15 août.

J’avais refusé de dîner chez Marinette qui, tout à fait rassurée sur le

sort de Robert, avait, ce soir, cercle «intime»... Or, j’ai expérimenté

comment elle conçoit l’intimité; et, en ce moment, j’ai une terreur

presque maladive du monde et de sa curiosité à mon endroit.

Je regagnais l’hôtel par le chemin du lac, l’âme si meurtrie que même

l’apaisante douceur du crépuscule n’avait plus sur elle sa puissance de

baume. Ah! quelle angoisse cachait mon air de promeneuse, alors que

j’avançais, lente, sous les arbres, les yeux errants sur le lac d’eau

sombre.

Brusquement, à un détour, je me suis trouvée face à face avec _lui_,

Meillane, qui venait en sens contraire.

Tous deux, nous nous sommes arrêtés, sans un mot, sans même nous tendre

la main; je me le rappelle maintenant. Mais nos regards s’étaient jetés

l’un vers l’autre. Un silence de quelques secondes.

Puis, une exclamation a jailli de mes lèvres qui tremblaient, avant que

ma volonté les eût closes:

--Nous ne sommes donc plus amis?

--Qui peut vous faire croire cela, madame? Oh! je suis toujours à vous,

bien à vous!

Il s’est arrêté; mais il continuait à me regarder avec une expression

que j’ignorais dans ses yeux, une sorte de sévérité âpre et

ardente,--tant d’amertume aussi!...

Et ainsi, il ressemblait si peu au Meillane de Samaden, que la terreur

du «jamais plus» m’a mordu le cœur. Alors, sans me comprendre, lui que

j’avais cru mon ami, il m’abandonnait à l’heure même où j’aurais eu tant

besoin de le trouver?... Il ne le devinait pas, lui si clairvoyant!

Ma peine a été si forte que j’ai senti mes yeux se remplir de larmes. Je

me suis détournée vite, me reprenant à marcher.

Il m’a suivie. Mais il se taisait comme moi qui avançais lentement,

écrasée par une lassitude découragée. Je devais avoir le visage dur que

me donne une souffrance que je ne veux pas avouer.

Nous avons ainsi fait quelques pas dans l’allée presque déserte, où nous

croisions de rares promeneurs. Puis, tout à coup, dans une irrésistible

soif d’atteindre sa pensée qui se dérobait, j’ai interrogé brusquement:

--Vous avez appris que, là-bas, mon mari s’est battu parce qu’un Yankee

prétendait lui disputer sa maîtresse?

--Oui, j’ai appris ce duel...

Son accent est bref. De nouveau, il se tait. Et c’est moi qui continue:

--Vous avez appris... Et vous me méprisez d’accueillir sans plus de

colère la nouvelle injure qui m’est faite?

Il ne répond pas aussitôt et je devine que, me sentant toute

frémissante, il hésite sur les mots qu’il peut me dire.

Mais j’insiste. Cette barrière de silence entre nous m’est devenue

intolérable.

--Vous ne me répondez pas; pourquoi?... Je veux savoir... Même si c’est

du mal de moi que vous pensez!

--Penser du mal de vous, madame? De quel droit me permettrais-je de

blâmer ou d’approuver... quand j’ignore?... Vous seule pouvez être juge

de la conduite à tenir en cette circonstance.

Il a parlé presque gravement, avec la même réserve froide qu’il aurait

montrée à une étrangère dont les faits et gestes ne peuvent en rien le

toucher.

Pourtant ce qu’il vient de dire, c’est, j’en ai la certitude, la

conclusion d’une ardente discussion soutenue avec lui-même. Rebelle à

tous les compromis, son intransigeante droiture n’admet pas mon attitude

désintéressée, devant l’acte de mon «mari». Aussi, il n’a pas eu un

geste même de protestation quand je lui ai dit qu’il me méprisait!... Et

je jette, vibrante d’amertume:

--Vous ne me jugez pas, soit! Mais vous répudiez une amie dont les

chroniques médisantes racontent la dernière mésaventure, ces jours-ci!

