2 septembre.

Le train file. Une course vertigineuse d’express. Paris, maintenant, est

bien proche... Et je m’aperçois que je ne voudrais pas encore

arriver!... J’ai peur de ce que je vais y trouver... Peur de la

révélation qui m’attend peut-être. Peur--l’aurais-je jamais cru?--peur

de le revoir, mon ami chéri. Si lui, si moi, nous allions être autres...

Si l’enchantement n’était plus...

Alors, pour me dérober à trop de questions inquiètes, je me suis mise à

écrire, lasse de la nuit passée sans parvenir à sombrer dans la

bienfaisante mort du sommeil. Pourtant, bien résolue à dormir, je

m’étais allongée sur ma couchette; ayant pu être seule dans ma cellule

de voyageuse, ma femme de chambre installée dans un compartiment voisin.

Mais, en vain, je suis demeurée immobile ainsi qu’une enfant très sage,

m’appliquant à ne pas penser ni à écouter le bruit du train trépidant.

Le repos n’est pas venu. J’ai dû subir ce silence de la nuit où l’esprit

acquiert une terrible clairvoyance.

Enfin l’aube s’est montrée! Mes yeux qui songeaient, larges ouverts,

l’ont vue apparaître; laiteuse tout d’abord, puis grise sous la brume de

chaleur que le soleil ne pouvait vaincre.

Alors, les fantômes ont reculé. Mais ils m’avaient brisée. Passive, j’ai

regardé fuir les villages où la vie se réveillait; où dans les chemins,

déserts encore, marchait parfois, toute menue, la silhouette d’un

travailleur matinal. Sous les arbres jaunissants, des cours d’eau

paisibles luisaient. Dans les prairies, des vaches paissaient déjà,

leurs têtes lourdes relevées un instant au bruyant éclair du train. Par

la vitre abaissée, je sentais venir sur mon visage un souffle tiède, un

peu humide, qui soulevait mes cheveux; et quand je renversais à demi la

tête je ne voyais plus que l’infini gris de ce ciel de septembre,

doucement mélancolique.

Et puis, tout à coup, un choc du train m’a fait heurter ma poitrine, du

côté où est l’invisible mal. Je me suis souvenue...

Et pour fuir la hantise ravivée, j’ai sauté hors de ma couchette; et,

activement, je me suis appliquée à réparer de mon mieux les traces de

cette nuit d’insomnie. L’eau froide m’a été bienfaisante; a ramené une

onde presque rose sur la peau pâlie, effacé un peu le cerne des yeux.

Mes cheveux lissés, tordus sous ma toque soigneusement remise, mon voile

ombrant le tout, j’ai constaté que je pourrais affronter le regard de

mon ami... s’il me faisait cette surprise de venir m’accueillir à la

descente du train, quoique je me sois bien gardée de lui indiquer

l’heure de mon arrivée.

Mais mon stupide cœur, trop sensible à toutes les nuances, voudrait

qu’il se fût informé et qu’il fût là.

Est-ce ridicule, s’il n’y est pas, une bouffée de froid, je le sens, me

gèlera un instant? Je sais si bien qu’il me trouverait, moi,

l’attendant.

La nuit tombe... · 第 59 / 86 题