5 juin.

Le traité est signé! Toutes les chroniques théâtrales le proclament et

enregistrent certaines clauses très flatteuses. Robert m’en a fait part

officiellement; tout à la fois épanoui, détaché et triomphant, sur une

note discrète. Ce qui m’a confirmé que tout était réglé à souhait pour

son amour-propre... et son amour tout court.

Je l’ai félicité sans qu’il soupçonne, trop absorbé d’ailleurs par sa

propre satisfaction, à quel point il eût pu me retourner mes

félicitations.

Mais, seulement dans mon jardin secret, je célèbre la fête de ma liberté

recouvrée; car les illuminations de cette fête éclairent tout un désert.

Quelle créature désabusée il faut être pour tressaillir de joie,--et de

combien de tristesse est faite cette joie...--à l’apparition de

l’austère et bienfaisante solitude!

Avoir adoré un être et en arriver à trouver son départ un bonheur!

Ah! pauvre nous!

J’ai eu, tout à coup, la conscience brutale de cette misère en écoutant,

hier soir, à l’Opéra, le duo de _Tristan_ et d’_Yseult_.

Jusqu’à cette minute où la musique a réveillé les fantômes, j’avais été

hypnotisée par l’unique vision de ma vie libérée... Mais tout à coup, je

n’ai plus senti l’allégresse de la délivrance. En moi se glissait le

froid que je connais bien, qui m’envahit le cerveau, puis le cœur et me

glace dans mon isolement. Je n’ai plus écouté seulement; j’ai pensé. Et

c’est si douloureux parfois de penser!

Par bonheur, l’acte finissait. Notre loge est aussitôt devenue un salon

où les visiteurs ont, tout de suite, afflué vers Marinette et vers moi

qui, résolue à échapper aux mauvais souvenirs, me suis laissée, avec une

bonne grâce inaccoutumée, accaparer par qui me le demandait. Je ne sais

quel obscur besoin de revanche m’armait d’une coquetterie cruelle, du

besoin de piétiner sur les désirs inavoués qui s’acharnent à la femme

sans mari, laquelle doit fatalement avoir un amant...

Meillane, à son tour, est entré. Je riais avec Rouvray; et, sûrement,

j’avais un air de femme qui s’amuse d’une cour spirituellement

audacieuse. Je lui ai tendu la main avec un distrait «Bonsoir, ça va

bien?...»

Il n’a pas insisté; mais j’ai senti m’effleurer le regard clairvoyant,

qui, obstinément, veut toujours la vérité, et j’ai eu l’intuition que ma

fausse gaîté ne l’abusait pas.

Un sursaut d’orgueil m’a raidie. De quel droit se mêlait-il de chercher

ce qu’il me plaisait de taire?... Et j’ai continué à causer en aparté

avec Rouvray.

Tous, autour de nous, parlaient de _la Danaïde_, de la tournée en

Amérique. Meillane était près de Marinette qui levait vers lui sa petite

figure mutine et caressante. Oh! contradiction! j’avais écarté «mon

ami»; et je lui en voulais d’avoir si bien accepté ma méchante humeur;

de paraître amusé de la spirituelle causerie de Marinette, délicieuse en

sa longue tunique bleu de mer.

Mon énervement s’exaspérait. Je riais; et je sentais grandir une

tristesse aiguë à me faire éclater en sanglots, au premier choc.

Tout à coup, j’ai entendu Meillane me demander:

--Faut-il aussi vous féliciter, madame?

--Vous le pouvez. Je suis enchantée de cette série de représentations en

Amérique, et pour _la Danaïde_, et pour son auteur... et pour moi-même.

--Vous partez aussi?

--Moi?... Oh! non!... A aucun titre, heureusement, je n’ai à faire

partie de la troupe!

Ma voix est mordante. Il arrête sur moi, une seconde, des prunelles

attentives où j’aperçois une espèce de curiosité presque grave.

--Et vous allez ainsi rester toute seule pendant...

--Plusieurs mois... Mais oui!... Quoique vous ayez l’air d’en douter, je

suis assez grande pour me conduire sans mari. J’ai l’expérience.

La désinvolture un peu âpre de mon accent le heurte, sans doute, car un

pli dur se creuse entre les sourcils; et il n’y a plus dans son accent

qu’une courtoisie froide quand il me dit:

--Alors, madame, je n’ai, en effet, que des félicitations à vous

adresser.

La sonnerie proclame impérieusement la fin de l’entr’acte. Marinette

offre à Meillane de rester avec nous. Mais il refuse et disparaît, me

laissant un certain remords à son endroit. Pourquoi ai-je été

désagréable avec lui? Car je l’ai été... Pourquoi me suis-je hérissée

contre la sollicitude que je devinais en lui?

La Viva qui ne permet pas les mensonges, même les subterfuges envers

elle, me déclare que je me suis raidie parce que j’ai entrevu ceci: la

sympathie dont il m’enveloppe délicatement--ne m’est pas indifférente.

Et cette faiblesse me déplaît.

Jamais encore je n’ai accepté d’être plainte. Et voici qu’à certaines

minutes, la pensée m’a effleurée que ce serait bienfaisant d’avoir la

protection d’un homme tel que lui, absolument sûr...

De ce désir fugitif dont le souvenir brûle mes joues de mépris pour ma

lâcheté, il n’est pas responsable. Et heureusement, il n’en peut rien

soupçonner.

La nuit tombe... · 第 21 / 86 题