Nouvelle dépêche. La cause du duel? Une discussion d’ordre artistique,
après un souper trop arrosé de champagne.
Robert remercie Paul de sa proposition d’aller le trouver. Mais il
affirme que le voyage est inutile; sa blessure est sans gravité et ne
demande que du temps pour guérir. Il nous prie tous de ne pas prendre la
peine de venir, car il est parfaitement soigné dans la maison de santé
où il s’est fait conduire et où il est très entouré. Je suis, en
particulier, invitée--en termes affectueux!--à ne pas m’imposer
l’inutile fatigue d’un tel voyage.
Sommes-nous assez désunis! Autant, certes, que si la loi y avait passé.
Et elle y passera. Cette fois, mon orgueil s’est cabré. L’insulte
publique de ce duel a cinglé ma dédaigneuse indifférence.
Quand Robert est parti, j’ai eu, je me souviens, la prescience qu’elle
était finie, la comédie de notre vie conjugale, et qu’à son retour, elle
ne recommencerait pas. Maintenant, ce m’est une certitude. J’ai compris
aujourd’hui que je ne supporterais plus une existence près de lui, que,
seul, mon incommensurable détachement m’avait fait accepter.
Si, pour obtenir notre séparation, il faut les révélations auxquelles,
jusqu’ici, je me suis farouchement refusée, tant pis!... Je m’y soumets,
si, à ce seul prix, je puis n’avoir plus rien de commun avec l’homme qui
a fait de moi la solitaire, la désenchantée, la vivante épave que je
suis aujourd’hui.
Oh! oui, maintenant, je la veux, la séparation!... Et non pas seulement
pour la volupté d’être libre, pour échapper à l’équivoque frôlement de
nos deux existences... Mais pour ma dignité de femme. Trop longtemps,
j’ai eu, devant le monde, un misérable personnage d’épouse complaisante
ou aveugle. Bien peu, sans doute, ont deviné «d’épouse méprisante». Ah!
comment ai-je pu m’y prêter trois années!