_Lui_ présent, j’ai pu m’enclore dans le monde enchanté qu’il m’avait
ouvert.
Mais maintenant qu’il est loin, je regarde hors de l’éden; et tout de
suite, le vol troublant de mes pensées recommence; leurs ombres glissent
sur mon ciel.
Hélas! il n’est plus là pour les écarter!
Quand je lis sa chère causerie quotidienne, si vivante qu’elle
m’apporte--quelques minutes...--l’illusion de présence, alors la
confiance m’apaise, et j’espère... Mais après!... Après, je réfléchis.
Ce matin, il m’écrit:
«Sitôt votre retour à Paris, vous commencerez, n’est-ce pas, mon cher
amour, les démarches qui vous libéreront et vous donneront à moi, afin
que je puisse enfin vous montrer ce que c’est, une femme adorée.»
Me libérer!... oui.
Et ensuite?... Ensuite, un jour, il m’emmènera devant un monsieur qui,
en vertu des conventions sociales, me conférera le droit de vivre en
épouse, légalement, auprès de l’homme que j’aime. Et puis ce sera tout.
Cérémonie si puérile et absurde, que je me demande pourquoi m’y prêter
et attendre, pour être à lui, la vaine permission octroyée par la loi...
La lecture de sa lettre achevée, il m’arrive de fermer les yeux afin de
le mieux voir en mon âme... Est-ce bien moi la moqueuse, la
désenchantée, la sceptique qui, avide, recueille ainsi l’onde du bonheur
venue jusqu’à elle!
Que de chemin parcouru depuis le soir où il est entré dans ma loge,
visiteur inconnu, posant sur moi son vif regard; où je l’ai accueilli
indifférente, sans nulle intuition que c’était ma destinée qui
entrait...
Maintenant, j’ai presque peine à retrouver son visage de nos premières
rencontres; un peu froid, un peu impérieux, son allure de clubman très
correct, l’ironie gamine et gaie de son sourire, l’éclat de ses yeux,
alors sans caresses.
Ce Meillane-là, c’est celui de tout le monde. Non pas celui que je
connais maintenant... Celui de la Maloja!...
Oh! la Maloja!... Entrerai-je jamais dans le paradis qu’il m’a montré ce
jour-là?... Tant de mois doivent passer encore, avant qu’il ait le droit
de m’y emporter! Et dans cinq semaines, il sera parti...
Il ne sera pas là pour me soutenir dans les heures mauvaises qui vont
venir, où il me faudra lutter; et pour vaincre, dévoiler ma misère
d’épouse, revivre les jours torturés d’autrefois...
Quelle femme serai-je après cette épreuve?
Aurai-je la force de recommencer ma vie, avec un cœur nouveau, oubliant
l’amoureuse que je fus jadis pour un autre qui m’a laissé la terreur et
le dégoût de l’amour?...
Oh! le triste don que je vous accorderai, mon ami, en me confiant à
vous, toute meurtrie du mal que l’autre m’a fait!
Que j’ai peur de moi!... Que j’ai peur pour vous!
Là-bas, quand vous serez bien loin, soustrait à l’enchantement par votre
nouvelle existence, si vous alliez regretter votre généreuse folie?
Oui, folie!... Oui, généreuse, oh! combien!... Ne protestez pas, mon
chéri. Car ce n’est pas l’égoïste recherche de votre plaisir qui vous a
rendu... ce que vous avez été pour moi, depuis qu’une volonté inconnue
nous a rapprochés.
Telle je suis, c’est vrai, je vous ai plu. Mais vous n’avez pas imité
tous ceux qui rôdaient autour de mon isolement... Votre promesse d’être
seulement «mon ami», vous l’avez bien tenue! Plus qu’à vous-même, vous
avez pensé à moi, ayant pitié de la détresse de mon cœur que vous aviez
devinée et essayiez de consoler...
Et pour un homme épris comme, peu à peu, vous le deveniez, c’était très
difficile ce rôle que vous acceptiez, justement parce que votre amie
vous était très chère--plus que vous-même.
O mon bien-aimé, comment vous remercierai-je assez d’une telle preuve de
votre tendresse! Vous ne soupçonnez pas à quel point je suis fière que
vous soyez ainsi. Grâce à vous, je sais maintenant combien il est
délicieux d’estimer autant qu’on aime. C’est une joie que je ne
connaissais pas!
Mais qu’ai-je à vous offrir pour tout ce que je reçois de vous? Mon
cœur, mes caresses--et mon cruel passé de femme.