Voici les Abriès arrivés et installés déjà; non pas en mon calme
domaine, mais à l’abri d’un palace fourmillant d’hôtes _select_. Paul
est épanoui, les petits sont adorables et Marinette délicieusement
jolie, chic à l’avenant, semble leur grande sœur, et trace, dans le Tout
Saint-Moritz, un sillage de Parisienne infiniment élégante, dont les
remous sont très amusants à observer. Ils atteignent jusqu’aux
excursionnistes convaincus, tannés par le soleil et la neige, aux
allures de vagabonds, qui, pour la regarder, oublient un instant
glaciers, guides, piolets.
Cette présence est pour moi une diversion forcée. Peut-être elle va me
guérir, si j’essaie résolument d’échapper au mal...
Mais pour guérir, il faudrait le vouloir! Il faudrait ne pas nous voir
sans cesse, rapprochés plus encore par sa camaraderie avec Paul qui mêle
sa vie à la nôtre. Il faudrait que nous n’ayons pas, tous deux, cette
même résolution, silencieuse et inflexible, de ne perdre pas une
parcelle du peu de jours qui nous sont donnés. Car le 19, il doit être
de retour dans le Dauphiné, où l’anniversaire de sa mère rassemble tous
les enfants.
Ah! devant cette certitude, je ferme les yeux sur l’avenir. J’étouffe
tout conseil de prudence. Confiante en mon ami, je vis dans le seul
présent, comme dans un songe enchanté, oublieuse du réveil certain. Sans
résistance, je me laisse gâter avec une délicatesse tendre, un souci de
mon plaisir, de mon repos, qui me fait bondir le cœur d’une joie
inconnue. Jamais personne n’a été ainsi pour moi, même ceux qui m’ont le
plus choyée. Et, jadis, dans l’amour de Robert, il n’y eut rien de
pareil! Car c’était pour lui qu’il m’aimait...