Où vais-je?...
Si forte, j’ai l’impression d’être une petite chose frêle qu’emporte un
mystérieux torrent, le torrent de la vie...
Et je ne lutte pas... J’ai trop lutté, sans doute, jadis. Ma faculté de
résistance est épuisée. Maintenant, je me laisse entraîner, passive, si
détachée de tout rêve, espoir, désir même, que j’en arrive à observer
curieusement, comme s’il s’agissait d’une autre, le jeu des
circonstances qui influent sur ma destinée.
Aujourd’hui, ma capricieuse humeur m’avait jetée vers Samaden que
j’avais envie de revoir; où le train m’a déposée avant de filer sur
Pontresina.
Un ciel d’une idéale pureté. Pas même un flocon de nuage. Un infini bleu
où palpitent les rafales d’un vent violent, tout parfumé d’une senteur
d’herbe chaude, de foin coupé, de neige vierge, la neige immaculée de la
Bernina dont les glaces étincellent en pleine lumière, marbrées d’ombres
bleues, veinées par le sillon des crevasses.
Aussitôt hors du wagon, je laisse de côté les rues ensoleillées et m’en
vais vers la montagne. Je grimpe sans but, pour le seul plaisir de
grimper, vers un bouquet d’arbres que j’aperçois, dressé au-dessus des
prairies qui s’élèvent en terrasses. A mesure que je monte, grisée d’air
vif, les rafales m’enveloppent plus violentes, si rudes parfois que je
m’arrête haletante, ma robe enroulée autour de moi, tandis que les longs
pans de mon voile palpitent en ailes déployées. Et c’est une exquise
sensation de vol!
Je ne sens plus nulle lassitude. Je vais vite, vite, dominant, peu à
peu, la petite ville souriante dont les clochers se hérissent à mes
pieds, les rues s’entre-croisent, striées d’ombre et de clarté.
Je vais, humant cette brise qui a, sur mes lèvres, le goût de l’eau
glacée. J’atteins le bouquet de mélèzes.
Et soudain, c’est un calme prodigieux. Les tourbillons fous se brisent
devant ce voile de feuilles.
A peine, un bruissement dans les branches pailletées de soleil; une
ondulation fuyante, sur l’herbe haute, d’un vert éclatant, moirée
d’ombres transparentes, que broutent, sous les mélèzes, des vaches
paresseuses, devant un chalet qui sent le bois frais. La sonnerie
argentine de leurs cloches tinte dans l’air chaud. Loin, aussi loin que
mes yeux puissent voir, des cimes fuient les unes derrière les autres,
découpant leur profil de neige sur l’intense outremer.
Ah! que je comprends le saint d’Assise et ses cantiques extasiés devant
la splendeur des choses créées! Si fort je la sens et j’en jouis que,
passionnément, je me prends à répéter:
--Que c’est beau! que c’est beau!
Sans m’apercevoir que je parle presque haut, que je ne suis pas seule,
qu’un promeneur est allongé nonchalamment dans l’herbe, à quelques pas
de moi, devant le même spectacle dont je m’enivre.
Mais une voix dit, derrière moi:
--Oui, vous avez raison, c’est beau, bien beau!
Oh! cette voix!... Je me retourne, d’un sursaut éperdu.
Et je vois le promeneur debout, qui me salue avec un sourire, un regard,
un accent où resplendit une allégresse triomphante. Je ne rêve pas!
Meillane est là, devant moi. Pourtant, je répète, avec l’impression que
je dois me tromper:
--Vous! Vous!... C’est vous? Ici?
Et sa voix joyeuse explique:
--Je suis arrivé à Samaden, il y a quelques heures seulement... Pour
différentes raisons... qui me paraissaient très sages, j’y ai cherché un
gîte. J’ai fait tout à l’heure mon installation, et en attendant un
train pour Saint-Moritz, je suis monté ici, attiré par la mine
engageante de ce bois de mélèzes.
--Comme moi...
Ses mains se sont tendues vers les miennes que je lui livre d’un élan
dont je ne suis pas trop fière à cette heure!
Il les porte à ses lèvres lentement et les y garde sous un baiser
long... si long!... comme le dernier jour, à Paris... Moi, je ne pense
pas à les lui retirer... Une joie chante follement en tout mon être...
