19 août.

Marinette ne s’est doutée de rien. Tous les grelots qui tintent

joyeusement dans sa jeune vie font, autour d’elle, trop de bruit pour ne

pas la distraire. Et puis, à mon égard, elle n’est plus guère, ma petite

enfant d’autrefois, qu’une fugitive visiteuse qui s’arrête avec des mots

affectueux--souvent bien quelconques--quand elle sent le besoin de

retrouver ma tendresse... O mon petit papillon chéri, vous ne soupçonnez

donc jamais tout le bien que vous pourriez faire au cœur de votre

«grande»?

Ce matin, elle est entrée dans ma chambre avec une dépêche décachetée,

m’a chaudement embrassée, s’est prise à fourrager parmi mes bibelots,

sur la table à écrire. Puis son délicieux visage très rose, elle m’a

confié, et ses yeux m’observaient, un peu chercheurs:

--Je viens de recevoir des nouvelles de Bob. Il a dicté une lettre à sa

garde, me dit-il. Nous allons l’avoir. Son bras se remet. Il est bien

soigné.

--Par la Danaïde...

--Il ne le dit pas... Mais je pense qu’elle vient le voir... c’est bien

le moins! Tu ne trouves pas?... Puisque c’est par sa faute qu’il a été

blessé...

--Évidemment, elle lui doit bien cela!

Ma voix est paisible. Pourtant un choc m’avait atteinte quand Marinette

avait prononcé le nom de Robert. Brutalement, je retrouvais la chaîne,

un moment oubliée. C’est pourtant vrai qu’aux yeux du monde, j’ai un

mari... Et je me considérais comme une fiancée! Un peu d’ironie avait dû

se glisser dans mon accent, car Marinette qui joue avec des bagues,

coule vers moi un coup d’œil semi-inquiet.

--Tu lui en veux beaucoup, à ce pauvre Robert?

--Non, je ne lui en veux pas du tout!

Elle ne peut savoir à quel point je dis vrai! Lui en vouloir, parce

qu’il m’a donné le courage de recouvrer mon indépendance? Oh! non, je ne

lui en veux pas!

Un instant de silence. Mes yeux suivent les frissons de l’eau verte,

sous ma fenêtre.

Marinette s’est levée et, devant la glace, tourmente les cheveux fous

qui moussent autour de son front. Puis elle revient vers moi, petit

tourbillon parfumé, et me jette ses bras autour du cou. Les lèvres

fraîches caressent mon visage de baisers légers.

--Tu es un amour, Viva. Ah! si tu voulais, comme tu empêcherais bien Bob

d’aller attraper des coups de pistolet... bêtement! pour défendre ou

garder une Danaïde!

Encore une minute de silence. Par delà le lac étincelant, mes yeux, ceux

de l’âme, aperçoivent les cimes de la Maloja...

--Oui... Mais je ne le veux pas... Je ne le veux plus. J’ai essayé

autrefois! Il y a longtemps... longtemps! La Viva qui l’a tenté en ces

jours lointains n’existe plus du tout. Celle d’aujourd’hui, petite

Marinette, ne désire plus que sa liberté, sa liberté complète!

Encore un coup d’œil, un brin embarrassé, de Marinette. Puis, bien

innocemment, j’en jugerais, elle s’exclame:

--Tu vas t’ennuyer sans Meillane. Vous étiez si amis! Paul, le sage

Paul, prétend que ça vaut mieux qu’il soit parti, car tu aurais fini par

être compromise. Il m’a bien amusée avec sa réflexion!

Ici, je juge prudent d’entraîner Marinette hors de ce délicat terrain;

et j’interroge, sûre du succès de ma diversion:

--As-tu des nouvelles de ton amie Valprince?

L’effet est instantané.

--Oui, ce matin même. Une lettre délicieuse!

Robert, sa fâcheuse aventure, Meillane, moi, nous nous évaporons

littéralement du cerveau de Marinette. Et malgré mes dénégations, il me

faut entendre différents passages de ladite lettre.

--Tu vois quelle femme exquise elle est!... Comme toi!

--Plus que moi, certes!

--Autrement, voilà tout...

Je n’insiste pas et bientôt Marinette me quitte pour une petite flânerie

avant le déjeuner.

Je reste à songer. Devant ma fenêtre, j’entends jouer les enfants sous

la garde d’Agnès; et jusqu’à moi montent la voix d’oiselet d’Hélène, le

timbre plus masculin de Guy.

Pourquoi Marinette m’a-t-elle si bien rappelé que je suis toujours en

puissance de mari? Que de mois vont passer avant que je sois délivrée!

Et d’autres mois encore, avant que je puisse être emportée, devenue son

bien, par l’être qui m’a conquise sur moi-même!

Le divorce, je l’obtiendrai... Mais quand? Attendre, il faut attendre...

Et l’avenir, c’est la colline de sable qui s’écroule quand on croit

l’avoir gravie.

La nuit tombe... · 第 52 / 86 题