J’avais refusé de dîner chez Marinette qui, tout à fait rassurée sur le
sort de Robert, avait, ce soir, cercle «intime»... Or, j’ai expérimenté
comment elle conçoit l’intimité; et, en ce moment, j’ai une terreur
presque maladive du monde et de sa curiosité à mon endroit.
Je regagnais l’hôtel par le chemin du lac, l’âme si meurtrie que même
l’apaisante douceur du crépuscule n’avait plus sur elle sa puissance de
baume. Ah! quelle angoisse cachait mon air de promeneuse, alors que
j’avançais, lente, sous les arbres, les yeux errants sur le lac d’eau
sombre.
Brusquement, à un détour, je me suis trouvée face à face avec _lui_,
Meillane, qui venait en sens contraire.
Tous deux, nous nous sommes arrêtés, sans un mot, sans même nous tendre
la main; je me le rappelle maintenant. Mais nos regards s’étaient jetés
l’un vers l’autre. Un silence de quelques secondes.
Puis, une exclamation a jailli de mes lèvres qui tremblaient, avant que
ma volonté les eût closes:
--Nous ne sommes donc plus amis?
--Qui peut vous faire croire cela, madame? Oh! je suis toujours à vous,
bien à vous!
Il s’est arrêté; mais il continuait à me regarder avec une expression
que j’ignorais dans ses yeux, une sorte de sévérité âpre et
ardente,--tant d’amertume aussi!...
Et ainsi, il ressemblait si peu au Meillane de Samaden, que la terreur
du «jamais plus» m’a mordu le cœur. Alors, sans me comprendre, lui que
j’avais cru mon ami, il m’abandonnait à l’heure même où j’aurais eu tant
besoin de le trouver?... Il ne le devinait pas, lui si clairvoyant!
Ma peine a été si forte que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je
me suis détournée vite, me reprenant à marcher.
Il m’a suivie. Mais il se taisait comme moi qui avançais lentement,
écrasée par une lassitude découragée. Je devais avoir le visage dur que
me donne une souffrance que je ne veux pas avouer.
Nous avons ainsi fait quelques pas dans l’allée presque déserte, où nous
croisions de rares promeneurs. Puis, tout à coup, dans une irrésistible
soif d’atteindre sa pensée qui se dérobait, j’ai interrogé brusquement:
--Vous avez appris que, là-bas, mon mari s’est battu parce qu’un Yankee
prétendait lui disputer sa maîtresse?
--Oui, j’ai appris ce duel...
Son accent est bref. De nouveau, il se tait. Et c’est moi qui continue:
--Vous avez appris... Et vous me méprisez d’accueillir sans plus de
colère la nouvelle injure qui m’est faite?
Il ne répond pas aussitôt et je devine que, me sentant toute
frémissante, il hésite sur les mots qu’il peut me dire.
Mais j’insiste. Cette barrière de silence entre nous m’est devenue
intolérable.
--Vous ne me répondez pas; pourquoi?... Je veux savoir... Même si c’est
du mal de moi que vous pensez!
--Penser du mal de vous, madame? De quel droit me permettrais-je de
blâmer ou d’approuver... quand j’ignore?... Vous seule pouvez être juge
de la conduite à tenir en cette circonstance.
Il a parlé presque gravement, avec la même réserve froide qu’il aurait
montrée à une étrangère dont les faits et gestes ne peuvent en rien le
toucher.
Pourtant ce qu’il vient de dire, c’est, j’en ai la certitude, la
conclusion d’une ardente discussion soutenue avec lui-même. Rebelle à
tous les compromis, son intransigeante droiture n’admet pas mon attitude
désintéressée, devant l’acte de mon «mari». Aussi, il n’a pas eu un
geste même de protestation quand je lui ai dit qu’il me méprisait!... Et
je jette, vibrante d’amertume:
--Vous ne me jugez pas, soit! Mais vous répudiez une amie dont les
chroniques médisantes racontent la dernière mésaventure, ces jours-ci!
