Robert part dans dix jours. Il est affairé, nerveux, occupé de mille
détails, menus et importants; exaspéré tout haut, en même temps que
satisfait en son quant à soi, des interviews qui s’abattent sur lui, des
articles dont il est le héros, son portrait placé en vedette; et dans la
fièvre du départ, songe très vaguement à ne point me laisser voir, avec
une sincérité choquante, la fougue--actuelle--de sa passion pour
Marcelle Huganne.
Ah! que bien ils vont donc profiter de leur liberté, si peu gênante que
soit une épouse telle que je suis devenue!
Pendant ces derniers jours, plus que jamais, nous nous montrons partout
où nous entraîne l’illustre personnalité du maître, très fêté; moi,
chétive, gravitant à sa suite. Nous sortons. Nous recevons. Soutenue par
la perspective de ma prochaine libération, je joue bravement mon rôle
d’épouse d’un grand homme, en partance pour aller recueillir de nouveaux
lauriers.
Personne, d’ailleurs, ne commet la bévue de s’apitoyer sur une
séparation que, de toute évidence, nous acceptons avec une sagesse
exemplaire. De là, abondance de propos dans notre petite province du
Tout Paris où les dessous des existences appartiennent au domaine
public.
Je laisse dire. J’accueille avec une aisance qui décourage les curieux,
insinuations, silences, questions... Que m’importe?... Encore quelques
jours et les bouches se tairont d’elles-mêmes. Et je serai aussi libre
que si les dernières fibres du lien conjugal venaient de se briser.
Malgré son indulgence pour les faiblesses masculines, père gronde un peu
tout bas contre le départ de Robert dont il sait aussi bien que moi la
souveraine raison.
Il n’ignore pas que mon époux est trop Parisien, a trop sincèrement
l’horreur du voyage, pour que le seul amour de l’art ait la puissance de
l’envoyer pérégriner trois mois en Amérique.
Mais puisque j’accepte la situation avec tranquillité, lui non plus ne
soulève aucune objection, ne me plaint ni ne me félicite, et prend
«l’événement» comme je lui en donne l’exemple.
Au fond, nous ne sommes pas dupes l’un de l’autre. Mais ma vie de femme
est un sujet que ni lui ni moi n’abordons plus.
Secrètement, je le devine, il demeure inquiet de mon indifférence
actuelle pour les aventures extra-conjugales de mon mari. Cette
indifférence le trouble devant l’incertitude de la cause. Il m’a vue si
éprise, puis si révoltée; si âpre à garder, à défendre, à reconquérir
mon trésor d’amour, que mon calme lui apparaît, en somme,
incompréhensible.
Car il a telle opinions des femmes qu’il lui semble impossible qu’une
créature de mon âge pratique un détachement de nonne; et il redoute que
je sois, ou consolée par un autre, ou résolue à me laisser couler. Or,
cette résolution, qui lui semblerait si naturelle chez une autre femme,
le choquerait étrangement de ma part. Je suis restée sa «petite fille»,
l’enfant dont il aimait le regard sans ombres.
Il me voudrait femme heureuse, mais femme impeccable. C’est pourquoi,
puisque je suis en puissance de mari, il est sourdement irrité que j’aie
abandonné la partie; et me voyant à travers son indulgente tendresse, il
rend mon dédain de toute lutte responsable de notre séparation, à Robert
et à moi.
Pour peu que je l’interroge--ce que je ne ferai point,--il me dirait,
j’en suis sûre, que si je voulais m’en donner la peine, je serais bien
de taille à retenir mon inconstant époux... Erreur absolue. Autant fixer
la flamme qui danse à tous les vents.
Dans le tréfonds de sa pensée, il ne peut--et pour cause...--juger
impitoyablement Robert. Mais comme «sa petite» est en jeu, le père, en
cette circonstance, prend la place de l’homme et voit d’autre manière...
Hier, comme il allait me quitter après une courte visite où, sans
paroles d’effusions, nous nous étions sentis bien cœur à cœur, il m’a
brusquement demandé, alors que je venais de faire allusion à mon séjour
d’été en Suisse:
--Pourquoi n’as-tu pas retenu ou suivi ton mari?
--Grand Dieu! pourquoi aurais-je fait rien de pareil?
Il a secoué sur sa manche un imaginaire atome de poussière.
--Parce qu’il ne vaut rien pour une jeune femme de cheminer seule sur
les grandes routes,--dans la vie et dans la Suisse.
J’ai eu, malgré moi, un geste d’épaules.
--Père, c’est exquis et si reposant d’aller seule! Tu sais, j’aime cela
depuis toujours!
Il a posé, sur mes cheveux, sa main dont le contact est si ferme,
presque impérieux:
--Oui, petite sauvageonne, je sais. Mais, crois-moi, il est meilleur
encore d’aller deux. Et j’ai fort la crainte que ma Viva ne s’en
aperçoive plus qu’il ne faudrait.
Lui, l’homme de chiffres, de plaisirs, le joueur audacieux des grands
coups financiers, il a soudain dans la voix quelque chose qui me
bouleverse. Il me caresse les cheveux d’un geste tendre qui me donne
envie de pleurer. Ah! si seulement j’avais ce droit de pleurer, comme
font les petits, sans être obligée de dire, d’expliquer, de chercher,
dans les profondeurs de mon âme désemparée, un pourquoi que je distingue
mal.
Mais au lieu de pleurer, j’ai un petit rire que j’entends sonner, sec et
railleur:
--Père, j’ai cheminé avec un compagnon et je m’en suis si peu bien
trouvée que la solitude me paraît un bien à nul autre comparable! Tu ne
peux en être surpris.
Père ne répond pas... Puis, entre les dents, je l’entends répéter tout
bas:
--Ah! l’animal! l’animal!
Mais il n’insiste pas.
Sans pensée, je suis restée la tête contre son épaule,--ainsi qu’au
temps où j’étais petite fille. Au contact de sa force, je me sens si
frêle! Et cette force pourtant ne peut rien pour moi.
Entre les paupières rapprochées, je contemple machinalement sur la
cheminée une rose dont les pétales se détachent. Je la vois, ses
contours un peu estompés à travers une brume de rosée... Ah! qu’elle est
méchante la vie!
Autour de moi, je sens se resserrer l’étreinte protectrice... Puis, sur
mon front, un baiser.
Et père se redresse. Moi aussi. Et nous nous séparons, avec des propos
quelconques.