Le traité est signé! Toutes les chroniques théâtrales le proclament et
enregistrent certaines clauses très flatteuses. Robert m’en a fait part
officiellement; tout à la fois épanoui, détaché et triomphant, sur une
note discrète. Ce qui m’a confirmé que tout était réglé à souhait pour
son amour-propre... et son amour tout court.
Je l’ai félicité sans qu’il soupçonne, trop absorbé d’ailleurs par sa
propre satisfaction, à quel point il eût pu me retourner mes
félicitations.
Mais, seulement dans mon jardin secret, je célèbre la fête de ma liberté
recouvrée; car les illuminations de cette fête éclairent tout un désert.
Quelle créature désabusée il faut être pour tressaillir de joie,--et de
combien de tristesse est faite cette joie...--à l’apparition de
l’austère et bienfaisante solitude!
Avoir adoré un être et en arriver à trouver son départ un bonheur!
Ah! pauvre nous!
J’ai eu, tout à coup, la conscience brutale de cette misère en écoutant,
hier soir, à l’Opéra, le duo de _Tristan_ et d’_Yseult_.
Jusqu’à cette minute où la musique a réveillé les fantômes, j’avais été
hypnotisée par l’unique vision de ma vie libérée... Mais tout à coup, je
n’ai plus senti l’allégresse de la délivrance. En moi se glissait le
froid que je connais bien, qui m’envahit le cerveau, puis le cœur et me
glace dans mon isolement. Je n’ai plus écouté seulement; j’ai pensé. Et
c’est si douloureux parfois de penser!
Par bonheur, l’acte finissait. Notre loge est aussitôt devenue un salon
où les visiteurs ont, tout de suite, afflué vers Marinette et vers moi
qui, résolue à échapper aux mauvais souvenirs, me suis laissée, avec une
bonne grâce inaccoutumée, accaparer par qui me le demandait. Je ne sais
quel obscur besoin de revanche m’armait d’une coquetterie cruelle, du
besoin de piétiner sur les désirs inavoués qui s’acharnent à la femme
sans mari, laquelle doit fatalement avoir un amant...
Meillane, à son tour, est entré. Je riais avec Rouvray; et, sûrement,
j’avais un air de femme qui s’amuse d’une cour spirituellement
audacieuse. Je lui ai tendu la main avec un distrait «Bonsoir, ça va
bien?...»
Il n’a pas insisté; mais j’ai senti m’effleurer le regard clairvoyant,
qui, obstinément, veut toujours la vérité, et j’ai eu l’intuition que ma
fausse gaîté ne l’abusait pas.
Un sursaut d’orgueil m’a raidie. De quel droit se mêlait-il de chercher
ce qu’il me plaisait de taire?... Et j’ai continué à causer en aparté
avec Rouvray.
Tous, autour de nous, parlaient de _la Danaïde_, de la tournée en
Amérique. Meillane était près de Marinette qui levait vers lui sa petite
figure mutine et caressante. Oh! contradiction! j’avais écarté «mon
ami»; et je lui en voulais d’avoir si bien accepté ma méchante humeur;
de paraître amusé de la spirituelle causerie de Marinette, délicieuse en
sa longue tunique bleu de mer.
Mon énervement s’exaspérait. Je riais; et je sentais grandir une
tristesse aiguë à me faire éclater en sanglots, au premier choc.
Tout à coup, j’ai entendu Meillane me demander:
--Faut-il aussi vous féliciter, madame?
--Vous le pouvez. Je suis enchantée de cette série de représentations en
Amérique, et pour _la Danaïde_, et pour son auteur... et pour moi-même.
--Vous partez aussi?
--Moi?... Oh! non!... A aucun titre, heureusement, je n’ai à faire
partie de la troupe!
Ma voix est mordante. Il arrête sur moi, une seconde, des prunelles
attentives où j’aperçois une espèce de curiosité presque grave.
--Et vous allez ainsi rester toute seule pendant...
--Plusieurs mois... Mais oui!... Quoique vous ayez l’air d’en douter, je
suis assez grande pour me conduire sans mari. J’ai l’expérience.
La désinvolture un peu âpre de mon accent le heurte, sans doute, car un
pli dur se creuse entre les sourcils; et il n’y a plus dans son accent
qu’une courtoisie froide quand il me dit:
--Alors, madame, je n’ai, en effet, que des félicitations à vous
adresser.
La sonnerie proclame impérieusement la fin de l’entr’acte. Marinette
offre à Meillane de rester avec nous. Mais il refuse et disparaît, me
laissant un certain remords à son endroit. Pourquoi ai-je été
désagréable avec lui? Car je l’ai été... Pourquoi me suis-je hérissée
contre la sollicitude que je devinais en lui?
La Viva qui ne permet pas les mensonges, même les subterfuges envers
elle, me déclare que je me suis raidie parce que j’ai entrevu ceci: la
sympathie dont il m’enveloppe délicatement--ne m’est pas indifférente.
Et cette faiblesse me déplaît.
Jamais encore je n’ai accepté d’être plainte. Et voici qu’à certaines
minutes, la pensée m’a effleurée que ce serait bienfaisant d’avoir la
protection d’un homme tel que lui, absolument sûr...
De ce désir fugitif dont le souvenir brûle mes joues de mépris pour ma
lâcheté, il n’est pas responsable. Et heureusement, il n’en peut rien
soupçonner.