Le rêve est fini.
C’est bien vrai. Il m’a quittée.
Pourquoi l’ai-je laissé partir? Jamais plus, peut-être, nous ne
retrouverons des jours pareils à ces derniers que nous venons de
vivre... Où j’ai été vraiment sa Viva; celle que son souverain amour a
créée; qui se livre à lui avec une confiance absolue, avec un cœur
nouveau que nul n’a possédé, qu’il a délivré des doutes, des craintes,
des souvenirs mauvais... Et pourtant un cœur qui sait... Comme savent la
pensée, l’âme de femme que je lui apporte, tels qu’il les veut, ayant
connu tant des saveurs, des parfums, des poisons de l’arbre de vie.
Près de lui, j’oubliais cette science dangereuse, purifiée par la source
où il me faisait boire. Ah! quel gouffre entre mon ivresse affolée de
jeune épouse et le sentiment si profond, presque grave que, recueillie,
j’enferme en moi aujourd’hui, comme les croyants gardent leur Dieu.
Mais il est parti.
Une seconde, j’ai eu la tentation lâche de le retenir. Un cri
involontaire m’est venu hier, quand, à son adieu, j’ai eu la sensation
de l’irrévocable.
--Oh! pourquoi partez-vous? Pourquoi me laissez-vous?
--Mon amour, c’est pour quelques jours seulement.
--Que sait-on jamais!
D’un geste violent, il m’a saisie entre ses bras.
--Viva, que voulez-vous dire? Est-ce que, moi parti, vous allez vous
reprendre? Est-ce que vous ne m’avez pas promis d’être mienne?
--Si... Oh! si!... A jamais, cher, je suis à vous. Mais tant de choses
sont entre nous...
--Nous les écarterons... N’ayez pas peur, ma bien-aimée.
Je restais serrée contre lui comme un bébé qui a peur, raidissant ma
volonté pour ne pas supplier encore:
--Restez... Oh! restez...
Heureusement, j’ai pu ne rien dire... C’eût été mal de le retenir,
sachant que sa mère le désire près d’elle,--lui, un passant, en
France,--au jour d’anniversaire qui réunit tous ses enfants. Un obscur
remords fût né entre nous; chez moi, de mon égoïsme; chez lui, de sa
faiblesse...
Il est parti. J’essaie d’être brave en me répétant--à satiété!--que dans
quinze jours, nous nous retrouverons. Je vais quitter Saint-Moritz à la
fin de la semaine prochaine. Je repasserai par Paris--où il sera--avant
d’aller m’installer chez père pour septembre et octobre. Là, je suis si
libre, que j’arriverai bien à profiter de son dernier mois en France.
Je me dis tout cela... Et parce que je ne sens plus son amour
m’envelopper étroitement, mon âme est glacée... Un être dépouillé du
vêtement qui lui tenait chaud!