23 juin.

Robert est parti.

Confusément, j’avais pensé que, peut-être, mon personnage d’épouse pour

la façade me faisait une obligation de l’escorter à la gare.

Mais la simple réflexion m’a ôté tout scrupule en me rappelant qu’il

serait là-bas pris par les journalistes, par sa troupe, surtout par le

soin d’installer sa précieuse interprète. Sans compter les curieux de la

dernière heure. Et j’ai trouvé bien inutile d’aller offrir en spectacle

notre très facile séparation.

En ces dernières semaines, l’écœurement de notre situation fausse s’est

tellement avivé en moi, que je ne comprends plus l’aberration qui m’a

fait demeurer sous le même toit que lui devenu plus qu’un étranger.

Oh! bienheureux voyage qui brise cette union menteuse!

Donc c’est «chez nous», que nous avons échangé un adieu en parfait

unisson avec les sentiments qui nous animent l’un et l’autre.

Dans le salon, où nous venions de prendre le thé, quelques intimes de

Robert. Marinette et Paul; père, en flirt comme toujours avec mon petit

papillon qui apprécie les hommages de ce grand connaisseur. Sauf la

tenue de voyage de Robert, rien n’indiquerait, ni les conversations, ni

leur accent, ni les visages, que l’heure d’un départ de plusieurs mois

est tout proche.

Robert cause très gai, plutôt nerveux, mais à la façon d’un collégien

que fait frémir l’allégresse du congé qui commence.

Les minutes fuient légères. Père me demandant un renseignement que j’ai

noté pour lui, je passe dans ma chambre afin de le lui chercher.

Tandis que je fourrage dans mon buvard, en quête du papier, trop bien

rangé, j’entends, dans la pièce, un bruit de pas qui me fait tourner la

tête. C’est Robert.

--Puisque vous ne reparaissez plus, Viva, je viens vous dire adieu. Il

va être l’heure de partir.

--Ah!... Eh bien! je vous souhaite bonne chance... beaucoup de

succès!... Quand vous aurez un instant libre, dites-moi si _la Danaïde_

est aussi goûtée des Yankees que des Parisiens.

Ma voix est calme et je n’ai pas un battement de cœur plus rapide. En

moi, il semble que tout soit glacé.

Pourtant cet homme dont je me sépare ainsi, je l’ai adoré. J’ai lutté

désespérément pour le disputer à lui-même et aux autres. J’ai cru mon

cœur brisé parce qu’il m’échappait... Et aujourd’hui, ce m’est

indifférent à un point que je ne soupçonnais pas--en cette minute, je le

constate--qu’il me laisse pour suivre sa maîtresse. Je trouve seulement

que c’est triste atrocement d’éprouver cette indifférence!

A-t-il l’intuition de mon absolu détachement?... A coup sûr, cette

intuition est fugitive, car il s’exclame, souriant, sur un ton un peu

dépité:

--Vous vous intéressez à _la Danaïde_ plus qu’à moi!

--Oh! sûrement plus!

Dans ses yeux passe une lueur. Évidemment, il imagine que je plaisante.

Avec sa prodigieuse inconscience, il me demande:

--Vous ne m’en voulez pas trop, Viva, de vous laisser seule en France?

--Je ne vous en veux pas du tout. Je goûte la liberté autant que

vous-même; et je vais trouver très agréable de vivre tout à ma guise,

ainsi que vous m’en donnez l’exemple.

Mes paroles et mon accent sonnent décidément faux à son oreille. Et une

seconde, nous nous regardons un peu comme des adversaires. Mon

indifférence a cinglé la sienne. Mais je ne sais quel orgueil ou quelle

instinctive dignité me fait trouver abaissant de le quitter sur des

paroles agressives. «Partir, c’est mourir un peu...»

L’homme qui a possédé tout mon être n’existe plus. Il est disparu aussi

celui qui m’a torturée. Je n’ai plus devant moi qu’un compagnon

courtois, en somme; et, c’est de lui, à cette heure, que je prends

congé. Alors je lui tends la main.