Une joie née de la présence imprévue de mon ami, dans cette solitude
vibrante de beauté... Née aussi de l’ivresse que je vois dans les yeux
qui me regardent...
Et doucement, il me demande:
--Dites-moi, cela vous fait un peu plaisir que nous nous retrouvions?
Ici, nous sommes si loin du monde que, pas une seconde, je n’ai l’idée
de déguiser correctement la vérité!
--Oui, cela me semble bon, très bon!
Je parle presque bas, sans songer à lui enlever mes mains, toujours
prisonnières. Peut-être, il ne s’aperçoit même plus qu’il les tient,
tant il me contemple. Ah! il ne voit plus le divin paysage! Pour lui
cacher tout l’horizon, il y a une frêle créature, dont, littéralement,
il boit le regard... Et, en cette minute, je ne veux pas penser...
chercher pourquoi il me contemple ainsi... Je ne sais ce que l’avenir
prépare. Mais rien ne me fera oublier ni regretter la douceur de ces
premiers instants... Et, en mon âme, je murmure ce que lui dit tout
haut:
--Jamais je n’aurais osé espérer vous revoir ainsi, mon amie...
De quel accent il a prononcé les mots très simples «mon amie». Ce
quelque chose dans sa voix me fait tressaillir et jette en moi
l’impression qu’un flot m’a saisie et m’emporte... Vers quelle rive?
Alors, d’instinct, j’essaie de lui échapper, et j’interroge, en hâte, au
hasard, pour reprendre terre:
--Qu’est-ce que vous avez fait depuis mon départ?
--J’ai attendu le moment où je vous reverrais! Sans vous, Paris me
paraissait un désert. J’ai filé en Dauphiné. Mais là aussi, il m’a fallu
un grand effort pour laisser fuir le temps et ne pas prendre, tout de
suite, le chemin de l’Engadine... où mon amie ne m’appelait pas
pourtant... Ce pourquoi, j’avais très peur d’être mal reçu.
--Mais je ne vous ai pas mal reçu.
Il ne répond pas aussitôt. De nouveau, il me regarde avec la même joie
fervente.
--Non! oh non! Vous ne m’avez pas mal reçu!... Si vieux que je vive, je
me souviendrai de vos yeux en cette première minute du revoir.
Nous sommes insensés de nous dire ces choses. Il risque peut-être tout
son avenir. Et il est jeune... Si jeune!...
Moi je n’ai pas d’avenir... Alors?... Ah! oui, nous sommes insensés!
Il m’aurait rencontrée dans un salon d’hôtel, comme un monsieur en
visite, que sûrement--à peu près sûrement,--nous n’aurions rien articulé
de semblable... Mais si haut dans la montagne, hors du monde!...
Je me suis assise sur un arbre renversé; la dentelle fine des mélèzes
palpite au-dessus de nos têtes. Entre les branches, dans la pleine
lumière, luit la neige qui nous envoie son souffle vierge, parfumé par
la sauvage odeur de la terre, ivre de soleil.
Tout haut, je songe, essayant de me ressaisir:
--Marinette, les enfants et Paul arrivent dans deux jours.
--Déjà! Oh! déjà!
--De quel ton déçu vous dites cela!
--Je voudrais vous avoir ici à moi seul...
--Et de quel droit, je vous prie?
--De mon droit d’ami... aussi exigeant que dévoué.
--Oui, bien exigeant, je le crains...
--Non... car je ne demande rien!
Presque gravement, il a parlé; sa clairvoyance a-t-elle donc deviné
l’affolement délicieux et terrible auquel j’essaie d’échapper et dont
j’ai peur...
Une minute de silence. Il est allongé dans l’herbe à mes pieds. Ses yeux
gris ne me quittent guère. Et redoutant ce silence, je demande:
--Quand je vous ai aperçu, y avait-il longtemps que vous étiez là, à
m’entendre m’extasier?
--Je vous ai vue monter toute menue, en bas du sentier, pareille à une
petite fille... Et puis, vous avez grandi... un peu... un peu plus. Et
j’ai commencé à penser que la petite fille devait être une jeune fille
dont la silhouette, tout de suite, m’en rappelait une autre...