Et, tout bas, vous pensez qu’après tout, je recueille ce à quoi je me

suis exposée en acceptant une situation... que vous connaissez, comme

tout Paris!... et que vous condamnez!

--Dites plutôt que je ne comprends pas comment vous, vous si vraie, vous

avez pu l’admettre! Pour quelles raisons?... Ah! que de fois je les ai

cherchées, ces raisons, en arrivant à me demander si, tout simplement,

elles ne se résumaient pas en une seule...

Dans sa voix gronde une violence passionnée. Il est disparu, le Meillane

«lointain» qui, tout à l’heure, m’a abordée! Je répète:

--En une seule? laquelle?... Dites, j’ai le droit de savoir, puisque je

suis en jeu?

--Vous voulez savoir?... Eh bien, la vérité, la voici... et pardon si je

vous offense. A force de chercher à déchiffrer l’énigme que vous êtes,

j’en suis venu à me demander si, en dépit des apparences contraires,

vous n’étiez pas de ces femmes qui aiment toujours, malgré tout, l’homme

à qui elles se sont données... Et depuis deux jours, la question me

hante de nouveau. Et je vous fuis... tant je redoute que vous

m’apportiez la certitude qui me serait un supplice...

Je le regarde; un éclair doit flamber dans mes yeux:

--Quelle certitude?... Que j’aime encore Robert?... Comment! vous avez

pu supposer cela? Oh! pour quelle créature m’avez-vous prise? Et comment

avez-vous pu, me croyant capable de cette bassesse, m’appeler votre

amie?... Jamais je n’aurais imaginé que vous m’estimiez si peu!...

Il m’arrête avec une autorité frémissante:

--Ne dites pas de pareilles folies!... Je vous l’ai prouvé, à un

point... que moi seul, je connais, il est vrai..., quel respect j’ai de

vous!

Il a raison. Jamais il ne m’a dit un mot qui me rappelât que j’étais une

femme que nul ne protège. Ce qu’il a pu souhaiter de moi--car il est

homme...--il a eu la délicatesse généreuse de ne pas me le laisser

entendre.

Et ma révolte s’apaise. Je sens mourir ma résolution, obstinée de

silence. Il l’a bien gagné, de savoir le premier ce à quoi je suis

résolue pour l’avenir.

Une lente aspiration d’air dans ma poitrine haletante, et je reprends:

--Vous avez raison de ne pas me mépriser, car je ne l’ai pas mérité,

dans le passé... Et dans l’avenir, même les apparences ne seront plus

contre moi...

--Quoi?... Que voulez-vous dire?

--Une chose très simple, ceci... Quand vous serez au Canada, vous

apprendrez un jour, le plus prochain possible, que je ne dépends plus

que de moi-même... Que la loi, à son tour, nous a séparés, Robert

Doraines et moi.

J’entends une exclamation sourde déchirer ses lèvres:

--Vous voulez le divorce?

--Séparation, divorce... Peu m’importe. Je veux n’être plus jugée...

comme vous m’avez jugée!... Je veux le droit de vivre, loin d’un homme

qui ne m’est plus rien!...

--Pourquoi?...

L’étrange question... L’étrange accent de cette voix, qui fait un cri de

la question.

--Pourquoi?... Parce que je n’ai plus le courage... ou la _veulerie_, de

supporter la vie à laquelle le découragement, un découragement infini!

m’a fait consentir depuis trois années... Puisque je n’attends plus rien

de l’avenir, qu’est-ce que cela me faisait, de vivre là où ailleurs, du

moment que le pacte de notre séparation était bien tenu de la part de

Robert?... Mais maintenant je ne pourrais plus!... Il a eu tort de

partir... J’ai réfléchi, beaucoup réfléchi... J’ai connu le bienfait de

l’indépendance absolue qui, pour ma dignité, doit être désormais la

mienne. Et la solution fausse que nous avions adoptée me paraît si

avilissante, que je ne comprends plus comment j’ai pu l’accepter...

Quand Robert reviendra, je lui dirai tout cela!

