21 août.

_Lui_ présent, j’ai pu m’enclore dans le monde enchanté qu’il m’avait

ouvert.

Mais maintenant qu’il est loin, je regarde hors de l’éden; et tout de

suite, le vol troublant de mes pensées recommence; leurs ombres glissent

sur mon ciel.

Hélas! il n’est plus là pour les écarter!

Quand je lis sa chère causerie quotidienne, si vivante qu’elle

m’apporte--quelques minutes...--l’illusion de présence, alors la

confiance m’apaise, et j’espère... Mais après!... Après, je réfléchis.

Ce matin, il m’écrit:

«Sitôt votre retour à Paris, vous commencerez, n’est-ce pas, mon cher

amour, les démarches qui vous libéreront et vous donneront à moi, afin

que je puisse enfin vous montrer ce que c’est, une femme adorée.»

Me libérer!... oui.

Et ensuite?... Ensuite, un jour, il m’emmènera devant un monsieur qui,

en vertu des conventions sociales, me conférera le droit de vivre en

épouse, légalement, auprès de l’homme que j’aime. Et puis ce sera tout.

Cérémonie si puérile et absurde, que je me demande pourquoi m’y prêter

et attendre, pour être à lui, la vaine permission octroyée par la loi...

La lecture de sa lettre achevée, il m’arrive de fermer les yeux afin de

le mieux voir en mon âme... Est-ce bien moi la moqueuse, la

désenchantée, la sceptique qui, avide, recueille ainsi l’onde du bonheur

venue jusqu’à elle!

Que de chemin parcouru depuis le soir où il est entré dans ma loge,

visiteur inconnu, posant sur moi son vif regard; où je l’ai accueilli

indifférente, sans nulle intuition que c’était ma destinée qui

entrait...

Maintenant, j’ai presque peine à retrouver son visage de nos premières

rencontres; un peu froid, un peu impérieux, son allure de clubman très

correct, l’ironie gamine et gaie de son sourire, l’éclat de ses yeux,

alors sans caresses.

Ce Meillane-là, c’est celui de tout le monde. Non pas celui que je

connais maintenant... Celui de la Maloja!...

Oh! la Maloja!... Entrerai-je jamais dans le paradis qu’il m’a montré ce

jour-là?... Tant de mois doivent passer encore, avant qu’il ait le droit

de m’y emporter! Et dans cinq semaines, il sera parti...

Il ne sera pas là pour me soutenir dans les heures mauvaises qui vont

venir, où il me faudra lutter; et pour vaincre, dévoiler ma misère

d’épouse, revivre les jours torturés d’autrefois...

Quelle femme serai-je après cette épreuve?

Aurai-je la force de recommencer ma vie, avec un cœur nouveau, oubliant

l’amoureuse que je fus jadis pour un autre qui m’a laissé la terreur et

le dégoût de l’amour?...

Oh! le triste don que je vous accorderai, mon ami, en me confiant à

vous, toute meurtrie du mal que l’autre m’a fait!

Que j’ai peur de moi!... Que j’ai peur pour vous!

Là-bas, quand vous serez bien loin, soustrait à l’enchantement par votre

nouvelle existence, si vous alliez regretter votre généreuse folie?

Oui, folie!... Oui, généreuse, oh! combien!... Ne protestez pas, mon

chéri. Car ce n’est pas l’égoïste recherche de votre plaisir qui vous a

rendu... ce que vous avez été pour moi, depuis qu’une volonté inconnue

nous a rapprochés.

Telle je suis, c’est vrai, je vous ai plu. Mais vous n’avez pas imité

tous ceux qui rôdaient autour de mon isolement... Votre promesse d’être

seulement «mon ami», vous l’avez bien tenue! Plus qu’à vous-même, vous

avez pensé à moi, ayant pitié de la détresse de mon cœur que vous aviez

devinée et essayiez de consoler...

Et pour un homme épris comme, peu à peu, vous le deveniez, c’était très

difficile ce rôle que vous acceptiez, justement parce que votre amie

vous était très chère--plus que vous-même.

O mon bien-aimé, comment vous remercierai-je assez d’une telle preuve de

votre tendresse! Vous ne soupçonnez pas à quel point je suis fière que

vous soyez ainsi. Grâce à vous, je sais maintenant combien il est

délicieux d’estimer autant qu’on aime. C’est une joie que je ne

connaissais pas!

Mais qu’ai-je à vous offrir pour tout ce que je reçois de vous? Mon

cœur, mes caresses--et mon cruel passé de femme.

La nuit tombe... · 第 53 / 86 题