--Adieu, Robert. Heureux voyage!

Je n’ai pas le courage d’articuler: «Heureux retour.» C’est si loin, en

ce moment, le retour! Je ne veux pas entrevoir ce qui sera alors. J’ai

la bizarre impression qu’entre lui et moi, c’est la séparation

définitive; que jamais plus la vie ne recommencera entre nous, telle

qu’elle a été depuis trois ans. Sur lui, ce sont des yeux d’étrangère

que je pose, qui notent les lignes fatiguées du visage, les

meurtrissures des paupières, l’empreinte creusée par les fièvres de

toute sorte; des yeux d’étrangère qui s’attachent, une seconde, au

dessin des lèvres, sous lesquelles a frémi ma bouche d’amoureuse,

jadis..., il y a longtemps, longtemps, quand j’étais une folle créature,

tremblante de bonheur sous la seule caresse de son regard.

Mes prunelles plongent, encore une fois, dans ces prunelles si proches

qui m’interrogent, vaguement troublées, cherchant le mystère de mon

cœur, de mon attitude, un peu étrange, sans doute. Il ne devine pas que

je le regarde comme on regarde l’être qui, à jamais, va disparaître pour

vous. A travers le présent, c’est le passé que je contemple en lui.

Oh! l’horrible tristesse de se souvenir! Mes mains se serrent l’une

contre l’autre, si fort que les griffes de mes bagues--des bagues

données autrefois par lui...--me déchirent la peau.

Peut-être, en cette minute, j’ai quelque chose de mon visage

d’autrefois: l’ombre ressuscitée de la Viva qui lui a été précieuse un

moment, plus que toute autre femme... Chacune son heure!

Brusquement, il se penche. Son bras m’attire, du grand geste enveloppant

que je connaissais... Sur mon visage, je sens le frôlement de la barbe

soyeuse dont le parfum n’est plus le même.

Mais avant que ses lèvres aient touché les miennes qui se dérobent, je

me suis dégagée, violente, une révolte dans tout l’être:

--Ah! ça non! jamais! Jamais plus!

--Je veux! murmure-t-il, impérieux.

--Et moi, je ne veux pas! Cela me fait horreur!

Alors, il s’écarte.

Instinctivement, je passe la main sur mon visage, pour en effacer son

souffle; sur mon corsage qui l’a effleuré de si près...

Il n’insiste plus. Mais dans ses yeux, je comprends qu’en cet instant,

où je me dérobe, il me veut de tout son désir ravivé.

Un coup à ma porte brise le maléfice.

--La voiture de Monsieur est avancée.

--Bien, j’y vais.

La voix résonne un peu rauque.

J’ouvre la porte de ma chambre qu’il avait fermée en entrant; et

j’entends le bruit des voix dans le salon, Marinette appelle:

--Robert, tu ne viens pas?

Il est droit devant moi.

--Adieu, Viva. Et... pardon!...

Je ne réponds pas. Je ne veux pas mentir et je ne lui ai pas pardonné.

Je répète seulement:

--Adieu!

--Vous ne voulez pas me donner la main?

--Oh! si!... je la donne à tant d’étrangers...

Les mots ont jailli, trop sincères; et je les regrette, ils vont contre

ma résolution.

Robert se penche et la baise lentement, longuement, avidement. Le baiser

veut remonter vers mon bras. Encore une fois je me dégage.

--A quoi donc pensez-vous, Robert!

Et, la première, je rentre dans le salon où c’est le tumulte des adieux.

Le nôtre se perd dans la foule des autres, tel que si Robert partait

dîner à Versailles, par exemple. Personne d’ailleurs ne s’étonne.

J’entends le bruit de son pas décroître.

Puis, après quelques minutes, le roulement de la voiture.

J’ai un soupir de délivrance, un soupir profond. Mais, sur mes mains

jointes, je sens s’écraser une grosse larme.

Dieu! qu’il est triste d’éprouver tant de bonheur d’être seule!

La nuit tombe... · 第 24 / 86 题