8 juin.

Dîné chez Marinette. Là, j’ai, silencieusement, fait amende honorable à

mon ami. Il est venu me saluer, glacé dans la même courtoisie

cérémonieuse dont l’avait revêtu mon amabilité de porc-épic.

Je n’ai pas pris garde à cette froideur et lui ai, cette fois, tendu la

main avec un sourire bien accueillant et cette assurance dépourvue

d’artifice:

--Bonjour!... Je me sens d’humeur charmante! Ne me gelez pas en ayant

l’air si sévère...

--Je ne me doutais pas que j’avais pareille mine! Seulement, je viens

avec précaution...

--Vous demandant, non sans inquiétude, comment vous serez reçu...

--Justement!

Nous avons ri... Et, sans plus de formes, jusqu’à nouvel ordre, la paix

a été signée. Si bien signée que, dans la soirée, à ma profonde stupeur,

je me suis aperçue que nous parlions de notre jeunesse. Moi qui, jamais,

ne touche à mon passé d’enfant, qui redoute même de l’évoquer, comme je

craindrais de profaner le souvenir d’une petite vierge morte qui

m’aurait été chère infiniment...

Il m’avait mise en confiance, j’imagine, par sa façon de parler

incidemment de la femme,--sa mère,--dont l’influence paraît avoir été

sur lui très profonde. Une petite phrase courte, qui n’avait l’air de

rien et m’a pourtant jeté aux lèvres cette exclamation lourde d’envie:

--Comme vous êtes heureux de pouvoir aimer pareillement une créature qui

le mérite!

Une douceur, que je n’y avais encore jamais aperçue, a passé dans les

yeux gris:

--Ma vieille maman, c’est vrai, je l’adore!

--Et cependant vous vivez loin d’elle!

--Même de loin, nous restons unis. Nous sommes si sûrs de toujours nous

comprendre l’un l’autre! Quand je suis en France, je vis chez elle comme

un petit garçon. Dans quelques jours, elle part pour notre propriété de

famille dans le Dauphiné. J’en suis navré!

--Vous ne partez pas avec elle?

--J’irai la rejoindre. Elle va être très entourée, recevant ses autres

enfants, mariés et pourvus de beaucoup de rejetons. J’arriverai un peu

plus tard. Ma mère est trop intelligente pour ne pas comprendre que ma

santé «intellectuelle» exige l’atmosphère de Paris, après tant de mois

d’Orient.

--Et pourtant vous la dites très attachée aux vieilles traditions?

--Elle y est très attachée pour elle-même. Mais elle accorde aux autres

l’indépendance dans la conduite de la vie qu’elle réclame pour son

propre usage.

--Votre mère est une femme... rare!

--Sans modestie je le crois un peu... Pour être ce qu’elle est, il faut

un esprit très large et beaucoup de cœur.

--Alors, elle vous a toujours laissé, d’accord avec ses principes,

pleine liberté d’action?

--Oui... Seulement, depuis ma plus petite enfance, je lui ai entendu

répéter,--et non pas à un point de vue religieux, quoiqu’elle soit une

chrétienne convaincue,--que chacun doit suivre inflexiblement la ligne

que sa conscience lui indique...

Un peu sceptique, mais amicale, je laisse échapper:

--Et vous le faites?

Il se met à rire:

--J’essaie, du moins. Et quand je n’y arrive pas, je n’ai pas

d’illusions sur mon amoindrissement.

--Ce qui est très désagréable, mais peut-être non moins salutaire!

J’aimerais à connaître votre mère!... Quel dommage que nous appartenions

à des milieux si différents!

--Moi aussi, j’aimerais que vous la connussiez... Je suis sûr qu’elle

vous serait bienfaisante!

Oh! l’imprudente parole, qui, tout de suite, me replie sur moi-même,

enveloppée de mon voile d’orgueil!

--Ai-je donc l’air d’une personne en détresse?

--Vous auriez besoin d’une maman très tendre qui vous gâte beaucoup!

Nos yeux se rencontrent... Que de choses y montent que nous n’articulons

pas!... Près de mon «ami», mon cœur ressemble à un pauvre qui s’attache

éperdument au passant généreux, prêt à lui donner sans compter.

Une seconde de silence; puis, d’un commun et muet accord, nous rentrons

dans la conversation générale.

La nuit tombe... · 第 22 / 86 题