Et, tout bas, vous pensez qu’après tout, je recueille ce à quoi je me
suis exposée en acceptant une situation... que vous connaissez, comme
tout Paris!... et que vous condamnez!
--Dites plutôt que je ne comprends pas comment vous, vous si vraie, vous
avez pu l’admettre! Pour quelles raisons?... Ah! que de fois je les ai
cherchées, ces raisons, en arrivant à me demander si, tout simplement,
elles ne se résumaient pas en une seule...
Dans sa voix gronde une violence passionnée. Il est disparu, le Meillane
«lointain» qui, tout à l’heure, m’a abordée! Je répète:
--En une seule? laquelle?... Dites, j’ai le droit de savoir, puisque je
suis en jeu?
--Vous voulez savoir?... Eh bien, la vérité, la voici... et pardon si je
vous offense. A force de chercher à déchiffrer l’énigme que vous êtes,
j’en suis venu à me demander si, en dépit des apparences contraires,
vous n’étiez pas de ces femmes qui aiment toujours, malgré tout, l’homme
à qui elles se sont données... Et depuis deux jours, la question me
hante de nouveau. Et je vous fuis... tant je redoute que vous
m’apportiez la certitude qui me serait un supplice...
Je le regarde; un éclair doit flamber dans mes yeux:
--Quelle certitude?... Que j’aime encore Robert?... Comment! vous avez
pu supposer cela? Oh! pour quelle créature m’avez-vous prise? Et comment
avez-vous pu, me croyant capable de cette bassesse, m’appeler votre
amie?... Jamais je n’aurais imaginé que vous m’estimiez si peu!...
Il m’arrête avec une autorité frémissante:
--Ne dites pas de pareilles folies!... Je vous l’ai prouvé, à un
point... que moi seul, je connais, il est vrai..., quel respect j’ai de
vous!
Il a raison. Jamais il ne m’a dit un mot qui me rappelât que j’étais une
femme que nul ne protège. Ce qu’il a pu souhaiter de moi--car il est
homme...--il a eu la délicatesse généreuse de ne pas me le laisser
entendre.
Et ma révolte s’apaise. Je sens mourir ma résolution, obstinée de
silence. Il l’a bien gagné, de savoir le premier ce à quoi je suis
résolue pour l’avenir.
Une lente aspiration d’air dans ma poitrine haletante, et je reprends:
--Vous avez raison de ne pas me mépriser, car je ne l’ai pas mérité,
dans le passé... Et dans l’avenir, même les apparences ne seront plus
contre moi...
--Quoi?... Que voulez-vous dire?
--Une chose très simple, ceci... Quand vous serez au Canada, vous
apprendrez un jour, le plus prochain possible, que je ne dépends plus
que de moi-même... Que la loi, à son tour, nous a séparés, Robert
Doraines et moi.
J’entends une exclamation sourde déchirer ses lèvres:
--Vous voulez le divorce?
--Séparation, divorce... Peu m’importe. Je veux n’être plus jugée...
comme vous m’avez jugée!... Je veux le droit de vivre, loin d’un homme
qui ne m’est plus rien!...
--Pourquoi?...
L’étrange question... L’étrange accent de cette voix, qui fait un cri de
la question.
--Pourquoi?... Parce que je n’ai plus le courage... ou la _veulerie_, de
supporter la vie à laquelle le découragement, un découragement infini!
m’a fait consentir depuis trois années... Puisque je n’attends plus rien
de l’avenir, qu’est-ce que cela me faisait, de vivre là où ailleurs, du
moment que le pacte de notre séparation était bien tenu de la part de
Robert?... Mais maintenant je ne pourrais plus!... Il a eu tort de
partir... J’ai réfléchi, beaucoup réfléchi... J’ai connu le bienfait de
l’indépendance absolue qui, pour ma dignité, doit être désormais la
mienne. Et la solution fausse que nous avions adoptée me paraît si
avilissante, que je ne comprends plus comment j’ai pu l’accepter...
Quand Robert reviendra, je lui dirai tout cela!