Malicieuse, je proteste:
--Oh! ça ce n’est pas vrai!
--Vous savez bien que, toujours, je dis ce qui est vrai.
--Oui, vous avez raison... Alors vous regardiez la silhouette menue?...
--Qui semblait avoir des ailes, de grandes ailes roses, dressées
derrière elle, éperdument flottantes...
--Les pans de mon voile!... Ainsi, je ressemblais à un ange?
--Un ange très terrestre, heureusement, madame! Mais je ne pouvais
m’imaginer ce bonheur que la jeune fille aux grandes ailes fût justement
_vous_, vous l’amie très chère pour qui j’étais venu au fond de
l’Engadine... Et puis, vous avez approché encore... Je vous ai reconnue,
sans doute possible...
Il se tait brusquement et je ne réponds pas... Trop de choses nous
sentons, qu’il ne faut pas dire!... Des secondes fuient...
Encore une fois, ma volonté fait un sage effort pour briser le charme
dangereux. J’ébauche une question. Et nous parvenons à causer. Même, peu
à peu, à très bien causer, comme des êtres sûrs l’un de l’autre, deux
vrais amis que tout intéresse des jours où ils ont vécu séparés.
Trois semaines!... A nous entendre, on croirait plutôt trois années!...
Jamais, à Paris, nous n’avons ainsi causé, avec cet abandon confiant qui
m’est une nouveauté exquise que je savoure ardemment, après ma retraite
de silence et de solitude. Ah! quelle douceur, cette sollicitude dont il
m’enveloppe!...
Et je lui confie tout à coup:
--Ne me trouvez pas une odieuse babillarde... Je me délie la langue!
Depuis quinze jours, je n’ai conversé avec âme qui vive!
--Comment, vous avez ainsi vécu toute seule avec vous-même, pauvre
petite amie chère! Mais ce devait être affreusement triste, une pareille
existence!
Je lui lance avec une malice joyeuse:
--Merci pour moi-même!... Vous trouvez donc ma compagnie bien ennuyeuse?
Il se met à rire:
--L’homme est fait pour la société de ses semblables. La femme, plus
encore, affirment les autorités compétentes.
Et nous recommençons à bavarder, de tout et de rien... jusqu’au moment
où je m’aperçois soudain que le soleil s’est enfoncé derrière les
montagnes, qu’il fait frais, très frais. J’ai un frisson qu’il surprend:
--Oh! vous avez froid!... Vite, il faut partir. Vous êtes si peu vêtue!
Et il enveloppe d’un œil inquiet ma blouse de linon, coupée d’entre-deux
sous lesquels transparaît la peau.
--Vous êtes redevenue toute pâle, comme à Paris.
--Je suis laide?...
--Non! pas laide du tout... pas assez!... Mais vous avez perdu vos
belles couleurs roses de l’arrivée!... Pourquoi n’avez-vous pas un
châle?... Un manteau?...
--Je ne pensais pas rentrer si tard, monsieur mon ami...
--Alors, vite, redescendons... Vous vous réchaufferez en marchant et
dans le train... Pourvu que vous ne soyez pas malade!
J’éclate de rire:
--Soyez sans crainte!... Je ne suis pas si fragile...
--Demain, j’irai voir comment vous êtes.
--Demain?...
Je m’arrête.
--Demain, vous voulez venir?... Ah! peut-être, il serait plus sage d’en
rester aux heures qui finissent en ce moment...
Il me regarde, indigné:
--Plus sage?... Quelle erreur! Il ne faut pas être sage inutilement...
Je vous ai promis d’être un bon ami... Fiez-vous à moi...
Et j’ai cédé. Il est sincère... Mais...
Quand je suis rentrée à l’hôtel, très tard, ma jeune amie Marie-Reine,
habillée pour le dîner, lisait sur la terrasse. Mon pas, tout près
d’elle, lui a fait relever la tête. Un sourire a éclairé sa bouche et
elle s’est exclamée:
--Ah! quelle mine contente vous avez, madame! Votre promenade a été
agréable?
--Oui, très agréable! C’était une journée divine...
Et je passe, effrayée de ce que cette enfant pourrait lire en moi que
personne ne doit savoir, que moi-même je dois ignorer.