Robert est devenu à peu près invisible. Depuis trois jours, nous n’avons
ni déjeuné, ni dîné ensemble, sauf hier, chez Alcott, où il est arrivé,
de son côté, juste pour se mettre à table; d’où, selon son habitude, il
a filé au sortir du fumoir, après avoir brillamment rempli, d’ailleurs,
son personnage de grand homme. Quand je suis partie à mon tour, l’auto
vide stationnait pour moi.
Je suppose qu’il est tout à ses négociations avec New-York. Et j’en
attends la conclusion avec une petite fièvre qui me fait les nerfs
vibrants, autant que des cordes de violon.
Ah! que je me suis donc, en imprudente, attachée à cette perspective de
séparation!
Naturellement, je ne lui demande rien. Et, encore moins, j’interroge, à
son sujet, qui pourrait me renseigner. De même que le public, je sais
seulement que des pourparlers très avancés déjà sont engagés pour les
représentations de _la Danaïde_ en Amérique. Mais avec Robert, incarnant
le caprice et les susceptibilités d’artiste, qui pourrait assurer le
résultat définitif des pourparlers?
Hier, au moment où j’allais sortir, Voulemont est arrivé. Ce constatant,
il n’a pas prétendu s’asseoir et nous avons échangé, debout, de menus
propos; lui jouait avec sa canne; moi, je mettais mes gants. Puis,
brusquement, il m’a jeté, et j’ai senti que toute son amitié
m’observait:
--Eh bien! _la Danaïde_ part donc pour l’Amérique?
--C’est certain!...
A mon accent, il ne pouvait se tromper: et ses yeux m’ont enveloppée
d’un coup d’œil de plaisir et de malice:
--Certain... certain... je ne sais si le traité est signé encore. Mais
c’est plus que probable.
--Robert vous l’a dit?
--Non; je n’ai pas vu le maître ces jours-ci. Seulement, hier, je suis
entré chez sa belle interprète dans l’entr’acte du deux, et elle m’a
annoncé la chose... qui semblait la ravir... Car elle conçoit, à
merveille, tout ce qu’elle va récolter là-bas de triomphes et d’espèces
sonnantes. Du reste, vous pourrez connaître demain des impressions.
Burdel était en train de l’_interviewer_ pour _Comœdia_.
Ce matin, en effet, j’ai lu l’article en question, où Huganne exhale son
allégresse de s’en aller révéler _la Danaïde_ aux Yankees.
Si elle part, _lui_ aussi partira. Et je serai seule, à moi-même trois
mois!... Ensuite... Que sait-on de l’avenir?