient vains pour lui cacher

l’altération de mon visage, pour sourire, pour lui apporter un regard où

il trouverait seulement mon amour...

Il a jeté une sourde exclamation et m’a attirée, mes deux mains

enveloppées dans les siennes:

--Viva, qu’y a-t-il?... Que vous est-il arrivé?

Oh! la tendresse de cette voix inquiète après l’agonie de la solitude!

Toute mon énergie s’est soudain brisée. Et, sans réfléchir, d’un élan de

petite fille, je me suis jetée sur sa poitrine et prise à sangloter avec

tout le désespoir qui, depuis une heure, s’amassait en moi.

Lui, presque impératif d’abord, répétait:

--Viva, mon amour, qu’avez-vous?... dites-moi!... je vous en supplie...

Puis, sans doute, il a senti que ce qu’il me fallait dans cette tempête

de douleur, ce n’était pas des questions, mais de la tendresse... Sans

un mot, il m’a emmenée vers le canapé, me gardant contre lui, la tête

sur son épaule. Et dans la détente de mes nerfs, je suis restée ainsi,

secouée de sanglots, contre le cœur qui m’aimait, souffrait de ma

souffrance, plus encore que moi-même; serrée contre lui, comme si ses

bras eussent été le seul refuge que je pouvais rencontrer! Sur mes

cheveux, je sentais le frôlement de sa main apaisante, et sur mon visage

la caresse très douce de son regard, de ses lèvres. J’entendais sa voix

me murmurer les mots que personne ne m’a dits depuis des années...

J’étais si épuisée qu’une seconde, la tentation m’a effleurée de lui

livrer mon secret. C’est qu’il m’apparaissait si lourd à porter, ce

secret d’inquiétude! Mais alors, c’en était fait de la joie de nos

derniers jours! Et je me suis tue, puisque son amour ne peut rien...

rien, pour moi...

J’ai murmuré seulement, les paupières closes, pour être sûre qu’il n’y

lirait pas:

--Jacques, j’ai reçu tantôt une très pénible révélation que je dois être

seule à connaître... en ce moment...

--Au sujet de votre mari?

Les mots sûrement lui avaient échappé, avant que sa volonté les eût

arrêtés.

--Non, pas au sujet de mon mari. Plus tard, vous saurez, mon ami, mon

ami unique... Aujourd’hui, laissez-moi pleurer un instant... Ensuite,

vous m’aiderez à oublier jusqu’au jour où je pourrai vous dire ce qui

m’a... bouleversée. Vous ne m’en voulez pas, n’est-ce pas, de mon

silence?... Oh! Jacques, ne soyez pas fâché contre moi!

--Être fâché contre vous! mon pauvre amour. Quelle folle idée! ma

précieuse petite chérie... Vous parlerez quand vous voudrez, quand vous

jugerez devoir le faire... Calmez-vous, mon aimée...

Oui, je me calmais. Le sceau s’appuyait sur ma bouche. Je me suis

redressée. J’ai glissé les doigts dans mes cheveux tout froissés, et

tamponné mon mouchoir sur mes yeux brûlants. J’ai dit, avec une ombre de

sourire:

--Jacques, ne me regardez pas, je dois être affreuse!...

A tout prix, maintenant, je veux qu’il ne me voie plus que jolie, afin

de lui laisser un bon souvenir...

Il a un peu souri, lui aussi, mais sans gaîté; et je devinais la

question anxieuse qui palpitait en lui, à laquelle je m’interdisais de

répondre.

--Allons, cela va mieux, puisque la coquetterie reparaît!

Devant la glace, je promenais la houpette de ma boîte de poudre sur mes

joues meurtries par les larmes.

--Viva chérie, voulez-vous que j’envoie un télégramme pour me

décommander au dîner qui me privait d’être avec vous ce soir. Et je vous

emmènerai... comme hier. Tant pis pour les affaires! Qu’est-ce auprès de

vous? petite aimée.

Mais je n’ai pas consenti, autant pour lui que pour moi qui étais à bout

de force. Seulement, j’ai accepté qu’il reste jusqu’à la dernière

minute. Il a dû arriver tellement en retard que j’ai été saisie de

confusion quand j’ai vu l’heure, lui parti enfin!--parce que, dans un

éclair de sagesse, je l’avais renvoyé...

Mais comme nous avions doucement causé! Il faisait des projets d’avenir

que j’écoutais, bercée par ces promesses de bonheur auxquelles je ne

croyais plus. Et pourtant, sa chaude confiance engourdissait un peu ma

détresse. Par instant, je me rappelais, comme un cauchemar dont j’étais

réveillée, ma visite chez le docteur... Je me disais que je m’étais

affolée à tort; que, plus calme, j’allais le comprendre...

Nous avons combiné--comme deux amants... que nous ne sommes pas... que

nous ne serons pas!--des moyens pour nous voir, pendant ces quelques

semaines que j’ai gardées «au péril de ma santé», dirait le docteur,

pour les lui donner.

Car demain, je pars à l’Hersandrie, chez père, où il sera sûrement

invité pour la chasse, mais ne pourra me faire que des visites bien trop

officielles, à notre gré. Alors, je reviendrai à Paris, puisque

heureusement Le Perray n’en est pas loin... Et aussi, nous aurons la

forêt pour nous retrouver, bien seuls, quand il n’ira pas jusqu’à

l’Hersandrie, afin d’éviter les commentaires...

Mon aimé, comment, sans vous, vais-je supporter l’existence, avec la

pensée qui me dévore, de l’avenir menaçant... Oh! que j’ai peur de la

nuit qui vient! A combien de choses cruelles je vais songer!

La nuit tombe... · 第 62 / 86 题