A quoi me sert de fermer les yeux, ainsi qu’une enfant terrifiée?
L’ombre n’empêche pas la vérité de se dresser.
Je l’aime... je ne puis plus me leurrer.
Je l’aime, pourquoi?... Qu’a-t-il de plus que les autres qui jamais
n’avaient pu m’émouvoir, depuis que mon cœur a été mis en lambeaux...
Je l’aime... Les lambeaux ont été rapprochés par un magicien dont je ne
soupçonnais pas le pouvoir. Je l’aime!...
Et les yeux éblouis, les mains serrées devant le vertige, je répète: «Où
vais-je?... Où vais-je?...»
Ainsi qu’il l’avait dit, tantôt, il est venu. J’étais à écrire dans mon
petit salon. J’ai reconnu son pas d’être dominateur, son pas vif,
pressé, résolu...
Il était impatient d’arriver près de moi... Et je le reçois, moqueuse et
insouciante... tandis qu’en mon cœur ressuscité palpite le désir fou de
me glisser entre ses bras, qui me garderaient de tout mal; de mettre ma
tête sur sa poitrine, mon visage sous sa bouche; d’en sentir la caresse
sur mes cheveux, sur mes paupières, sur mes lèvres...
C’est pourtant vrai que je souhaite cela, moi, la farouche Viva... Je
l’ai compris quand il est entré...
Mais cette folie, je ne l’ai pas trahie! Elle est mon secret, effrayant
et divin.
Que faire?..., Partir? ou lui demander, à lui, de me laisser?... Ce
serait peut-être la guérison? Mais en aurai-je jamais le courage, même
consciente que je m’en vais vers la douleur, fatalement, si je ne me
défends contre le mal d’aimer?
Est-ce qu’une créature glacée fuit, de sa pleine volonté, la flamme qui
la ranime?
Ah! je le sais bien que je ne partirai pas!... Et que je ne vous
demanderai pas de partir, ô mon ami, qui ne serez que mon «ami...», mon
ami très cher. Oui, restez, si vous pouvez me faire le sacrifice de ne
pas espérer ce que je ne vous donnerai pas, résolue à n’être plus le
bien de personne...
Peut-être vous en souffrirez... parce que vous êtes homme! Et les
meilleurs veulent _tout_, de l’être cher... Et, en ce moment, je vous
suis chère, si chère! je le sens délicieusement... Mais, moi aussi, je
souffrirai quand vous me quitterez... Plus durement que vous, peut-être
encore, car ce sera en mon cœur que vous avez arraché de sa tombe, et
qui devra, vous parti, retrouver l’horreur de la mort.