J’ai parlé comme on se délivre d’un fardeau, tout d’un trait, saisie

d’une soif de crier ce qui est la vérité; autant pour moi que pour celui

qui m’écoute, je le sens, de tout son être, sa tête hautaine un peu

courbée.

Il réfléchit... Oh! comme il réfléchit!... et je murmure, mes yeux

cherchant les siens, troublée par son silence:

--J’ai raison, n’est-ce pas, mon ami?

Il tressaille. Presque bas, il prononce:

--Ce n’est pas à moi de vous dire que vous faites bien...

Il a ce même étrange accent, jamais entendu dans sa voix ferme, et que

je ne cherche pas à m’expliquer... Mais les yeux ont le regard des

meilleurs jours, le regard qui m’a ressuscitée... Et je sens sourdre, en

mon cœur, la source vive d’une joie qui m’envahit, comme monte la mer.

Je me remets à marcher, lui à mon côté. Avec une confiance d’enfant qui

se sent très chère, je prie:

--Alors, si je fais bien, ne me montrez plus une figure sévère.

Redevenez l’ami que vous étiez! Laissons tomber derrière nous les choses

cruelles!... Il reste si peu de jours avant votre départ! Faites-les moi

très doux, je vous en supplie. Il faut que j’y puise de la force pour

après... quand je serai seule à supporter...

Du même ton bas et vibrant, il murmure:

--Ma chère, très chère petite amie, si vous avez un peu besoin de moi,

est-ce que jamais j’aurai le courage de vous quitter!

--Il le faudra bien...

Je m’arrête court, car ma voix s’altère. Mes nerfs ont eu trop de

secousses depuis quelques jours!

Je suis lasse, oh! que je suis lasse! Je voudrais me reposer dans ce

silence, devant ce lac paisible, sous le large ciel couleur de mauve et

d’or, blottie contre le cœur qui veille sur moi... Et oublier passé,

avenir, tout, oh! tout ce qui n’est pas la douceur de me sentir

protégée!

Mais c’est impossible, cela.

D’ailleurs, pour m’obliger à la correction, voici que je suis revenue

devant mon logis où nous a conduits notre marche inconsciente. Des

groupes sont là, sur la terrasse, dans le parc, qui nous voient, nous

observent, tirent leurs déductions.

Et cette attention que je devine, rappelle aussitôt ma réserve en

déroute. Je redeviens une dame très correcte. Je tends la main à

Meillane, d’un geste d’adieu.

--Petite amie chère, vous ne voulez pas que nous nous quittions déjà!

Je souris de son accent indigné.

--Il est très tard!... Entendez-vous sonner la cloche du dîner?

--Qu’est-ce que cela vous fait?... Vous avez si faim?

Cette fois, je ris tout à fait du contraste entre cette prosaïque

question et nos précédentes paroles.

--Non! je n’ai pas si faim!... Un peu seulement parce que je suis

contente que vous ne soyez plus fâché après moi! Mais demain, nous nous

retrouverons!

--Bien entendu!... Car nous avons encore beaucoup de choses à dire...

De nouveau, l’accent qui m’étonne.

--Demain, je veux votre journée... Laissez-moi vous emmener hors

d’ici... où vous aimerez... A la Maloja?... Voulez-vous?

Oh! la tentation! Mon cœur a un sursaut d’allégresse et de désir si

violent, que je reste silencieuse, effrayée de ce désir et de cette

allégresse. Il serait fou de consentir... Et pour tant de raisons! Mais

d’ordinaire, je ne me préoccupe pas ainsi de la convenance de mes

actes...

Il lit mon hésitation dans les prunelles troublées que je lève vers lui.

Et avec un singulier mélange de volonté et de prière tendre, il insiste:

--Ne dites pas non, mon amie..., pour notre dernière promenade, sans

doute.

La dernière, c’est probable, oui. Pourquoi alors tant de vaine prudence!

J’aurai bien le temps d’être sage!

Et mes incertitudes ne sont plus que des feuilles mortes qui tombent. Et

je dis «oui».

La nuit tombe... · 第 49 / 86 题