J’ai parlé comme on se délivre d’un fardeau, tout d’un trait, saisie
d’une soif de crier ce qui est la vérité; autant pour moi que pour celui
qui m’écoute, je le sens, de tout son être, sa tête hautaine un peu
courbée.
Il réfléchit... Oh! comme il réfléchit!... et je murmure, mes yeux
cherchant les siens, troublée par son silence:
--J’ai raison, n’est-ce pas, mon ami?
Il tressaille. Presque bas, il prononce:
--Ce n’est pas à moi de vous dire que vous faites bien...
Il a ce même étrange accent, jamais entendu dans sa voix ferme, et que
je ne cherche pas à m’expliquer... Mais les yeux ont le regard des
meilleurs jours, le regard qui m’a ressuscitée... Et je sens sourdre, en
mon cœur, la source vive d’une joie qui m’envahit, comme monte la mer.
Je me remets à marcher, lui à mon côté. Avec une confiance d’enfant qui
se sent très chère, je prie:
--Alors, si je fais bien, ne me montrez plus une figure sévère.
Redevenez l’ami que vous étiez! Laissons tomber derrière nous les choses
cruelles!... Il reste si peu de jours avant votre départ! Faites-les moi
très doux, je vous en supplie. Il faut que j’y puise de la force pour
après... quand je serai seule à supporter...
Du même ton bas et vibrant, il murmure:
--Ma chère, très chère petite amie, si vous avez un peu besoin de moi,
est-ce que jamais j’aurai le courage de vous quitter!
--Il le faudra bien...
Je m’arrête court, car ma voix s’altère. Mes nerfs ont eu trop de
secousses depuis quelques jours!
Je suis lasse, oh! que je suis lasse! Je voudrais me reposer dans ce
silence, devant ce lac paisible, sous le large ciel couleur de mauve et
d’or, blottie contre le cœur qui veille sur moi... Et oublier passé,
avenir, tout, oh! tout ce qui n’est pas la douceur de me sentir
protégée!
Mais c’est impossible, cela.
D’ailleurs, pour m’obliger à la correction, voici que je suis revenue
devant mon logis où nous a conduits notre marche inconsciente. Des
groupes sont là, sur la terrasse, dans le parc, qui nous voient, nous
observent, tirent leurs déductions.
Et cette attention que je devine, rappelle aussitôt ma réserve en
déroute. Je redeviens une dame très correcte. Je tends la main à
Meillane, d’un geste d’adieu.
--Petite amie chère, vous ne voulez pas que nous nous quittions déjà!
Je souris de son accent indigné.
--Il est très tard!... Entendez-vous sonner la cloche du dîner?
--Qu’est-ce que cela vous fait?... Vous avez si faim?
Cette fois, je ris tout à fait du contraste entre cette prosaïque
question et nos précédentes paroles.
--Non! je n’ai pas si faim!... Un peu seulement parce que je suis
contente que vous ne soyez plus fâché après moi! Mais demain, nous nous
retrouverons!
--Bien entendu!... Car nous avons encore beaucoup de choses à dire...
De nouveau, l’accent qui m’étonne.
--Demain, je veux votre journée... Laissez-moi vous emmener hors
d’ici... où vous aimerez... A la Maloja?... Voulez-vous?
Oh! la tentation! Mon cœur a un sursaut d’allégresse et de désir si
violent, que je reste silencieuse, effrayée de ce désir et de cette
allégresse. Il serait fou de consentir... Et pour tant de raisons! Mais
d’ordinaire, je ne me préoccupe pas ainsi de la convenance de mes
actes...
Il lit mon hésitation dans les prunelles troublées que je lève vers lui.
Et avec un singulier mélange de volonté et de prière tendre, il insiste:
--Ne dites pas non, mon amie..., pour notre dernière promenade, sans
doute.
La dernière, c’est probable, oui. Pourquoi alors tant de vaine prudence!
J’aurai bien le temps d’être sage!
Et mes incertitudes ne sont plus que des feuilles mortes qui tombent. Et
je dis «oui».